Joseph
Kabila : « Pour moi, l'essentiel est de savoir que j'ai
fait le maximum pour arriver à la paix. »
Interview
par Colette Braeckman, Le Soir 19 fevrier
Quel
a été l'objet de votre entretien en tête à
tête avec le ministre Karel De Gucht ?
J'ai dit ce que je pensais au ministre, en lui rappelant certaines
de ses déclarations faites l'an dernier à Kigali...
Mais c'est déjà de l'histoire ancienne... Je lui
ai dit surtout : « Concentrons-nous sur l'avenir, essayons
d'aller de l'avant. » Je lui ai aussi rappelé que
nous venons de très loin, qu'il ne fallait pas sous-estimer
ce que nous avons accompli en quatre ans et même depuis
la mise en place du gouvernement de transition. Il y a tout de
même eu beaucoup d'avancées très positives,
malgré les faiblesses. La transition a toujours été
une période assez sensible et j'espère que le message
a été compris. J'ai aussi souhaité qu'il
fasse plus de diplomatie et donne moins de leçons. Notre
relation doit être fondée sur le respect mutuel.
Le Congo est tout de même un pays souverain, indépendant.
Il n'est pas une colonie, ni de la Belgique ni de qui que ce soit.
Je tiens, en tant que président de ce pays, à affirmer
cette indépendance, sur tous les plans. C'était
là l'essentiel de mon message, j'ai tenu à être
franc, à dire en face certaines vérités,
avant de tourner la page. Il faut tout de même répéter
que nous n'avons pas de problème avec la Belgique, bien
au contraire...
Que
pensez-vous de la suggestion qui vous est faite de prévoir,
après les élections, un gouvernement de large union
nationale ?
Tous ceux qui se précipitent avec de telles analyses devraient
tout de même savoir que, pour la première fois pratiquement
depuis 1960, le peuple congolais va s'exprimer à travers
les élections. Et ce n'est pas monsieur X, Y ou Z qui va
venir dire au peuple congolais : « Certes, vous vous êtes
exprimés, mais moi je crois bien que ceci ou cela est bon
pour vous. » Tout le monde sera obligé de respecter
la volonté du peuple. Quant à la gestion de l'après-transition,
je dis que le vrai défi, ce n'est même pas d'organiser
les élections, c'est ce qui se passera par la suite. Après
il faudra voir comment maintenir l'unité nationale, la
stabilité du pays, comment démarrer la reconstruction...
Revenons
en arrière, pour parler du calendrier des élections.
Ils sont nombreux ceux qui, comme le président de la Commission
électorale, disent que des problèmes techniques
pourraient empêcher de voter avant le 30 juin. S'agit-il
d'une date fétiche ?
Le 30 juin n'est pas une date fétiche. Nous avions, certes,
la volonté d'organiser ce scrutin avant le 30 juin 2005.
Mais pas n'importe quelles élections : nous voulons organiser
de vraies élections, libres, démocratiques et transparentes.
Ceux qui pensent qu'il faut précipiter le tout ont tort,
il faut que l'exercice soit sérieux, pour ne pas donner
de prétexte à ceux qui pensent qu'après,
ils pourront contester les résultats. Il faut les priver
d'arguments, même s'il faut faire encore des sacrifices
en termes de calendrier. Nous voulons des élections à
tout prix, mais de vraies élections ; heureusement nous
ne sommes pas seuls, la communauté internationale nous
soutient sur cela.
Garantir des places pour les perdants, avant le scrutin ? Je pense
que le peuple doit d'abord s'exprimer. Bien entendu, après
le vote, les partis se mettront ensemble pour dégager telle
ou telle position. Il y aura des discussions, des alliances. Mais
il ne faut pas forcer la main du peuple, sa volonté doit
être respectée.
Et
ces élections devront nécessairement, avoir lieu
dans tout le pays ?
Mais nous ne pouvons pas faire autrement ! Il est hors de question
que le Kivu, par exemple, reste en dehors du scrutin. Les 55 ou
60 millions de Congolais ont tous le même droit à
aller voter. Pour que ce soit possible, il faudra garantir la
sécurité de ceux qui iront retirer leur carte d'électeur,
puis se dirigeront vers les urnes. A propos de la sécurité
au Kivu, je crois que nous sommes sur la bonne voie ; il y a toujours
des problèmes ici et là, mais des actions sont en
cours, sur le plan diplomatique, politique, militaire. Il faut
trouver une solution définitive à ce problème
des groupes armés. Des médiateurs, à notre
demande, oeuvrent dans ce sens. L'objectif est que les 10.000
ex-FAR et Interhahamwe - NDLR : militaires et miliciens hutus
rwandais - qui sont toujours chez nous puissent rentrer dans leur
pays, mais sans nécessairement qu'il y ait de la casse,
de la violence. Nous essayons de les persuader pacifiquement,
mais en même temps, il y a une préparation militaire,
qu'il s'agisse de notre armée ou de la Monuc (NDLR : force
de l'ONU sur place). S'ils n'acceptent pas de rentrer, nous passerons
à l'action. Mais j'espère bien qu'il n'y aura plus
de confrontation car, à chaque fois, des gens meurent,
militaires et civils... La terreur au Kivu doit s'arrêter
à tout prix. Sur ce plan je suis relativement optimiste.
D'ici le 30 juin, la situation va
s'améliorer davantage...
Quel
bilan tireriez-vous de ce que vous avez fait depuis quatre ans
?
Pour moi, l'essentiel c'est de savoir que j'ai fait le maximum
pour arriver à la paix, depuis que je suis arrivé
au pouvoir. Un pouvoir que je n'ai pas cherché, qui m'est
tombé dessus, dans les circonstances dramatiques que vous
savez... J'ai cru que j'avais un devoir patriotique à remplir,
qu'il faut aller jusqu'au bout.
Aujourd'hui j'ai un rêve, je pense à ce que le Congo
sera en 2010, avec des infrastructures reconstruites, des routes,
des industries, ou l'on pourra aller en voiture de Kinshasa à
Mbuji Mayi, circuler sans problème. Un pays pacifié,
en plein essor, car en plus de tout le reste, ce que dont nous
disposons, c'est la ressource humaine. Mais pour que ce pays décolle,
il faudra aussi veiller à ce que les mentalités
changent, que les gens apprennent à travailler sérieusement.
Lorsque
vous prenez connaissance des attaques contre vous, votre famille,
quels sont vos sentiments ?
Vous savez, moi, je suis blindé. Je sais que, d'une certaine
façon, c'est le prix à payer. Mais j'ai mal au coeur
pour ma mère, qui prend connaissance de ces insanités.
Pour elle, c'est horrible. C'est cela aussi, la politique à
la congolaise...