Interview de Raoul Marc Jennar, chercheur pour Oxfam-Solidarité
Victoire à Cancun: l'OMC bloquée
Cancun a capoté.Le dernier sommet de l'Organisation
Mondiale du Commerce est une victoire pour les pays en voie de développement.
Des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues
du monde entier. Le G21, conduit par la Chine, le Brésil et l'Inde
a tenu bon. Raoul Marc Jennar est un témoin de premier ordre. Il
travaille comme expert pour Oxfam Solidarité. Il a représenté
l'ONG à Cancun, du 10 au 14 septembre. Quels étaient les
enjeux du sommet?
Solidaire, 24-09-2003
Nom : Jennar Raoul Marc
Age : 57 ans
Parcours : Docteur en sciences politiques, diplômé en France
et en Belgique. Il est actuellement chercheur sur les dossiers OMC pour
Oxfam-Solidarité et pour URFIG (Unité de Recherche de Formation
et d'Information sur la Globalisation, créée à l'initiative
de Pierre Bourdieu.) Délégué pour ces deux organismes
aux sommets de l'OMC de Doha, il y a deux ans, et de Cancun cette année.
Accomplit des missions pour suivre les négociations d'adhésion
du Cambodge à l'OMC.
Vous avez dit que «l'échec»
de Cancun était une victoire pour les pays en voie de développement.
Pourquoi?
Raoul Jennar. Cancun voulait «créer des règles
égales pour tous en matière de commerce», comme l'a
dit Pascal Lamy, commisaire européen au commerce. J'ai un ami syndicaliste
qui me disait: «Cela revient à faire combattre sur un ring
de boxe un poids lourd et un poids plume avec les mêmes règles,
on connaît le résultat.» , Des règles qui sont
les mêmes pour tout le monde, quand les pays sont d'un côté
hyper développés et de l'autre, sortent à peine du
Moyen-Age, ces règles consacrent l'inégalité. Le
fait que le projet de déclaration n'ait pas été adopté
à Cancun, fait en sorte que la construction de ces «règles
égales pour tous» est bloquée. C'est une bonne chose
pour les pays en voie de développement. Cela revient à une
pause dans les avancées néolibérales, dans cette
volonté d'imposer le modèle libre-échangiste comme
modèle de développement à tout le monde.
Pourquoi ce modèle libre-échangiste
ne conviendrait-il pas?
Raoul Jennar . Pour arriver au niveau de développement
atteint, les pays riches ont été protectionnistes , libre-échangistes,
ont donné un rôle plus important à l'Etat, ou au privé,...Selon
les époques. Les pays développés voudraient empêcher
le reste du monde de suivre ce pragmatisme. Ce sont des règles
imposées par les riches et qui profitent aux riches. Les règles
de l'OMC pourraient fonctionner entre partenaires de niveaux de développement
égal. Dans le cas contraire, ça ne profite qu'aux plus puissants.
Un paysan coréen s'est donné la
mort pendant le sommet. Un acte de révolte. Les règles de
l'OMC en matière d'agriculture sont-elles si dures?
Raoul Jennar. Avec l'OMC, on arrive à une situation où
le riz américain est moins cher sur le marché vietnamien
que le riz vietnamien. L'accord agricole établit des règles
dont les USA et l'Europe se sont exonérés. La règle
est qu'il ne faut pas subventionner ses exportations, que l'aide publique
ne doit pas influencer les prix sur les marchés mondiaux. Les USA
et l'UE soutiennent à hauteur de 36 milliards de francs belges
par jour, leurs exportations. Cela se traduit par des prix du blé
américain ou européen moins élevés que les
productions des pays en développement. C'est complètement
interdit par les règles de l'OMC qui disent que tous les marchés
doivent être ouverts et qu'il ne peut pas y avoir d'interventions
publiques de nature à faire baisser les prix. Le problème,
c'est qu'il y a une disposition dans l'accord de l'OMC qui interdit aux
pays qui respectent l'accord de déposer plainte contre ceux qui
ne les respectent pas, en l'occurrence les USA et l'UE. Ils appellent
cette disposition «clause de paix». Par exemple, le riz américain,
quand il arrive sur le marché vietnamien, est moins cher que le
riz vietnamien. Le blé européen est moins cher sur le marché
argentin que le blé argentin. Après cela, on s'étonne
qu'il n'y ait pas de développement dans ces pays et que les agriculteurs
soient ruinés.
Si je comprends bien, en plus des «mêmes
règles pour tous», il y a des règles qui sont juste
là pour protéger les grandes puissances?
Raoul Jennar. Les plus forts s'offrent une règle qui les
rend encore plus forts. Il est clairement prévu dans le texte une
exception pour eux. Il s'agit d'une inégalité organisée.
Cette «clause de paix» arrive à expiration fin 2003.
Le fait que Cancun ait capoté est une victoire à ce niveau
aussi. En effet, à Cancun, l'UE et les USA demandaient sa prolongation
et l'échec de Cancun fait en sorte que la «clause de paix»
terminera sa vie à la fin de l'année puisque la prolongation
n'a pas été votée. Rien qu'avec ça, on a une
raison d'être content de l'échec de Cancun.
A côté de l'agriculture, il y a aussi d'autres services comme
ceux des produits industriels ou des services.
Raoul Jennar. Au sujet des produits industriels, les pays riches demandaient
aux pays en voie de développement et aux pays intermédiaires
du type Brésil, Afrique du Sud, Mexique ... qui ont déjà
une industrie, qu'ils abaissent leurs tarifs douaniers et qu'ils ouvrent
leurs marchés aux produits industriels des pays riches. Les pays
en développement ont répondu: «C'est trop tôt.
Nous ne sommes pas encore assez solides ni assez compétitifs.»
Suite à Doha, des pays d'Afrique dont le Sénégal
avaient fait faire par la Cnuced (ONU) une étude sur l'impact des
propositions des pays industrialisés si elles avaient été
appliquées. La conclusion est claire: la destruction de l'appareil
industriel des pays en voie de développement. Ils ne seraient pas
en mesure de supporter la concurrence des pays riches qui ont la capacité
d'offrir des produits à des prix cassés. Blocage intégral.
Il y a aussi des nouvelles matières que l'UE et les USA voulaient
imposer: investissement, marchés publics, concurrence et facilitation
des échanges. Il s'agit en fait de la résurrection de l'Accord
Multilatéral sur les investissements, le fameux AMI bloqué
en 1998. Il s'agit de faciliter l'accès des investisseurs aux marchés
de tous les pays de l'OMC
Qu'est-ce que ça veut dire?
Raoul Jennar. D'abord qu'il n'y ait pas d'entraves dans les législations
locales que ce soit en matière de droit social, de droit environnemental
... Au Brésil par exemple, il y a une loi qui dit:«Pour 10
000 dollars investis, il faut recruter un Brésilien». Dans
d'autres pays, un montant investit ne peut pas être sorti du pays
avant une période de trois ans. Il y a des pays qui ont des législations
qui essaient de se prémunir contre les investissements spéculatifs,
qui veulent un investissement qui soit porteur de valeurs ajoutées
et créateur d'emplois. Il y a aussi des législations qui
protègent l'environnement, comme en Inde. Toute l'idéologie
de l'investissement déjà proposée par l'AMI et qui
est maintenant mise en avant par l'UE revient à dire que les investisseurs
doivent avoir plus de droits que les pays dans lesquels ils investissent.
Plutôt étonnant de la part de l'UE
qui affirme défendre ces droits sociaux...
Raoul Jennar. Ce que les Européens oublient c'est que,
à moins de mettre une nouvelle clause qui les protège, ils
seront eux-mêmes victimes de ce système. Les investisseurs
américains pourraient en effet exiger de l'Europe le démantèlement
de notre protection sociale. Un bloc de 90 pays du sud s'est constitué
pour dire non. Or, les accords de Doha prévoyaient un consensus
explicite (chaque pays devait se prononcer explicitement en faveur de
cet accord), pour ouvrir les négociations sur ces matières.
Lors des réunions préparatoires, ces pays avaient prévenu
de l'impossibilité de laisser passer un tel accord mais Pascal
Lamy, commissaire européen, a fait le forcing. Cela n'a pas fonctionné.
Pourquoi?
Raoul Jennar. Le commissaire européen au commerce croyait
pouvoir casser le bloc des pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique
(ACP) et du G21 (groupe de 21 pays conduit par la Chine, l'Inde et le
Brésil et qui représente 52% de la population mondiale)
comme il l'avait fait à Doha. Mais cette fois-ci, ils ont résisté.
Ils se sont non seulement bien organisés en groupe, ils ont créé
des solidarités entre ces groupes, ils ont fait preuve d'une grande
expertise, et ils ont tenu. Ils voulaient bloquer une mécanique,
bloquer un projet qui était néfaste pour eux tous au point
de trouver que leur solidarité était plus importante que
leurs divergences d'intérêts. C'est ce que Pascal Lamy n'a
pas compris.
Je pense que cela crée aujourd'hui un nouveau rapport de forces.
L'entrée de la Chine dans l'OMC a-t-elle
aidé ce fameux groupe de «résistants» (G21)
à changer le rapport de force. A-t-on enfin retrouvé un
Sud uni?
Raoul Jennar. Depuis Cancun, oui. Mais Cancun n'a duré
que 4-5 jours, il va falloir voir si cela fonctionne sur le long terme.
C'est vrai que depuis que la Chine est entrée, il y a deux ans,
elle n'a cessé de se mettre du côté des pays en développement,
même si bien sûr, cela ne l'empêche pas de défendre
ses propres intérêts. Pour le moment, elle a bien compris
qu'une sorte d'alliance naturelle entre pays du sud doit se faire et que
cette alliance peut amener des résultats. Cancun confirme cette
hypothèse. Maintenant, il faut attendre et voir si les alliances
qui se sont créées pour Cancun vont durer.
Et si elles durent?
Raoul Jennar. Alors, on sera bel et bien dans ce nouveau rapport
de forces, ce qui change complètement la donne. Il y aura alors
un affrontement à l'OMC-même sur la réforme de l'OMC.
Les USA resteraient-ils alors dans une OMC qui ne serait plus à
leur botte? Je ne veux pas jouer les «madame soleil», mais
il s'est passé quelque chose à Cancun qui est la formation
de ces nouvelles alliances.
Vous êtes particulièrement virulent
vis-à-vis de Pascal Lamy et de l'UE, pourquoi?
Raoul Jennar. Je n'aime pas les gens qui tiennent un double langage.
Quand on regarde ce qui se passe dans la négociation du programme
de Doha, dans toutes les matières où les pays en développement
sont demandeurs, la négociation est bloquée. Et en particulier
par l'UE. C'est très difficile de dire, comme Lamy, que l'on est
en faveur du développement quand à la table de négociations,
on fait exactement le contraire. La politique européenne aujourd'hui
consiste à accepter les propositions des pays en voie de développement
qui conviennent aux Européens. Or, les intérêts des
pays de l'UE et des pays en voie de développement ne vont pas nécessairement
dans le même sens. Il y a des restes de colonialisme dans la tête
de beaucoup de décideurs européens qui croient faire le
bonheur des autres malgré eux mais ça ne marche plus. Est-ce
que l'Europe va continuer à créer un fossé aussi
immense entre son discours et son agir? Va-t-elle cesser d'être,
pour beaucoup de pays qui la regardaient comme ça, une alternative
au modèle américain? Une des grosses conséquences
de Cancun est que pour bien des pays en voie de développement,
l'espoir que représentait l'Europe s'est éteint. Va-t-on
continuer à vouloir imiter les USA et à vouloir jouer les
grands face à une partie importante du monde en nous coupant d'eux?
Est-ce que l'arrogance américaine est
toujours aussi marquée qu'avant la guerre en Irak et malgré
leurs difficultés sur le terrain?
Raoul Jennar. Pas plus marquée que celle des Européens.
C'est une vision déformée de la réalité que
la commission essaie de faire passer : les méchants seraient les
Américains et les bons les Européens. En termes d'arrogance,
on peut dire qu'ils sont en compétition.
L'homologue américain de Pascal Lamy a même dit: «Puisque
tout le monde est contre ce texte c'est qu'il doit être bon»
. Les USA, dans leur phase unilatéraliste actuelle, ne sont ni
tristes ni contents de ce qui s'est passé à Cancun. L'administration
américaine actuelle pense qu'elle a les moyens d'imposer ses vues
avec d'autres outils, elle ne s'en prive pas et elle n'a donc pas besoin
de s'embarrasser d'accords internationaux qui sont plus limitatifs...
Du 12 au 15 novembre Forum Social Européen
à Paris. Info: www.fse-esf.org
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