Le président
Joseph Kabila au Sénat belge
"Un appel pathétique
pour un plan de développement du Congo."
Passant l'essentiel de mon
temps au Congo, je me rends compte qu'il est difficile en Europe de
comprendre les réalités de ce pays. En Belgique, des personnes
bien intentionnées se sont agitées pour critiquer les
paroles diplomatiques que Joseph Kabila a eu pour Léopold II.
Mais est-il si difficile à comprendre que le président
Joseph Kabila ne fait pas de la politique pour les millions de morts
de Léopold II ? Le jeune Président est mobilisé
pour les 4.000.000 Congolais qui sont morts suite à l'agression
américano-rwando-ougandaise d'août 1998… Ici, à
Kinshasa, nous voyons chaque semaine des bébés, des jeunes
filles, des adultes crever à cause de petites maladies. Des enfants
meurent d'une simple malaria parce que la famille n'a pas les moyens
pour payer une perfusion… Au Congo, une vie humaine ne vaut pas
20 dollars…
Ludo Martens, 15
février 2004
Un ouvrier congolais gagne
0,5 euros par jour et il doit nourrir entre 6 et 10 bouches. 95 % des
Kinois survivent péniblement dans l'informel, sans travail fixe
rémunéré et sans sécurité sociale.
A sa mort, Mobutu avait une fortune de 5 milliards dollars, mais à
Kinshasa, presque rien n'a été construit entre 1960 et
1997 : la ville a gardé pour l'essentiel ses infrastructures
de l'époque coloniale. Lorsqu'il y a une forte pluie, on voit
de grandes artères sous 30 centimètres d'eau…
Joseph Kabila sait tout aussi
bien que le regretté Mzee Kabila, que le Congo doit compter sur
ses propres forces. Mais pour redémarrer à partir de la
situation cauchemardesque actuelle, une aide extérieur substantielle
est indispensable. En effet, trente six ans de mobutisme et cinq années
d'agression et d'occupation ont complètement ravagé et
détruit le Congo.
Mzee Kabila avait raison
d'affirmer en 1997 que le Congo allait se mettre debout par ses propres
efforts et avec l'aide des pays amis. Et il était en train de
réussir ! Pour l'en empêcher, Washington et Paris ont planifié
la plus terrible des guerres d'agression et de destruction que le pays
a connue. Joseph Kabila est obligé par le rapport des forces
actuel à adopter une autre ligne que son père. Il fait
profil bas et lance des appels à tous les pays de bonne volonté
et particulièrement à la Belgique.
Le mardi
10 février, Joseph Kabila a dit au Sénat belge : "Le
Peuple congolais sait qu'il doit s'investir profondément dans
le travail pour changer sa condition actuelle. Nous avons besoin du
soutien de tous les amis du Congo, dont la Belgique, pour que les efforts
de démocratisation soient accompagnés d'une amélioration
sensible sur le plan social et économique". "Mon message
(est) un appel pathétique pour un plan de développement
pour un Congo stable, hospitalier et solidaire du reste de l'humanité.
Notre vision est celle d'un Congo modèle de démocratie
et moteur du développement économique et social en Afrique
centrale, sinon dans toute l'Afrique."
Est-ce que
Joseph Kabila a raison d'insister particulièrement sur l'amitié
et la coopération entre la Belgique et le Congo ? Jadis, le capitalisme
belge a pris son plein élan grâce au monopole de l'exploitation
du Congo. Mais depuis l'indépendance, le Congo a surtout souffert
des interventions intempestives des Etats-Unis et de la France. Aujourd'hui,
presque tous les Congolais préfèrent établir des
relations privilégiées avec la Belgique. Ils se reconnaissent
dans les paroles qu'a prononcées le président Kabila :
"Pour la première fois dans l'histoire du Royaume de
Belgique, le Sénat a daigné accorder, à un chef
d'Etat congolais, un moment d'écoute. Ce privilège exceptionnel
est à la mesure de l'amitié et de la considération
que la Belgique attache à mon pays."
"A
chaque génération le devoir
d'assumer ses erreurs…"
Devant le Sénat belge,
Joseph Kabila a prononcé une autre petite phrase qui a soulevé
une tôlée dans certains milieux. Il a dit : "L'histoire
de la République démocratique du Congo, c'est aussi celle
des Belges, missionnaires, fonctionnaires et entrepreneurs qui crurent
au rêve du Roi Léopold II de bâtir, au centre de
l'Afrique, un Etat. Nous voulons rendre hommage à la mémoire
de tous ces pionniers."
Certains ont affirmé que Joseph Kabila a trahi ainsi la mémoire
de son père, qu'il a fait l'éloge de la terreur coloniale.
Il n'en est strictement rien.
En effet, ces critiques "de
gauche" en apparence contre Joseph Kabila, sont lancées
par certaines forces qui ont été engagées à
fond dans l'agression, le pillage et le génocide que le Congo
a subi. "Le Soft" de Kin-Kiey Mulumba a fonctionné
depuis le début de la guerre comme le porte-parole de l'agression-rébellion.
Cet ancien mobutiste titre aujourd'hui de façon provocatrice
: "Lumumba : Joseph Kabila sait-il ce qu’il dit ? La
triple mort de Laurent Désiré Kabila !". Le
patron du Soft, qui ne cachait point sa sympathie pour Kagame, veut
nous faire croire aujourd'hui que lui, il se soucie des idées
de Laurent Kabila que Joseph aurait trahies… C'est une imposture
et une tentative malhabile pour semer la zizanie dans le camp nationaliste.
Le Dr Kabamba du "Front
Patriotique" a qualifié le discours de Joseph Kabila de
«véritable honte nationale» et de «faute
politique grave». «Lumumba est un héritage
commun. Il n’appartient pas au Congo. Il est africain, mondial.
Les propos de Kabila risquent de fragiliser la pensée politique»
de Lumumba.
Ces attaques enveloppées
dans des paroles "lumumbistes" visent en fait la
politique actuelle de Joseph Kabila, dont les mots-clés sont
: la paix, l'unification du territoire, l'intégrité territoriale,
la souveraineté nationale, l'intégration des forces armées
et des différents services de l'état, la justice et la
réconciliation.
Etant donné les rapports
des forces internationales, vu les faiblesses actuelles d'un Congo saigné
à blanc, la politique de Joseph Kabila est, pour l'essentiel,
la seule possible. Mais certains font semblant être "terriblement"
choqués par quelques mots que Joseph Kabila a eu pour Léopold
II, pour tenter de déstabiliser le président. C'est irresponsable
de jouer ainsi avec l'avenir d'un pays déjà complètement
ruiné et proche de l'implosion.
Léopold II appartient
à un passé longtemps révolu et ce n'est pas son
spectre qui hante aujourd'hui le Congo. Une anecdote peut illustrer
cela. J'ai connu un Belge qui a cru en Léopold II. Il s'appelait
Jules Maréchal, il a travaillé de longues années
au Congo comme agent territorial. Les mots contestés de Joseph
Kabila s'adressaient à lui et à des centaines de ses semblables
: "hommage à la mémoire des pionniers belges
qui ont cru au rêve de Léopold II"
Léopold II fût
le héros du brave territorial. Pensionné, il retourna
au Limbourg, sa province natale, et décida de consacrer le reste
de sa vie à écrire sur les grandes réalisations
du Roi bâtisseur. Jules Maréchal passait des mois à
fouiller dans les archives. Et il fit la découverte bouleversante
que son idole a été en vérité un monstre
! Jules Maréchal a publié aux éditions EPO plus
de 2.000 pages sur les horreurs de Léopold II. Si nous connaissons
aujourd'hui la vérité sur Léopold II, c'est aussi
grâce à des hommes comme Jules Maréchal "qui
ont cru au rêve de Léopold II"… Et qui
ont fini par croire surtout au peuple congolais qu'ils ont appris à
connaître et qu'ils ont aimé…
Il est incontestable que
la colonisation léopoldienne fut un processus extrêmement
violent qui a soumis toutes les populations du centre de l'Afrique aux
règles rigoureux de l'exploitation capitaliste moderne.
Mais la colonisation, processus complexe et contradictoire, a réalisé
deux choses que les Congolais tiennent toujours au cœur.
D'abord, elle a "tiré" un immense territoire
au cœur de l'Afrique dans les temps modernes : un grand état,
aussi étendu que l'Europe, a été fondé.
Si le Congo a été créé par le feu et le
fer, il a aussi uni des populations très diverses dans un destin
commun qui, aujourd'hui, sous le drapeau de Lumumba, Mulele et Kabila,
veulent réaliser leur indépendance et le pouvoir populaire.
La période coloniale,
marquée par la domination, la violence et la terreur, a également
développé les forces productives à une allure vertigineuse,
ce qui fût indéniablement un processus positif… En
1960, le Congo avait des entreprises modernes, des routes, des infrastructures
médicales, des écoles performantes… le pays était
alors plus développé que l'Afrique du Sud !
Est-ce que, devant le Sénat,
Joseph Kabila a pris le contre-pied du discours de Lumumba, le 30 juin
1960 ? En réalité, le président a, lui aussi, évoqué
- pudiquement - les erreurs de la colonisation léopoldienne et
les plaies douloureuses qu'elle a infligées… Le président
a dit : "A chaque génération le devoir d'assumer
ses erreurs. Il appartient aux femmes et aux hommes d'aujourd'hui de
poser des gestes qui démontrent qu'il suffit d'un rien pour que
les portes s'ouvrent, les plaies se cicatrisent."
Le jour de l'indépendance,
Lumumba, lui, avait le devoir d'évoquer en détail ces
"erreurs" et ces "plaies", parce
que le peuple devait avoir conscience du sort injuste qu'on lui a fait
subir pour enrichir les grandes entreprises coloniales. De la révolte
contre "les ironies, les insultes, les coups que nous devions
subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres",
et contre "la chicote, les cachots, les fusillades où
périrent tant des nôtres"…pouvait naître
la conscience nationale et la fierté d'être indépendant.
Pour préparer un avenir de liberté et d'indépendance,
Lumumba devait glorifier «notre lutte de tous les jours, une
lutte de larmes, de feu, de sang pour mettre fin à l'humiliant
esclavage qui nous était imposé»
Mais dans la situation concrète
que nous vivons aujourd'hui, pour Joseph Kabila l'essentiel n'est pas
là. Pour reconstruire le Congo complètement ravagé,
Joseph Kabila préfère «parler de l’avenir
» et se concentrer sur ce qui est essentiel pour la survie
du Congo et des Congolais. Aussi évoque-t-il son «engagement
a préserver la paix, l’unité nationale et l’intégrité
du territoire pour que s’organisent dans les délais des
élections libres, démocratiques et transparentes ».
Ce n'est pas le vieux fantôme de Léopold II qui créera
des problèmes au Congo. Ce sont bel et bien ces politiciens néocoloniaux
et ces forces étrangères qui ne veulent au Congo ni la
paix, ni l'unité nationale, ni l'intégrité territoriale,
ni des élections démocratiques !
Instaurer une paix
durable au Congo, établir un partenariat avec la Belgique
Le général-major
Joseph Kabila s'est affiché à Bruxelles comme un excellent
diplomate. Il a rappelé une simple vérité historique
en affirmant que "l'histoire du Congo, c'est aussi celle des
Belges qui crurent au rêve du Roi Léopold II ".
La classe dirigeante belge a été enchantée d'entendre
ces paroles…
Et Joseph Kabila a enchaîné en prônant l'établissement
entre le Congo et la Belgique de "rapports d'un type nouveau"
et d'un "partenariat positif". Le président
congolais a poursuivi sur son élan en affirmant : "Il
n'y a aucun autre pays qui peut prétendre mieux connaître
le Congo que la Belgique".
Joseph Kabila n'ignore pas
les horreurs du passé lointain. Mais il estime qu'aujourd'hui,
après une guerre d'agression qui a coûté 4.000.000
de vies congolaises, l'essentiel est ailleurs. "Je ne voudrais
ni évoquer l'époque d'avant l'indépendance, ni
les circonstances de l'indépendance, encore moins la longue dictature
qui aura été une nuit sombre pour mon pays."
Et le président revient
sur les horreurs que le peuple vit aujourd'hui et sur les dangers mortels
qui pèsent toujours sur son pays. "Comment ne pas rappeler
que, affaiblie par une guerre d'agression inutilement dévastatrice,
la République démocratique du Congo a besoin d'une paix
durable pour relancer son économie. Nous avons pris l'engagement
de rétablir la paix, par la relance du Dialogue national, de
normaliser la vie politique, de rétablir l'autorité de
l'Etat et de libéraliser l'économie du pays." "J'aimerais
plutôt parler de l'avenir, de mon engagement personnel et celui
du Gouvernement de transition à préserver la paix, l'unité
nationale et l'intégrité du territoire, pour que s'organisent,
dans le délai imparti par la Constitution, les élections
libres et démocratiques."
Le discours du président
Joseph Kabila a enchanté le président du Sénat
belge, Armand De Decker, qui l'a qualifié "d'événement
qui comptera dans l'histoire de la Belgique"…
Et il fit, devant Joseph Kabila, une autocritique qui exprime l'engagement
d'une partie importante des autorités nationales à Bruxelles
: "La classe politique belge s’était beaucoup
trop désintéressée du sort de votre pays ».
Par son histoire et ses liens avec les grandes entreprises coloniales,
le Parti libéral est, parmi les partis bourgeois belges, le plus
attaché au Congo.
En réponse à
Joseph Kabila, le président du sénat belge a même
fait un peu d'autocritique : « Je puis vous assure que la
Belgique est très consciente des responsabilités qu’elle
a portées dans le passé, dans votre pays et dans votre
région d’Afrique Centrale. Elle est consciente aussi de
ce qu’elle y a apporté ».
Le Premier ministre belge, libéral aussi, a abandonné
dans le même sens. Il a manifesté la volonté de
la Belqique de venir en aide au Congo, en déclarant : "Mon
pays s’est engagé comme chef de file de l’appui international
à la réforme de l’armée. Aujourd’hui
même plusieurs dizaines de militaires belges ont entamé
la formation d’une première brigade intégrée
de la nouvelle armée."
Guy Verhofstadt a également
pris une position ferme sur les questions qui sont essentielles pour
le Congo : l'unité nationale et la paix. Le Premier ministre
belge a dit : "A l’Est du pays, force est de constater
que cette partie de la RDC continue à souffrir de la fragmentation
de pouvoirs, de la violence et de la criminalité. Le rétablissement
de l’autorité de l’Etat dans cette région
constitue un défi particulier."
Si les partis libéraux belges sont plutôt favorables au
Congo, il ne faut pas ignorer leurs limites. Ainsi, le président
du Sénat, Armand De Decker, a déclaré : "J'ai
proposé au président du Sénat, Mgr Marino Bodho,
de l'aider, techniquement, à rédiger l'avant projet de
la nouvelle Constitution congolaise."
C'est confondre le passé
et l'avenir. En 1960, le professeur liégeois Clément pouvait
encore rédiger la constitution du "Katanga indépendant"…
Espérons que Armand De Decker est assez intelligent pour comprendre
que ces temps sont définitivement révolus. Les juristes
et constitutionnalistes congolais sont bien armés pour écrire
une constitution qui correspond aux intérêts du peuple
congolais. Certains seront même tentés de rédiger
une Constitution qui codifie le pouvoir populaire, dont Mzee Kabila
disait que c'est le fondement d'un Congo indépendant…
Pas d'impunité
pour les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité
Mzee Kabila appelait les
Congolais qui se sont mis au service des agresseurs par leur nom : des
traîtres. Mais certaines forces extérieures ont imposé
ces traîtres à la tête de l'état. Joseph Kabila
a dû accepter que deux personnages qui en France seraient traités
comme des criminels, soient à ses côtés comme vice-présidents.
Accepter des contraintes imposées par des forces extérieures,
n'est pas la même chose qu'être complice avec ceux qui ont
détruit et pillé le Congo et génocidé sa
population.
Devant le Sénat belge,
Joseph Kabila a rappelé certaines vérités pertinentes
: "On ne saurait véritablement instaurer un Etat de
droit sans restaurer au préalable une justice indépendante
qui intensifierait la lutte contre la corruption, la fraude fiscale,
le clientélisme et toute forme d'impunité." "S'il
faut tout pardonner, le sentiment d'injustice peut compromettre l'unité
nationale que nous devons sauvegarder à tout prix"."La
justice indépendante réglera également la plupart
des litiges nés de la guerre et favorisera la réconciliation
nationale, en jugeant les auteurs des crimes de guerre, des crimes de
génocide et des crimes contre l'humanité pour que le Congo
ne soit pas une terre d'impunité." La classe politique
belge a apparemment accepté qu'au Congo s'appliquent les principes
de la justice et du refus de l'impunité, comme bases de la réconciliation
nationale.
A Kinshasa, certaines "excellences"
d'aujourd'hui savent que tôt ou tard, elles finiront devant le
tribunal…