Propos
anti-congolais au Rwanda et à Bruxelles : Où Karel De Gucht veut-il
en venir?
Le
Congo a rappelé son ambassadeur vendredi pour une consultation à
Kinshasa. La raison: les paroles hostiles du nouveau ministre des
Affaires étrangères Karel de Gucht à l’égard du Congo. Pourquoi
ces propos sont-ils si injustes??
Solidaire,
dimanche, 24 octobre 2004
À
l’issue de sa première visite en Afrique, Karel de
Gucht a déclaré: «Au Congo, je n’ai
pas rencontré beaucoup de personnes semblant en mesure de
fournir une contribution décente à la gestion d’un
pays.» À propos du gouvernement rwandais, responsable
de cinq ans de guerre d’agression et de pillage au Congo,
le même De Gucht a affirmé: «Il est clair
qu’ici, quelqu’un tient le gouvernail en main. Il y
a de l’ordre et de la rationalité dans la gestion de
l’Etat et il y a peu de corruption.» 1
Protestations générales, surtout parce que De Gucht
prenait ainsi parti pour le Rwanda, le pays déclencheur de
la guerre d’agression contre le Congo. Au lendemain de ces
propos, des porte-parole de la MONUC (troupes de l’ONU au
Congo) à Bukavu ont informé De Gucht en détail
sur la façon dont le Rwanda continue de piller le Congo et
a, en mai et juin de cette année, soutenu une mutinerie dans
cette ville frontalière.
Mais De Gucht n’en démordait toujours pas. Immédiatement
après son voyage, il a déclaré devant la commission
des Affaires étrangères de la Chambre: «Le
gouvernement de transition avance à grand-peine. Il est dirigé
par un président et quatre vice-présidents et est
composé de divers groupes. Au Congo, il n’existe plus
d’Etat. La corruption rend impossible toute activité
économique normale. Il est très difficile de s’imaginer
comment cette période de transition va pouvoir déboucher
sur une situation stable. Même s’il y a des élections,
ce n’est pas encore une garantie. Aussi longtemps qu’il
n’y a pas d’Etat qui veille à une levée
régulière des impôts pour, par exemple, payer
les soldats, il n’y aura pas de solution. Cela suppose un
budget qui soit contrôlé et cela ne se peut que par
une curatelle sévère sur le Congo dans de nombreux
domaines. En tant que petit pays, la Belgique ne peut le faire seule,
nous devons donc le faire en collaboration avec l’Afrique
du Sud, les Etats-Unis et l’Europe.» 2
Un
gouvernement de transition imposé par l’étranger
 |
En
juin 1998 la réforme monétarire jette les
bases pour la reconstruction économique. Le peuple
reprend de l'espoir. Quelques semaines plus tard, le Rwanda
et l'Ouganda envahisseront le pays avec la complicité
des Etats-Unis. Les autres pays occidentaux laissent faire.
Les résultats d'une année de reconstruction
sont anéantis. |
La
première assertion de De Gucht est extrêmement hypocrite.
Avec l’aide de l’Afrique du Sud et le soutien de la
France et de la Belgique, les Etats-Unis ont imposé la formule
d’un président et de quatre vice-présidents,
contre la volonté de la population et des nationalistes congolais.
En mars-avril 2002, avec le soutien de la communauté internationale,
le président sud-africain a imposé un «dialogue»
aux Congolais. Le raisonnement était le suivant: la guerre
n’est pas une guerre d’agression, mais une guerre civile
et la paix ne peut donc se faire que si les Congolais s’y
mettent entre eux. C’était déjà en soi
une grande humiliation pour le Congo, qui était victime d’une
agression très meurtrière. De plus, tout cela s’est
passé de façon extrêmement paternaliste. Les
participants ont été sélectionnés par
des politiciens étrangers. Une majorité de mobutistes,
de rebelles et d’opposants au gouvernement nationaliste de
Kinshasa ont été réunis face à une minorité
de nationalistes. Le «dialogue» a été
organisé dans la ville-casino sud-africaine de Sun City,
loin de la population congolaise. Les groupes de travail étaient
dirigés par des étrangers. C’est ainsi qu’on
est tombé sur un accord à Pretoria. L’Etat congolais
était déjà très faible. Mais la formule
d’un président flanqué de quatre vice-présidents,
c’est une nouveauté absolue dans l’histoire politique
de l’humanité. Elle a été imposée
par l’Afrique du Sud et les Etats-Unis, avec le soutien de
l’Union européenne, dans le but d’organiser une
confusion totale au sommet de l’Etat congolais et de continuer
à l’affaiblir. Tout le monde savait que les rebelles
n’avaient presque pas de soutien parmi la population, mais
ils ont reçu néanmoins deux fois plus de vice-présidents,
de ministres et de parlementaires que les nationalistes. Et la Belgique
était aux premières loges pour applaudir. Joseph Kabila
pouvait choisir: être assassiné comme son père
et laisser se désintégrer le pays ou plier et faire
des concessions afin de sauvegarder l’unité et la souveraineté
du Congo et obtenir la paix.
L’Occident
a saboté la construction du nouvel Etat congolais
La situation complexe et difficile dans laquelle doit survivre aujourd’hui
la population congolaise résulte du passé. Non seulement
du passé colonial, de la dictature de Mobutu ou de la période
de démocratisation de six ans qui s’est terminée
par un génocide en 1994 et une guerre en 1996. Elle résulte
également du passé tout récent. Sous la première
année de présidence de Kabila, alors que la guerre
d’agression n’avait pas encore débuté,
les revenus de l’Etat provenant de la douane sont passés
de 8 à 25 millions de dollars, triplant ainsi en 7 mois à
peine. C’était le résultat d’un combat
contre la corruption. L’inflation baissait, passant de 741%
en 1996 à 6% fin 1997. 3
Mais
la Belgique, la France et les Etats-Unis ont isolé le gouvernement
qui avait obtenu ces résultats. Une véritable campagne
de calomnie a fait passer Kabila pour le boucher des Hutu rwandais.
Cinq ans plus tard, en pleine guerre d’agression, Aldo Ajello,
délégué de l’Union européenne
pour l’Afrique centrale, a reconnu que l’on avait toujours
su que les massacres contre les Hutu étaient l’œuvre
des soldats de Kagame, contre la volonté de Laurent Kabila.
Mais celui-ci avait déjà été assassiné,
soit dit en passant, sous les applaudissements sonores de la grande
majorité de la presse et du monde politique belges.
Aujourd’hui, la lutte contre la corruption est un fil rouge
dans la politique de Joseph Kabila. Pas seulement dans ses discours,
mais également dans ses initiatives et propositions. Les
propos désobligeants de De Gucht, vont précisément
à l’encontre de ces efforts pour redresser l’Etat
congolais.
Notes
1
De Standaard, 16 octobre 2004.
2
Audition, Karel De Gucht devant la Commission des Affaires étrangères
de la Chambre.
3
The Financial Times, 22 nvembre 1997 et ACP, 27 décembre
1997.
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