L'unité et la volonté de paix des Congolais plus fortes que les intrigues des assaillants

Congo - Rwanda: la guerre provisoirement évitée

 

Le 23 août, les anciens rebelles pro-rwandais (RCD) quittaient le gouvernement de Kinshasa. Il s'agit d'un point culminant temporaire dans une longue série de crises depuis le début, l'an dernier, du processus de paix au Congo. Pourtant, il semble que cette crise ne signifie pas la fin du processus de paix et des élections prévues.

Dans ce dossier:

L'unité et la volonté de paix des Congolais plus fortes que les intrigues des assaillants

Solidaire, 01-09-2004

Les habitants des villes congolaises Goma et Bukavu ont manifesté contre la provocation de Ruberwa, le dirigeant du mouvement pro-rwandais RCD.

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Une semaine après le massacre dans le camp de réfugiés burundais de Gatumba, Ruberwa, vice-président et dirigeant du RCD, déclarait que le gouvernement de transition de Kinshasa était un échec. Le RCD allait rappeler tous ses représentants au sein des institutions du gouvernement de transition. Tout l'accord de paix, signé en décembre 2002, devait être renégocié.

Il y a également eu les annonces des gouvernements rwandais et burundais disant qu'ils allaient peut-être renvoyer leurs troupes au Congo. Tout cela a fait remonter en flèche les menaces de guerre.

Fin de la semaine dernière, Ruberwa annonçait brusquement son retour à Kinshasa sous l'importante pression de l'Union européenne et, avant tout, du président Bush en personne. Tant Solana, responsable de la politique étrangère européenne, que la Maison-Blanche ont exigé que Ruberwa rallie à nouveau les institutions du gouvernement de transition de Kinshasa.1

Dans un communiqué de presse, la Maison-Blanche a prié les gouvernements du Rwanda et du Burundi de «soutenir le gouvernement de transition du Congo et de se montrer modérés».2 Une désapprobation directe du langage menaçant des gouvernements rwandais et burundais suite au massacre de Gatumba. Néanmoins, le Rwanda est l'allié traditionnel des Etats-Unis.

Les commanditaires du président rwandais Kagame ont en fait une image plus réaliste des véritables rapports de force au Congo et ils craignent qu'une nouvelle guerre ne conduise à une plus grande radicalisation du peuple congolais. Les manifestations massives contre les troupes des Nations unies (MONUC) dans toutes les villes congolaises, début juin, constituaient un premier avertissement qui n'est d'ailleurs pas passé inaperçu à Washington, Paris et Bruxelles. Vu sa complicité avec les rebelles pro-rwandais qui avaient occupé Bukavu, la Monuc avait déclenché une fureur et une mobilisation rarement vues chez le peuple congolais. Au cours des jours qui avaient suivi les manifestations, les rebelles avaient été obligés de restituer Bukavu à l'armée congolaise et de se retirer au Rwanda et à Goma.

Le RCD n'a aucune adhésion parmi la population. Les Congolais sont fatigués de la guerre et veulent pouvoir reconstruire leur pays. (Photo Solidaire, Sille Moens)

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Les rapports de force
au Congo

Quatre éléments aident à comprendre pourquoi les Etats-Unis préfèrent freiner Kagame et soutenir Kabila.

UN. Kagame se pose en le défenseur des Tutsi, qui seraient harcelés par le gouvernement congolais. Immédiatement après le massacre de Gatumba, à peu près tous les partisans de Kagame ont accusé Kinshasa d'en être le principal responsable. Mais Kabila ne laisse subsister aucun doute sur le fait que les Banyamulenge (les Tutsi congolais) sont des citoyens congolais à part entière. Il s'insurge contre toute rhétorique raciste contre les Banyamulenge. Deux agitateurs racistes, le curé Ngoy et le mobutiste Atundu, sont actuellement en prison à Kinshasa. Immédiatement après le massacre de Gatumba, Kabila avait réclamé, «en tant que président censé veiller à la protection de tous les citoyens congolais, une commission internationale d'enquête afin d'investiguer sur le massacre».

De plus en plus de questions, en effet, se posent à propos du rôle de l'armée burundaise durant le massacre. De même, l'accusation disant que les auteurs seraient venus du Congo est, selon le journal kinois L’Observateur du 27 août, mise en doute par deux témoins cités dans un rapport provisoire des Nations unies s'appuyant sur de nombreux témoignages.

DEUX. Le RCD n'a pratiquement aucun adhésion parmi la population. A Kisangani et à Bukavu, des manifestations spontanées ont éclaté contre la décision de Ruberwa. Au lendemain de la déclaration de Ruberwa, un correspondant de l'Agence France-Presse notait une série de propos haineux des habitants de Goma à l'égard de Ruberwa et son mouvement. A l'issue de quoi, le correspondant conclut: «La plupart des habitants de Goma reprochent au RCD de n'avoir aucun programme visant le bien-être de la population.»4

Le Butembo est une région riche qui, en plus, tire encore de très importants revenus du commerce avec l'Ouganda. La région est la principale source officielle de revenus pour Goma. Mais l'administration locale du Butembo a décidé de son propre chef de fermer le robinet à finances en direction de Goma et ce, en guise de protestation contre la décision de Ruberwa.4

TROIS. Ruberwa a dû affronter une véritable révolte au sein de son propre parti. Des 92 députés que compte le RCD, 67 ont désapprouvé sa déclaration. Quatre ministres du RCD ont nié la décision de la direction et ont participé à l'assemblée du gouvernement. Ils ont été accueillis par des applaudissements. Dans une déclaration, le général Sylvain Mbuki, le responsable militaire le plus haut gradé du RCD au sein de l'armée congolaise, a infirmé les critiques de Ruberwa qui prétendait que Kabila voulait saboter la formation d'une armée nationale.

QUATRE. Bien des Tutsi au Rwanda voient en Kagame le principal protecteur et garant contre une répétition du génocide de 1994. Mais des dirigeants importants des Banyamulenge continuent d'affirmer que Kagame et ses collaborateurs congolais ne donnent non seulement rien pour assurer l'existence et le bien-être des Banyamulenge, mais qu'ils sèment même la terreur dans la région des Banyamulenge (le haut plateau de Minembwe). Voilà qui sème la doute au Rwanda même à propos de la rhétorique de Kagame. Le 21 août, au cours d'un programme de la BBC très suivi tant au Burundi qu'au Rwanda, Masunzu, le commandant banyamulenge qui, depuis des années, se bat contre les troupes rwandaises et le RCD, déclarait: «Je suis à Minembwe. J'obéis au gouvernement congolais et je me bats pour le peuple congolais. Nkunda (le dirigeant des mutins qui ont occupé Bukavu en mai et juin, ndlr) s'oppose au gouvernement parce qu'il travaille pour le Rwanda. Mais il doit savoir qu'il y a aussi, dans l'armée congolaise, des soldats de l'ethnie banyamulenge et que ceux-ci, en compagnie des autres militaires congolais, sont fermement décidés à repousser toute attaque contre le Congo.»

Pour Kagame, le temps presse

Plus longtemps dure la paix au Congo, plus la position de Kagame est compromise. Une partie importante de son armée et de ses fidèles ont reçu via la guerre des suppléments de revenus. Ces rentrées ont très fortement baissé, ce qui provoque des mécontentements. Si le Congo voit se constituer un gouvernement issu d'élections, Kagame se verra adresser des demandes de compensations pour les pillages et destructions occasionnés durant cinq ans par ses troupes au Congo. Sa seule issue est de relancer la guerre via de nouvelles provocations. Kagame a beaucoup d'alliés au Pentagone et parmi l'establishment américain, lesquels sont disposés à le soutenir s'ils estiment que ses chances de succès sont plus que réelles. Le danger de guerre reste présent. Mais pour Kagame le temps presse.

1 L'Avenir, 27 août 2004. · 2 Office of the Press Secretary, 26 août 2004. · 3 AFP, 24 août. · 4 Radio Okapi/Butembo, 26 août 2004.

Le masque qui dissimule la guerre coloniale

«Non au génocide». C'est avec ce cri que le Rwanda et la Grande-Bretagne, alliés des Etats-Unis, veulent aller en guerre au Soudan ou dans l'Est du Congo. Ce qui suscite de plus en plus de critiques et d'opposition. Dans The Guardian, le journaliste britannique John Laughland répond à Blair qui affirme qu'il «conviendrait d'intervenir militairement contre le gouvernement soudanais». Nous vous livrons également le témoignage de Musemakweli, du Sud-Kivu, sur l'utilisation trompeuse, par le Rwanda et ses alliés, du génocide rwandais de 1994 comme prétexte pour déclencher une nouvelle guerre contre le Congo.

 

Le pétrole, motivation de l'intervention militaire au Soudan

«Je pense que nous avons la responsabilité morale de régler ce problème», a déclaré le Premier ministre anglais à propos de la crise au Soudan. Dans chacune des cinq guerres qu'il a entamées, Blair a toujours invoqué la nécessité morale d'intervenir militairement.

John Laughland*

Le 20 août 1998, les USA ont bombardé l'usine pharmaceutique d'al-Shifa, au Soudan, sous prétexte qu'elle produisait du gaz toxique et non des médicament. Trois ans plus tard, un tribunal américain a lavé le propriétaire soudanais de l'usine de toute accusation de terrorisme. (Photo Solidaire, Staf Hendrickx).


La campagne de bombardement contre l'Irak, en décembre 1998; le bombardement de la Yougoslavie, en 1999, qui allait durer 74 jours; l'intervention en Sierra Leone, au printemps 2000; l'attaque contre l'Afghanistan, en octobre 2001, et la dernière guerre contre l'Irak, en mars 2003 Chaque fois, Blair, le regard allumé, y est allé de ces certitudes absolues. Il a même défendu le bombardement de l'usine pharmaceutique d'al-Shifa, au Soudan, en août 1998, sous le prétexte complètement fallacieux qu'on y produisait de l'anthrax en lieu et place d'aspirine.

Le procès Milosevic a prouvé qu'aucun génocide n'avait jamais eu lieu au Kosovo. Après deux années de procès, on n'a pas encore pu prouver que l'ancien président de la Yougoslavie aurait ordonné de s'en prendre aux civils albanais au Kosovo. Au contraire, des documents internes de l'armée à Belgrade ont amplement prouvé le contraire.

Durant l'intervention militaire en Sierra Leone, Blair a promis «un nouvel horizon pour l'Afrique». Aujourd'hui, quatre ans plus tard, selon les dires du rapport annuel sur le développement de l'humanité, ce pays, qui a pu bénéficier de l'intervention occidentale, est littéralement l'endroit le plus misérable de la planète.

Alors qu'on ne cesse d'incendier des pipelines en Irak, l'Occident a officiellement adopté la politique disant que la mission de nos armées est de s'assurer le contrôle de toutes les sources pétrolières alternatives possibles. Assez bizarrement, la concession pétrolière au Sud-Darfour est actuellement aux mains de la Chine et cette même Chine est actuellement le principal investisseur au Soudan.

Le Darfour regorge de pétrole

Il nous faut donc considérer d'un regard très critique la déclaration du Congrès américain à propos du génocide au Darfour. Personne ne niera, pas même le gouvernement soudanais, qu'une guerre civile se déroule pour l'instant au Darfour. Le pays est inondé d'armes, grâce aux diverses guerres qui se sont succédé dans les pays voisins. Des tensions sont apparues entre les nomades et les paysans, après que les premiers ont dû descendre vers le Sud, du fait de l'extension de la désertification saharienne. Des groupes paramilitaires se livrent au banditisme à grande échelle et chaque tribu a sa propre armée privée.

Mais nos médias ramènent toute cette situation complexe à une simple histoire morale à propos d'épurations ethniques et de génocide. On cache le fait que les milices janjaweed proviennent du même groupe ethnico-religieux que les gens qu'ils voudraient chasser. Tout le monde, au Darfour, est noir, africain, musulman et parle arabe. D'où vient, alors, toute cette soudaine attention des médias pour le Darfour, alors qu'au Congo voisin, le nombre de victimes est estimé à trois millions, une tragédie aussi grave que le silence dont l'entourent nos médias?

Aujourd'hui, on nous montre des bébés en train de mourir, mais aucune chaîne de télévision ne nous montrera les corps mutilés après que nous aurons attaqué le Soudan. L'aide humanitaire doit demeurer telle que la Croix-Rouge l'a toujours décrite: politiquement neutre. Autrement, il ne s'agit que d'une guerre coloniale démodée dissimulée derrière le masque hypocrite de l'altruisme. Si nous ne l'avons pas encore appris en Irak, nous ne l'apprendrons jamais

* The Guardian, 2 août 2004.

 

Congo: Le mot «génocide» est devenu un prétexte pour faire la guerre

3,5 millions de Congolais morts depuis le début de la guerre. Il y a 6 ans, le premier grand massacre sur des civils sans défense a été commis dans la guerre d'agression. C'était à Kasika.

Musemakweli*

En ce lundi 24 août 1998, la Cité de Kasika et ses environs, avaient connu des horreurs indescriptibles: des Chrétiens avaient été massacrés en pleine messe, des religieux et religieuses avaient été égorgés en pleins offices, et le Mwami François Mubeza ainsi que son épouse avaient été lâchement coupés en morceaux dans la Cour royale. Plus de 1.000 personnes avaient été tuées au fusil, à la machette, au couteau, certaines victimes avaient été jetées dans des fosses servant de WC; d'autres abandonnées en pleine brousse, ou brûlées vives.

Les auteurs de cette barbarie n'étaient autres, que ceux qui, quelques semaines auparavant, avaient décidé de déclencher la guerre dite de «libération» ou de «rectification» en vue de l'instauration de la démocratie, des droits de l'homme et de l'Etat de droit au Congo.

La Province du Sud-Kivu va alors connaître d'autres Kasika, se succédant les uns après les autres: Makobola (847 tués), Burhinyi (124 morts), Katana (27 tués), Bunyakiri (des dizaines de personnes tuées), Mushinga (environ 100 morts), Burhale, Kaniola, Katogota (127 tués), Kamituga (plus de 201 morts), Mwenga (femmes enterrées vivantes)... !

Entre temps, des rapports crédibles font état de plus de 3,5 millions de Congolais morts à cause de la guerre qui, depuis le 2 août 1998, endeuille le pays. Lors de tous ces massacres, des deuils officiels n'étaient pas permis, et souvent les parents des victimes n'étaient pas autorisés à pleurer les leurs.

Dans les Grands-lacs africains, certaines personnes et certains groupes se sont arrogé le droit de tuer, en toute impunité, et massivement; d'autres ne peuvent que mourir et continuer à mourir et être tués. Des populations congolaises meurent en masse depuis 1996, au nom du génocide Rwandais de 1994, avec lequel ils n'ont rien à voir.

Le mot «génocide» est devenu une arme de domination, de terrorisme, de violation du droit international et des droits des Peuples et des Nations. Il est désormais un prétexte pour faire la guerre, piller des Etats et empêcher les peuples de s'entendre, de cohabiter pacifiquement, de se réconcilier !

Dans le pays-continent du Congo, plus de 400 groupes ethniques avaient réussi à cohabiter pacifiquement. Des politiciens formés dans le crime et l'impunité, assoiffés de pouvoir et de richesses, se sont mis à les manipuler, à les monter les uns contre les autres jusqu'aux massacres de Gatumba, en passant par les multiples tueries qui ont ensanglanté le Congo. Les Congolais de toutes les ethnies ont le droit à la paix, à la démocratie et à la vie; ils ont le droit de se choisir des dirigeants légitimes. Ils réclament que tous les «seigneurs» de guerre, tous les pyromanes et autres criminels soient un jour châtiés afin que cesse, à jamais, l'impunité et la guerre.

* Membre de la Société Civile Sud Kivu.