S.O.S. pour la Population
de Ngweshe
"Notre deuil est sans limites !"
Par le Mwami de Ngweshe,
21 février
1. Insouciance face
à nos douleurs
La population de la Collectivité
- Chefferie de Ngweshe, en Territoire de Walungu, Province du Sud-Kivu
est continuellement martyrisée, soumise aux pires violences et
à une barbarie indescriptible. Après avoir connu les tueries
et pillages des années 1996 - 1997, les Bagweshe font face, depuis
janvier 1998, à un plan satanique qui vise à les anéantir,
à les exterminer. L'acharnement auquel la Collectivité
est soumise, de la part de différentes troupes et de groupes
armés de divers horizons, ne fait plus de doute sur les projets
des uns et des autres contre ce peuple nationaliste, de nature calme
et conciliant.
Nos appels et notre douleur ne sont pas écoutés. Combien
de morts devons-nous compter pour que nous soyons entendus ? Les soldats
qui sont installés dans nos villages, à travers tous les
Groupements, ne nous rendent aucun service. Les villages où ils
ont leurs campements ne sont pas épargnés par les attaques
et les assassinats; car, comme les autres hommes en armes, ils nous
insécurisent, ils volent, ils violent et tuent alors qu'ils vivent
des rapines et autres tributs imposés par eux à la population.
Nous ne pouvons manquer, ici, de rappeler quelques atrocités
qui se sont passées. Nous devons dénoncer encore les horreurs
que nous sommes en train de vivre pendant ces derniers jours, voire
pendant ces dernières heures.
Par pudeur, et pour épargner certaines personnes de plus de déshonneur
et de désarroi, nous tairons les noms des victimes, les rapports
officiels écrits avec les listes et les statistiques sont consignés
pour qui et pour quoi de droit, en lieux sûrs.
a. Aucun jour ne
passe sans que nous comptions des morts dans la Chefferie de
Ngweshe depuis que des camps des réfugiés rwandais ont
été installés par le Haut Commissariat aux Réfugiés
dans nos villages. Même des massacres à grande échelle,
de 50 à 200 paysans à la fois, ont été commis.
Aucun Groupement n'a été épargné jusqu'ici
par ces horribles tueries, ces assassinats sauvages. Rares sont les
villages qui n'ont pas encore été attaqués par
des hordes d'hommes armés en uniformes militaires. Dans tous
les Groupements, le nombre de personnes tuées ne se compte plus
! Les paysans sont tués au fusil, à la machette, au couteau,
à la hache, dans une barbarie inouïe, même après
avoir été dévalisés ! Au cours de ces dernières
semaines, des paysans ont été encore tués spécialement
dans les Groupements de Lurhala, Ikoma, Kamisimbi, Kaniola et Izege.
b. Pour ces hordes
de criminels, le viol est la règle. Plus de 2.500 attaques
des villages sont enregistrées à ce jour dans les villages
de Ngweshe; et à chaque attaque ou incursion des hommes en armes,
ce sont des dizaines des femmes et des filles qui sont violées
et/ou enlevées.Les femmes sont violées devant leurs enfants
et leurs maris; les filles subissent les viols les plus atroces en présence
de leurs parents, sans distinction d'âge, des enfants de moins
de 10 ans aux vieilles personnes de plus de 70 ans. Et dans beaucoup
de cas, il s'agit de viols collectifs auxquels parents et enfants sont
contraints d'assister, menacés par le fusil.
c. Une des plus atroces
cruautés auxquelles nous sommes actuellement soumis,
c'est le cannibalisme. Il y a quelques jours, trois personnes ont été
égorgées et mangées, après avoir été
enlevées à Izege, par des hommes en armes et uniformes
militaires. Non contents d'avoir tué et mangé ces infortunés,
les criminels sont rentrés dans le village pour exposer les trois
têtes de leurs victimes, laissant un message à la population
ahurie : "tant que nous aurons nos armes, nous ne manquerons
jamais à manger" ! Quelle folie.
d. La cruauté
qui sévit, impunément, dans la Chefferie de Ngweshe
est inimaginable. Entre mai et août 2003, des cas d'homosexualité
ont été enregistrés dans nos villages. Les soldats
en poste dans nos villages ont violé, sans gêne, deux personnes
de sexe masculin : un garçon de 14 ans et un homme adulte d'une
quarantaine d'années.
Deux Chefs de localités, à Ciherano et à Mwimbi,
ont été tués après d'atroces tortures (lèvres
percées et cadenassées, yeux crevés, langues coupées)
par des soit-disant "Interahamwe".
e. On dénombre
aujourd'hui plus de 500 femmes et filles enlevées par
ces hordes de criminels depuis plus d'une année, sans plus jamais
retrouver la liberté. Elles sont gardées par ces bandits
comme otages et objets sexuels. Elles sont désormais traumatisées
pendant toute leur vie, condamnées à mourir car ne pouvant
compter sur un quelconque secours. Quelques rares victimes qui ont pu
s'échapper témoignent des tortures et autres sévices
innommables qu'elles subissent, parfois vendues en esclaves entre les
différents groupes de malfaiteurs.
Des filles et des femmes continuent ainsi d'être enlevées
dans les villages de Kaniola, d'Izege, de Cagala, d'Ikoma, dans ces
villages où se trouvent, pourtant, des campements des soldats
RCD sensées s'être installés sur place pour assurer
la sécurité des populations. Pas plus tard que dans la
matinée du 18 février 2004, alors que les enfants étaient
alignés pour entrer dans les classes, des hommes en armes et
uniformes militaires ont fait irruption à l'école primaire
catholique de Musengezi, en Groupement Izege; ils se sont emparés
de tous les élèves filles des classes de 5è et
6è primaire et sont partis avec elles dans la forêt de
Nindja. A ce jour, nous sommes sans nouvelles d'elles.
f. Des villages entiers
sont continuellement brûlés, détruits indistinctement
par les soldats du RCD, ainsi que des groupes et milices armés
Interahamwe, Mayi-Mayi FAP, Mudundu 40, et autres bandits sans scrupule.
A maintes reprises, des huttes ont été incendiées
à Izege, à Kaniola, à Burhale, à Mushinga;
parfois avec des familles préalablement enfermées à
l'intérieur, brûlées vives ! Ainsi dernièrement
encore, dans la nuit du 14 au 15 février, plus de 130 cases viennent
d'être brûlées dans le village de Mwirama, en Groupement
Kaniola. Les clôtures des parcelles d'habitations sont emportées
pour servir de bois de chauffage.
g. La Chefferie de
Ngweshe a été pillée de fond en comble
! Rien n'a été laissé dans nos villages et dans
nos institutions sociales. De milliers des vaches, plusieurs centaines
de milliers des chèvres, porcs et moutons, la vaisselle et les
batteries de cuisine, les biens et équipements domestiques (matelas,
couvertures, vêtements, chaussures, radios-récepteurs,
machines à coudre, véhicules, vélos, ), les outils
aratoires, les récoltes, ... tout a été emporté.
Et les criminels reviennent, à chaque fois, dans les villages,
pour reprendre ce qu'ils ont laissé ou ce qui serait acquis après
leur dernier passage.
Chose inexplicable, ils détruisent tout ce qu'ils ne peuvent
emporter, notamment les lourdes machines, les documents scolaires des
enfants et de leurs parents, les bancs et les tableaux noirs dans les
écoles, Il y a maintenant des villages dans le Ngweshe où
l'on ne peut plus trouver une simple cobaye, un lapin ou une poule;
des villages où plus de la moitié des habitants ont fui,
laissant des vieillards malades que ces criminels n'hésitent
même pas à tuer, rien que pour s'amuser.Les épouses
des soldats ne cessent de déranger les familles au village leur
exigeant de partager avec elles le peu de nourriture préparée
pour la subsistance du foyer. Entre temps, dans certains villages, les
paysans sont maintenant contraints de partager leurs cases avec celles
des soldats ou carrément de déguerpir pour abandonner
leurs parcelles aux soldats.
h. Dans leur sadisme
et barbarie,
et après qu'ils aient exterminé les bêtes domestiques,
les soldats se sont mis à la chasse de tous les chiens, les tuant
et les mangeant en présence des paysans. Et déjà,
face à l'étonnement des populations, certains soldats
n'avaient-ils pas déclaré qu'après les bêtes
d'élevage et les chiens, ce sont les personnes qu'ils allaient
manger ? Le cannibalisme qui a eu lieu, cette semaine, à Izege,
ne peut donc pas s'expliquer autrement !
i. Entre 1996 et
2003, plus de 60.000 familles se sont déplacées
de leurs villages, fuyant l'insécurité, les massacres,
les viols et les pillages. Elles se sont réfugiées, souvent
pendant de longs mois, en brousse, dans d'autres villages relativement
calmes ou en ville de Bukavu, abandonnant leurs domiciles. Les enfants,
dans ces familles, n'ont plus suivi l'école; ils grossissent
actuellement les rangs des enfants de la rue, surtout à Bukavu.
Nous ne pouvons pas oublier ces atrocités et nos larmes sont
tellement immenses, tellement douloureuses que nous avons cessé
de faire le deuil. Nous ne comprenons nullement qu'à quelques
20 km de la ville de Bukavu, à quelques mètres des campements
des soldats, avec des dizaines de camps militaires dans nos villages
et Groupements, nous continuions à être tués, que
les viols et les enlèvement se poursuivent impunément,
de jour comme de nuit!
Nous ne pouvons comprendre,
qu'à peine une année après la signature de l'Accord
pour la fin de la guerre, nous continuions à compter des morts
et à pleurer !
Au niveau provincial, nous ne savons compter sur aucun secours. Auparavant,
l'Assemblée Provinciale créée par les pouvoirs
d'agression et d'occupation de notre Pays n'a jamais condamné
ce qui se passe chez nous; elle n'a jamais exigé que les populations
soient sécurisées. On ne cessera jamais de dénoncer
l'existence encore aujourd'hui de cet organe vil au service des intérêts
personnels de ses membres et de leurs parrains. Il n'est plus un secret
pour personne que le Commandement de la 10è Région Militaire
est truffé d'officiers traîtres et frondeurs non seulement,
mais encore manque totalement d'équipements et de moyens financiers
pour la maîtrise de toute l'armée et la sécurisation
de la Province.
Même la MONUC, que
nous avons applaudie à son arrivée, n'a pas daigné
venir au secours de ces populations. Et pourtant elle est régulièrement
informée des violences quotidiennes qui sévissent dans
les villages de Ngweshe, où elle vient parfois, mais juste semble-t-il,
pour persuader, à l'amiable, les Interahamwe de rentrer chez
eux.
Au niveau national, il nous
revient que depuis la réunification du pays, plusieurs délégations
gouvernementales sont venues à Bukavu, mais sont rentrées
à Kinshasa sans nous avoir accordés la moindre attention.
L'on peut se demander ce qu'était venu faire au Sud-Kivu le Vice-Président
de la République en Charge de Commission Politique, Défense
et Sécurité, lui-même Patron du RCD, et par conséquent
l'homme-clé pour résoudre cette situation de misère.
Apparemment, ces délégations de Kinshasa ne viennent pas
pour résoudre nos problèmes; elles se contentent de timides
demi-mesures, laissant en pleine liberté les planificateurs et
les auteurs de nos malheurs.
j. Nous dénonçons
les infiltrations des sujets rwandais qui, par des mariages
arrangés, des sociétés établies illégalement
ou des migrations massives, s'installent dans nos milieux afin de poursuivre
leurs plans d'occupation par la ruse et la terreur, et de chercher à
conquérir ainsi la nationalité congolaise.
k. Nous dénonçons
le découpage de notre Chefferie qui est amputée
actuellement des Groupements de Tubimbi et Mulamba, ainsi que du Sous-Groupement
de Nyamarhege, que des forces militaires issues des FAP viennent d'attacher
à un Territoire fictif de leur création, entre Walungu
et Mwenga.
2. Qu'avons-nous
donc fait pour mériter ce sort ?
A la lumière de derniers
événements politiques qui font état de plus en
plus d'une conspiration de sécession probante du Kivu, l'acharnement
sur la Collectivité-Chefferie de Ngweshe ne peut s'expliquer
autrement que par le nationalisme de son peuple, son adhésion
incontestable à l'unité et à l'intégrité
territoriale de notre Pays. On ne peut comprendre le sens d'une telle
méchanceté à l'égard d'un peuple qui ne
demande qu'à vivre en paix et en sécurité, à
vaquer librement à ses activités.Nous ne comprenons pas
comment l'on peut laisser souffrir, pendant tant d'années, toute
une population qui ne s'est jamais rebellée contre l'autorité
de l'Etat légalement établi.
Notre
crime, c'est d'avoir, dès le départ, refusé de
nous rendre; c'est d'avoir refusé de capituler devant ces cruautés
et d'avoir tenu dans notre dignité et dans notre détermination
contre l'agression de notre Pays, contre les traîtres de la Patrie
qui, présentés comme rebelles, ont été utilisés
pour servir les intérêts des agresseurs de notre Pays.
Notre tort, c'est d'avoir
refusé de cautionner la création des milices (Local defense
et autres milices importées d'ailleurs) par les pouvoirs d'occupation
et alliés afin de faire aboutir leurs sinistres projets contre
nos terres et contre notre Pays.
Après ce qui vient
de se passer à Bukavu dernièrement avec la découverte
des cachettes d'armes, nous ne sommes plus étonnés que
nous soyons traqués comme des bêtes noires.
Nous savons maintenant qu'ayant
toujours refusé de faire partie du complot de balkaniser ! notre
Pays, c'est nous qui empêchions les sécessionnistes de
finaliser leurs plans. On nous fait payer tout cela, nous en sommes
désormais certains.
C'est pourquoi, il y a une
telle complicité de silence, une telle inaction et un laxisme
tel que les criminels se complaisent dans leur sale besogne car se sentant
encouragés, soutenus !
Cependant, quoique les uns
et les autres fassent, ils ne viendront pas à bout de notre volonté
de résister en tant que Peuple digne et nationaliste. Quoiqu'ils
fassent, ils ne nous extermineront jamais tous; il restera toujours
en nous le sens de l'honneur, de la dignité et la lutte légitime
pour la paix.
3. Nos larmes de
tous les jours
* Nous avons, à tout
moment, demandé le retrait des soldats de nos villages. Nous
n'avons jamais accepté que des soldats armés soient disséminés
dans nos villages pour dépendre des populations déjà
appauvries et traumatisées. Ces soldats perpétuent les
viols, les vols, les rançonnements, les assassinats, et ne défendent
jamais la population contre les attaques attribuées aux Interahamwe.
Ce sont les contingents de la MONUC qui devraient être déployés
à nos frontières avec la forêt d'où viennent
les assaillants; ils créeraient ainsi une ceinture de sécurité
empêchant ces derniers à pénétrer dans les
villages. Et c'est seulement à ce moment-là qu'ils pourraient
être de quelque utilité pour les populations. Quant à
nos soldats, ils devraient être cantonnés dans des casernes,
loin des villages afin d'être mieux identifiés, en vue
de la formation de la nouvelle armée nationale, bien entraînée
pour la défense de notre Patrie.
* Le HCR porte la grande
responsabilité de ce qui nous est arrivé. C'est cette
organisation des Nations-Unies qui avait, de force, installé
des réfugiés chez nous, les laissant s'organiser et faire
circuler leurs armes à leur guise. Nous ne voulons pas, aujourd'hui,
que la MONUC rentre dans le même jeu. Les opérations de
désarmement et de démobilisation des milices, de regroupement
et de rapatriement des réfugiés rwandais et burundais
ne doivent pas demeurer des slogans pour nous endormir.
Plus que jamais, nous invitons les églises, les ONG et tous les
hommes de bonne volonté à nous aider pour maintenir nos
populations dans les meilleures conditions morales et matérielles
afin qu'elles puissent tenir dans la situation difficile actuelle.Le
présent S.O.S. et nos larmes finiront, un jour, par toucher le
coeur et l'engagement de ceux qui ont le pouvoir et la volonté
d'imposer la paix chez nous, de punir les criminels et de faire en sorte
que, plus jamais, ce qui se passe chez nous ne se répète.
Que Dieu et nos Ancêtres veillent sur notre Pays et protègent
notre Peuple !
Ifo, le
21 février 2004.
Mwami NGWESHE ˆ XV WEZA ˆ III
Pierre J-M.J. NDATABAYE ˆ MUHIGIRWA