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Commémoration du 35ème anniversaire de la mort de Pierre Mulele

 

 

 

 

 

 

Interview de Raoul Marc Jennar, chercheur pour Oxfam-Solidarité

Victoire à Cancun: l'OMC bloquée

Cancun a capoté.Le dernier sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce est une victoire pour les pays en voie de développement. Des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues du monde entier. Le G21, conduit par la Chine, le Brésil et l'Inde a tenu bon. Raoul Marc Jennar est un témoin de premier ordre. Il travaille comme expert pour Oxfam Solidarité. Il a représenté l'ONG à Cancun, du 10 au 14 septembre. Quels étaient les enjeux du sommet?

Solidaire, 24-09-2003

Nom : Jennar Raoul Marc
Age : 57 ans
Parcours : Docteur en sciences politiques, diplômé en France et en Belgique. Il est actuellement chercheur sur les dossiers OMC pour Oxfam-Solidarité et pour URFIG (Unité de Recherche de Formation et d'Information sur la Globalisation, créée à l'initiative de Pierre Bourdieu.) Délégué pour ces deux organismes aux sommets de l'OMC de Doha, il y a deux ans, et de Cancun cette année. Accomplit des missions pour suivre les négociations d'adhésion du Cambodge à l'OMC.

Vous avez dit que «l'échec» de Cancun était une victoire pour les pays en voie de développement. Pourquoi?
Raoul Jennar.
Cancun voulait «créer des règles égales pour tous en matière de commerce», comme l'a dit Pascal Lamy, commisaire européen au commerce. J'ai un ami syndicaliste qui me disait: «Cela revient à faire combattre sur un ring de boxe un poids lourd et un poids plume avec les mêmes règles, on connaît le résultat.» , Des règles qui sont les mêmes pour tout le monde, quand les pays sont d'un côté hyper développés et de l'autre, sortent à peine du Moyen-Age, ces règles consacrent l'inégalité. Le fait que le projet de déclaration n'ait pas été adopté à Cancun, fait en sorte que la construction de ces «règles égales pour tous» est bloquée. C'est une bonne chose pour les pays en voie de développement. Cela revient à une pause dans les avancées néolibérales, dans cette volonté d'imposer le modèle libre-échangiste comme modèle de développement à tout le monde.

Pourquoi ce modèle libre-échangiste ne conviendrait-il pas?
Raoul Jennar .
Pour arriver au niveau de développement atteint, les pays riches ont été protectionnistes , libre-échangistes, ont donné un rôle plus important à l'Etat, ou au privé,...Selon les époques. Les pays développés voudraient empêcher le reste du monde de suivre ce pragmatisme. Ce sont des règles imposées par les riches et qui profitent aux riches. Les règles de l'OMC pourraient fonctionner entre partenaires de niveaux de développement égal. Dans le cas contraire, ça ne profite qu'aux plus puissants.

Un paysan coréen s'est donné la mort pendant le sommet. Un acte de révolte. Les règles de l'OMC en matière d'agriculture sont-elles si dures?
Raoul Jennar.
Avec l'OMC, on arrive à une situation où le riz américain est moins cher sur le marché vietnamien que le riz vietnamien. L'accord agricole établit des règles dont les USA et l'Europe se sont exonérés. La règle est qu'il ne faut pas subventionner ses exportations, que l'aide publique ne doit pas influencer les prix sur les marchés mondiaux. Les USA et l'UE soutiennent à hauteur de 36 milliards de francs belges par jour, leurs exportations. Cela se traduit par des prix du blé américain ou européen moins élevés que les productions des pays en développement. C'est complètement interdit par les règles de l'OMC qui disent que tous les marchés doivent être ouverts et qu'il ne peut pas y avoir d'interventions publiques de nature à faire baisser les prix. Le problème, c'est qu'il y a une disposition dans l'accord de l'OMC qui interdit aux pays qui respectent l'accord de déposer plainte contre ceux qui ne les respectent pas, en l'occurrence les USA et l'UE. Ils appellent cette disposition «clause de paix». Par exemple, le riz américain, quand il arrive sur le marché vietnamien, est moins cher que le riz vietnamien. Le blé européen est moins cher sur le marché argentin que le blé argentin. Après cela, on s'étonne qu'il n'y ait pas de développement dans ces pays et que les agriculteurs soient ruinés.

Si je comprends bien, en plus des «mêmes règles pour tous», il y a des règles qui sont juste là pour protéger les grandes puissances?
Raoul Jennar.
Les plus forts s'offrent une règle qui les rend encore plus forts. Il est clairement prévu dans le texte une exception pour eux. Il s'agit d'une inégalité organisée. Cette «clause de paix» arrive à expiration fin 2003. Le fait que Cancun ait capoté est une victoire à ce niveau aussi. En effet, à Cancun, l'UE et les USA demandaient sa prolongation et l'échec de Cancun fait en sorte que la «clause de paix» terminera sa vie à la fin de l'année puisque la prolongation n'a pas été votée. Rien qu'avec ça, on a une raison d'être content de l'échec de Cancun.
A côté de l'agriculture, il y a aussi d'autres services comme ceux des produits industriels ou des services.
Raoul Jennar. Au sujet des produits industriels, les pays riches demandaient aux pays en voie de développement et aux pays intermédiaires du type Brésil, Afrique du Sud, Mexique ... qui ont déjà une industrie, qu'ils abaissent leurs tarifs douaniers et qu'ils ouvrent leurs marchés aux produits industriels des pays riches. Les pays en développement ont répondu: «C'est trop tôt. Nous ne sommes pas encore assez solides ni assez compétitifs.» Suite à Doha, des pays d'Afrique dont le Sénégal avaient fait faire par la Cnuced (ONU) une étude sur l'impact des propositions des pays industrialisés si elles avaient été appliquées. La conclusion est claire: la destruction de l'appareil industriel des pays en voie de développement. Ils ne seraient pas en mesure de supporter la concurrence des pays riches qui ont la capacité d'offrir des produits à des prix cassés. Blocage intégral.
Il y a aussi des nouvelles matières que l'UE et les USA voulaient imposer: investissement, marchés publics, concurrence et facilitation des échanges. Il s'agit en fait de la résurrection de l'Accord Multilatéral sur les investissements, le fameux AMI bloqué en 1998. Il s'agit de faciliter l'accès des investisseurs aux marchés de tous les pays de l'OMC

Qu'est-ce que ça veut dire?
Raoul Jennar.
D'abord qu'il n'y ait pas d'entraves dans les législations locales que ce soit en matière de droit social, de droit environnemental ... Au Brésil par exemple, il y a une loi qui dit:«Pour 10 000 dollars investis, il faut recruter un Brésilien». Dans d'autres pays, un montant investit ne peut pas être sorti du pays avant une période de trois ans. Il y a des pays qui ont des législations qui essaient de se prémunir contre les investissements spéculatifs, qui veulent un investissement qui soit porteur de valeurs ajoutées et créateur d'emplois. Il y a aussi des législations qui protègent l'environnement, comme en Inde. Toute l'idéologie de l'investissement déjà proposée par l'AMI et qui est maintenant mise en avant par l'UE revient à dire que les investisseurs doivent avoir plus de droits que les pays dans lesquels ils investissent.

Plutôt étonnant de la part de l'UE qui affirme défendre ces droits sociaux...
Raoul Jennar.
Ce que les Européens oublient c'est que, à moins de mettre une nouvelle clause qui les protège, ils seront eux-mêmes victimes de ce système. Les investisseurs américains pourraient en effet exiger de l'Europe le démantèlement de notre protection sociale. Un bloc de 90 pays du sud s'est constitué pour dire non. Or, les accords de Doha prévoyaient un consensus explicite (chaque pays devait se prononcer explicitement en faveur de cet accord), pour ouvrir les négociations sur ces matières. Lors des réunions préparatoires, ces pays avaient prévenu de l'impossibilité de laisser passer un tel accord mais Pascal Lamy, commissaire européen, a fait le forcing. Cela n'a pas fonctionné.

Pourquoi?
Raoul Jennar.
Le commissaire européen au commerce croyait pouvoir casser le bloc des pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) et du G21 (groupe de 21 pays conduit par la Chine, l'Inde et le Brésil et qui représente 52% de la population mondiale) comme il l'avait fait à Doha. Mais cette fois-ci, ils ont résisté. Ils se sont non seulement bien organisés en groupe, ils ont créé des solidarités entre ces groupes, ils ont fait preuve d'une grande expertise, et ils ont tenu. Ils voulaient bloquer une mécanique, bloquer un projet qui était néfaste pour eux tous au point de trouver que leur solidarité était plus importante que leurs divergences d'intérêts. C'est ce que Pascal Lamy n'a pas compris.
Je pense que cela crée aujourd'hui un nouveau rapport de forces.

L'entrée de la Chine dans l'OMC a-t-elle aidé ce fameux groupe de «résistants» (G21) à changer le rapport de force. A-t-on enfin retrouvé un Sud uni?
Raoul Jennar.
Depuis Cancun, oui. Mais Cancun n'a duré que 4-5 jours, il va falloir voir si cela fonctionne sur le long terme. C'est vrai que depuis que la Chine est entrée, il y a deux ans, elle n'a cessé de se mettre du côté des pays en développement, même si bien sûr, cela ne l'empêche pas de défendre ses propres intérêts. Pour le moment, elle a bien compris qu'une sorte d'alliance naturelle entre pays du sud doit se faire et que cette alliance peut amener des résultats. Cancun confirme cette hypothèse. Maintenant, il faut attendre et voir si les alliances qui se sont créées pour Cancun vont durer.

Et si elles durent?
Raoul Jennar.
Alors, on sera bel et bien dans ce nouveau rapport de forces, ce qui change complètement la donne. Il y aura alors un affrontement à l'OMC-même sur la réforme de l'OMC. Les USA resteraient-ils alors dans une OMC qui ne serait plus à leur botte? Je ne veux pas jouer les «madame soleil», mais il s'est passé quelque chose à Cancun qui est la formation de ces nouvelles alliances.

Vous êtes particulièrement virulent vis-à-vis de Pascal Lamy et de l'UE, pourquoi?
Raoul Jennar.
Je n'aime pas les gens qui tiennent un double langage. Quand on regarde ce qui se passe dans la négociation du programme de Doha, dans toutes les matières où les pays en développement sont demandeurs, la négociation est bloquée. Et en particulier par l'UE. C'est très difficile de dire, comme Lamy, que l'on est en faveur du développement quand à la table de négociations, on fait exactement le contraire. La politique européenne aujourd'hui consiste à accepter les propositions des pays en voie de développement qui conviennent aux Européens. Or, les intérêts des pays de l'UE et des pays en voie de développement ne vont pas nécessairement dans le même sens. Il y a des restes de colonialisme dans la tête de beaucoup de décideurs européens qui croient faire le bonheur des autres malgré eux mais ça ne marche plus. Est-ce que l'Europe va continuer à créer un fossé aussi immense entre son discours et son agir? Va-t-elle cesser d'être, pour beaucoup de pays qui la regardaient comme ça, une alternative au modèle américain? Une des grosses conséquences de Cancun est que pour bien des pays en voie de développement, l'espoir que représentait l'Europe s'est éteint. Va-t-on continuer à vouloir imiter les USA et à vouloir jouer les grands face à une partie importante du monde en nous coupant d'eux?

Est-ce que l'arrogance américaine est toujours aussi marquée qu'avant la guerre en Irak et malgré leurs difficultés sur le terrain?
Raoul Jennar.
Pas plus marquée que celle des Européens. C'est une vision déformée de la réalité que la commission essaie de faire passer : les méchants seraient les Américains et les bons les Européens. En termes d'arrogance, on peut dire qu'ils sont en compétition.
L'homologue américain de Pascal Lamy a même dit: «Puisque tout le monde est contre ce texte c'est qu'il doit être bon» . Les USA, dans leur phase unilatéraliste actuelle, ne sont ni tristes ni contents de ce qui s'est passé à Cancun. L'administration américaine actuelle pense qu'elle a les moyens d'imposer ses vues avec d'autres outils, elle ne s'en prive pas et elle n'a donc pas besoin de s'embarrasser d'accords internationaux qui sont plus limitatifs...

Du 12 au 15 novembre Forum Social Européen à Paris. Info: www.fse-esf.org

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