Rwanda, dix ans après
le génocide
Sans l’ingérence de la Belgique, de la France et des Etats-Unis,
cela ne serait jamais arrivé
Il y a dix ans, en 1994,
un million de Tutsis et de démocrates Hutus ont été
assassinés en cent jours de temps. Un septième de la population
rwandaise. Un deuxième génocide a frappé l'Afrique
centrale, au Congo, quelques années plus tard quand Kagame et
Museveni ont commencé une guerre d'agression contre le Congo
en août 1998. Comment cela a-t-il pu être possible? Aurait-il
un jour été question de massacres ethniques ou de génocide
sans l'ingérence des grandes puissances?
Solidaire,
Tony Busselen 7 avril 2004

Les fascistes rwandais ont
obligé des masses de gens ordinaires à assassiner de leurs
propres mains leurs voisins, et parfois même les membres de leur
propre famille. La plupart ont été achevés à
la machette, taillés en pièces. Comment les fascistes
ont-ils pu entraîner des milliers gens à participer à
de tels massacres? On a souvent entendu que cela venait de «la
haine séculaire entre les Hutus et les Tutsis qui remonte à
avant la colonisation». Mais cela ne concorde pas avec les
faits réels.
La Belgique a jeté
les bases de l’idéologie génocidaire
Le colonisateur belge a mené une politique de division et de
domination et ainsi semé les graines des idéologies qui
ont entraîné les deux plus grands génocides d’Afrique
Centrale de ces dix dernières années: la théorie
de la race Tutsi supérieure et la théorie des Hutus qui,
en tant qu’habitants originels, doivent défendre leur pays
face aux Tutsis.
Dans les années trente,
le gouvernement colonial a réparti la population rwandaise sur
base de critères ethniques totalement arbitraires et a fait mentionner
la provenance ethnique sur la carte d'identité. Dans leurs écoles,
les missionnaires ont inculqué aux enfants de l'aristocratie
Tutsi l'idéologie qu’ils appartiennent à une race
supérieure, appelée à diriger le pays. Ils ont
ainsi créé une classe obéissante et docile.
Mais dans les années
50, un vent anticolonial a soufflé partout en Afrique. Des jeunes
intellectuels Tutsis sont devenus nationalistes. Et voilà pourquoi
les maîtres belges ont rapidement changé leur fusil d'épaule.
En quelques années, ils ont formé une petite bourgeoisie
Hutu qu’ils ont armée d’une idéologie raciste
anti-Tutsi. «Ce n’est pas le colonisateur belge qui
est l'ennemi de la nation rwandaise, mais bien la minorité Tutsi»
était le message. Les Tutsis représentaient à
ce moment-là 14 % de la population.
Ce sont des officiers belges,
sous la direction du colonel Logiest, qui ont encadré les premiers
massacres de Tutsis en 1959. C’est le gouverneur belge Harroy
qui a téléguidé à ce moment-là «la
révolution anti-Tutsi». Le gouvernement belge a ainsi
jeté les bases de la dictature néo-coloniale basée
sur un racisme anti-Tutsi.
Les socialistes français
ont aidé les génocidaires rwandais
Pendant trente ans, la dictature néocoloniale du Rwanda a été
le meilleur et le plus fidèle allié de la bourgeoisie
belge en Afrique. Mais par la perte de sa colonie congolaise, la bourgeoisie
belge a été fortement affaiblie. Au Rwanda, sa position
de puissance néocoloniale a été de plus en plus
récupérée par l’impérialisme français.
En
octobre 1990, peu après la chute du socialisme en Europe de l'Est,
les Américains ont lancé une offensive pour réduire
le rôle des vieilles puissances coloniales européennes
en Afrique et les remplacer en tant que puissance néocoloniale.
Sous la protection du président ougandais Museveni et avec le
soutien discret des USA, le front patriotique rwandais (FPR) a lancé
une guerre depuis l'Ouganda contre le régime Habyarimana. Le
programme du FPR exigeait à juste titre le droit au retour pour
les centaines de milliers de réfugiés Tutsi chassés
du Rwanda au cours des trente dernières années.
L’impérialisme
français a réagi immédiatement avec une aide militaire
et financière accrue à la bourgeoisie Hutu réactionnaire.
Que cette bourgeoisie, autour de l’ancien président Habyarimana,
ait véhiculé une idéologie fasciste et préparé
clairement des massacres à grande échelle, n’était
pas un problème pour l’impérialisme français.
L'armée et les milices qui ont perpétré le génocide
en 1994 ont été entraînées pendant 4 ans
et armées par la France. Et, à la fin des massacres, les
troupes françaises, sous des prétextes «humanitaires»,
ont mené une «opération turquoise»
dans le but de sauver le plus d’alliés possible, les troupes
génocidaires rwandaises.
Le rôle décisif
des USA
Mais c’est l’impérialisme américain qui a
joué un rôle décisif dans les deux génocides
qui ont décimé la région au cours des dix dernières
années. Un récent rapport de la «National
Security Archive» montre clairement que
l’impérialisme américain était totalement
au courant de l’ampleur du génocide rwandais.
Mais le gouvernement Clinton
a laissé faire et n’est pas intervenu. Le FPR était
divisé depuis le début de la guerre en 1990. D’un
côté, il y avait les vrais patriotes qui n’étaient
pas d’accord avec la ségrégation raciste entre Hutus
et Tutsis et qui voulaient se battre pour un Rwanda unifié et
indépendant, dirigé en faveur des masses populaires. Mais
dans ce même FPR, il y avait aussi un important noyau de bourgeois
Tutsis, autour de Kagame, convaincus par la vieille idéologie
raciste de leur «supériorité» et totalement
liés aux USA. Cette bourgeoisie voulait avant tout prendre le
pouvoir au Rwanda pour régner à son tour.
Kagame s’est attribué
le pouvoir au sein du FPR et a commencé à mener une politique
militariste. Il connaissait les plans pour le génocide et la
détermination de la clique qui entourait Habyarimana. Le FPR
n’était pas implanté parmi la population rwandaise
et Kagame savait qu’il n’était pas en mesure de protéger
la population Tutsi non armée et les Hutus démocrates
du Rwanda. Il a pourtant mené son offensive, sachant qu’il
risquait un génocide. Le plus important pour lui était
de prendre le pouvoir.
L’impérialisme
américain ne faisait toujours rien et laissait sciemment le génocide
se dérouler. Washington comptait sur le FPR pour chasser l’impérialisme
français de la région. Après la prise de pouvoir
par Kagame, les USA ont investi au Rwanda et en ont fait une base pour
leur politique impérialiste en Afrique Centrale. Dans les années
qui ont suivi la prise de pouvoir, beaucoup de démocrates, déçus,
ont quitté le FPR et, le plus souvent, le pays. Kagame a systématiquement
fait assassiner ou emprisonner les opposants et a dépeint chaque
opposant comme un génocidaire ou un Hutu raciste.
Quelques années plus
tard, en 1998, l’impérialisme américain a voulu
en finir avec le gouvernement nationaliste de Laurent Kabila au Congo.
Il a donné le feu vert aux proches de Kagame pour une guerre
d'agression fasciste qui a traîné six ans et peut exploser
à nouveau à chaque moment. Des millions de vies congolaises
ont été et sont encore sacrifiées à la politique
d’hégémonie américaine.
Seul une lutte anti-impérialiste
panafricaine pourra mettre fin à ce cycle infernal de guerre
et de génocide dans lequel les puissances impérialistes
traînent l'Afrique.
Dans le chapitre
3 du livre «Kabila et la révolution congolaise»,
Ludo Martens analyse en détails l’idéologie génocidaire,
sa naissance, son fonctionnement et le danger qu’elle représente
aussi au Congo. EPO, 2002, 719 pp. Prix: 40 euros. Pour commander: 02/5040112.