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La
Chine et l'Inde, quel modèle de développement a le plus de
succès?
Lors
de sa visite en Chine l'année dernière, le président français
Jacques Chirac déclarait: «Le développement économique de
la Chine est pour nous l'occasion de développer notre économie
et nos emplois.» Ruben Ricupero, secrétaire général du PNUD
(programme des Nations unies pour le développement), déclare
: «Grâce à son immense importation, la Chine est un moteur
chaque fois plus puissant de l'économie mondiale.» D'où
vient cet immense progrès? La Chine a opté pour un modèle de
développement socialiste. Sa voisine, l'Inde, a opté pour le
capitalisme. Quel en est le bilan ?
Marc
Vandepitte, janvier 2005
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La
ville portuaire de Shanghai. Le développement économique
des 14 villes côtières et de leurs alentours préfigure
ce que sera le développement de toute la Chine. (Photo
d'archive)
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La
Chine et l'Inde sont deux pays comparables. Ils se situent dans
la même région, ont un nombre d'habitants comparable et, sur
les plans économique et social, leur situation, à l'issue de
la Seconde Guerre mondiale, était très similaire. Toutefois,
les deux pays empruntaient des trajets absolument différents.
Sous la direction de Gandhi, l'Inde finissait par arracher son
indépendance aux Britanniques en 1948. Le pays optait pour une
économie de marché et un système parlementaire bourgeois. En
Chine, il fallait d'abord une guerre contre l'occupant japonais
pour obtenir l'indépendance. Cette guerre allait être suivie
d'une révolution armée sous la direction de Mao Zedong. On allait
opter pour la voie socialiste. Dans les deux pays, le choix
du trajet a abouti à des résultats très différents.
Depuis la fin des années 70, la Chine connaît une croissance
économique spectaculaire. Durant la période de 1975 à 2004,
le PIB (Produit intérieur brut, la richesse produite annuellement
en marchandises et en services) a augmenté annuellement de 9,5%.
C'est plus de trois fois autant que le reste du monde, où la
croissance a été en moyenne de 2,9%. La qualité, elle aussi,
augmente à vue d'il. Selon une étude récente, la qualité des
produits chinois est plus élevée que celle de l'Europe de l'Est.1
L'un dans l'autre, l'Inde ne s'en tirait pas trop mal non plus,
avec une croissance annuelle de 5,3%. Mais le résultat, après
toutes ces années, est des plus imposants. En 1975, le PIB de
l'Inde était de 9% supérieur à celui de la Chine. Aujourd'hui,
il n'est plus que 40% de celui de la Chine.
Combattre
la pauvreté et la famine
«Que
la croissance économique se traduise par la diminution de la
pauvreté dépend de facteurs sociaux et politiques», déclarent
des experts de l'UNDP, l'organisation de développement des Nations
Unies.2 En Chine, ces facteurs sociaux et politiques
sont manifestement très favorables. Car le nombre de pauvres,
de 320 millions en 1978, a été ramené à 60 millions en 2001.3
Dans les années 90, le nombre d'habitants extrêmement pauvres
(moins de un dollar par jour) dans le monde augmentait de 28
millions, alors qu'en Chine, dans le même temps, il diminuait
de 150 millions.4 En d'autres termes, la diminution
de l'extrême pauvreté dans le monde peut être attribuée presqu'exclusivement
à la Chine.
En Inde, au cours de la même période (1978-2001), la pauvreté
diminuait à peine: de 320 à 300 millions.5 Aujourd'hui,
le pourcentage de pauvres en Inde est six fois plus élevé que
celui de la Chine.
En ce qui concerne le problème de la faim, nous découvrons un
schéma similaire. En Chine, entre 1979 et 2000, le nombre de
personnes sous-alimentées a diminué de 60%, passant de 304 à
119 millions.6 En Inde, leur nombre est demeuré plus
ou moins égal. Le pays dont on dit qu'il est «la plus grande
démocratie au monde» compte aujourd'hui un quart de tous les
sous-alimentés de la planète.
En ce qui concerne la répartition du gâteau national, l'Inde
fait toutefois mieux que la Chine. En Inde, le revenu des 10%
les plus riches est sept fois plus élevé que celui des 10% les
plus pauvres. En Chine, il est 19 fois plus élevé.7
Au cours de ces dernières années, on a en effet assisté en Chine
à un élargissement du fossé entre les villes et les campagnes,
entre la région côtière et l'intérieur du pays et entre les
nouveaux propriétaires et les travailleurs. La chose n'est toutefois
pas due à l'accroissement du nombre de pauvres, mais à une hausse
très inégale du bien-être. La pauvreté n'a pas reflué partout
au même rythme. Le modèle de croissance dans les villes se répète
dans les campagnes, mais avec quelques années de retard et dans
une moindre mesure.
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Des
écoliers à Guangzhou. Chine et Inde, il y a 50 ans,
avaient sensiblement le même niveau de développement.
En Inde, aujourd'hui, 38 % de la population ne sait
ni lire ni écrire. En Chine, il n'y en a que 9 %. (Photo
d'archive)
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Economie
de marché? Non, disent l'Europe et les USA
Nombreux
sont ceux qui pensent que la Chine a abandonné le socialisme
depuis longtemps et que l'actuelle croissance économique et
sociale est précisément la preuve que le capitalisme fonctionne
bien mieux. Tout ce qui va mal (manque de démocratie, corruption)
est la résultante du socialisme et, inversement, tout ce qui
va bien (une forte croissance économique et une prospérité croissante)
est dû au capitalisme. Tel est le raisonnement. Cette argumentation
bien trop simpl(ist)e tente d'inverser la réalité et, de la
sorte, de sauver les meubles sur le plan idéologique.
Assurément, ces 25 dernières années, la Chine a connu des changements
des plus saisissants, mais quelle en est la nature précise?
En juin 2004, la Commission européenne sortait un rapport sur
la question de savoir si la Chine pouvait se voir conférer le
statut d'économie de marché. La réponse était non: la Chine
ne satisfait qu'à un seul des cinq critères, et encore s'agit-il
du moins important. Selon le rapport, il y a «interférence
systématique dans la loi de l'offre et de la demande et dans
les stimuli qui éveillent le marché, ce qui se traduit par une
profonde perturbation du marché chinois. () Malgré de récents
progrès, l'influence de l'Etat sur l'économie chinoise est toujours
très grande.» Aux yeux de la Commission, «la Chine va
rester longtemps encore une 'économie de non-marché'». Aux
yeux des Etats-Unis également, les autorités chinoises devraient
encore faire des progrès substantiels dans la réduction du rôle
de l'Etat avant de pouvoir se voir conférer un statut de marché.
La Chine a ouvert son économie aux investissements étrangers
et y a introduit un très grand nombre d'éléments de marché.
L'Etat se consacre surtout à définir une macropolitique et les
entreprises individuelles reçoivent davantage d'autonomie. Pourtant,
les secteurs clés, les matières premières naturelles et les
secteurs à technologie avancée restent aux mains de l'Etat,
de même que les services publics. Si l'Etat a quelque peu cédé
le pas, c'est en premier lieu à l'avantage de la décentralisation
du secteur public plutôt qu'à celle du secteur privé. On a assisté
à la création d'un très large secteur mixte, dans lequel, souvent,
l'Etat conserve une part minoritaire avec droit de veto à la
clef.
Un
socialisme «pur», cela peut-il exister?
Comment
les Chinois évaluent-ils le cours des choses? Ils estiment que,
durant la période initiale, ils y sont allés trop vite. A partir
d'une situation arriérée, féodale, il était de fait impossible
de faire d'un seul élan le saut vers une sorte de socialisme
«pur». C'est pourquoi, aujourd'hui, ils font un pas en arrière.
Le but est de conduire le pays à travers une période qui durera
environ un siècle. Cette période est décrite comme la «phase
primaire du socialisme». On y intègre au socialisme des méthodes
déduites du capitalisme dans le but de résoudre des problèmes
qui, en fait, auraient dû se produire au cours du développement
capitaliste. Plus précisément, on mise tout sur un développement
accéléré des forces productives. Selon les Chinois, c'est nécessaire
pour atteindre un stade plus élevé du socialisme.8
Un socialisme «pur» peut-il exister en Chine, sans éléments
capitalistes dans l'économie, la politique et la culture? Cela
semble utopique. On ne peut, en quelques dizaines d'années,
passer d'une féodalité médiévale à un socialisme moderne. Aucune
forme de société n'est pure. Comme il n'a jamais existé de régime
capitaliste pur, ce ne sera pas le cas non plus avec une société
socialiste. Il n'en va pas autrement pour la Chine. Il est clair,
par exemple, que Cuba fait jouer beaucoup moins le marché que
la Chine, mais ce n'est pas encore ce qui fait de la Chine un
pays capitaliste. Au point culminant de la construction de son
Etat providence, la Suède était manifestement plus communiste
que la Chine ne pourrait être déclarée capitaliste aujourd'hui.
Pourtant, personne n'a jamais afirmé (hormis quelqu'un de l'extrême
droite) que la Suède pût être cataloguée comme un pays communiste.
Mais ce n'est pas parce qu'il n'existe pas de formes pures de
sociétés qu'il devrait exister une sorte d'état intermédiaire.
Un tel hybride est généralement décrit sous l'appellation de
«troisième voie», quelque part à mi-chemin entre le socialisme
et le capitalisme. Cette troisième voie combinerait le meilleur
des deux systèmes et serait par conséquent meilleure que les
deux formes de sociétés. Cette construction théorique repose
sur une analyse sociologique naïve parce qu'elle ne tient pas
compte des rapports de force existants, tant externes qu'internes.
Nous vivons aujourd'hui, une fois pour toutes, dans un système
mondial où c'est non seulement le capitalisme qui fait la pluie
et le beau temps mais où il essaie également d'éliminer tout
projet socialiste. Quand elle introduit trop d'éléments capitalistes
et que, ce faisant, elle dépasse une certaine limite, une société
socialiste affaiblit dans ce cas sa propre défense et elle n'est
plus de taille contre la force aspirante et l'agression du capitalisme.
Elle perd le contrôle de son système et ce n'est alors plus
qu'une question de temps avant qu'on ne se retrouve complètement
dans le camp capitaliste. Les forces capitalistes se mettent
toujours en quête de la concrétisation politique de leur puissance
économique. On peut donc se poser la question de savoir si,
en Chine, on pourra contenir la dynamique de la classe capitaliste
nouvellement apparue. Outre l'épreuve de force vraisemblable
avec les Etats-Unis, c'est le grand défi que va devoir affronter
la Chine. L'avenir en décidera.
1.
Financial Times, 23 août 2004. · 2. UNDP, Human Development
Report 1997, p. 52. · 3. UNDP, Human Development
Report 2004, pp. 147 et 153. · 4. UNDP, Human Development
Report 2003, p. 5. · 5. Banque mondiale, India Achievements
and Challenges in Reducing Poverty, 27 mai 1997, Rapport n°
16483-IN, p. 4; UNDP, Human Development Report 2004, pp. 148
et 154. · 6. FAO, The State of Food Insecurity in
the World 2003, p. 31. · 7. UNDP, Human Development
Report 2004, pp. 189-190. · 8. Pour les commentaires
concernant quelques documents officiels, voir R. Berthold, La
Chine sur la voie du socialisme, Etudes
Marxistes, octobre-décembre 2003, n° 64, pp. 13-80.
| Marc
Vandepitte est l'auteur, entre autres, de Le pari
de Fidel (1998), de Irak: le signal de départ de la
Troisième Guerre mondiale? (2003), Le fossé et l'issue
(2004). Cet article a paru antérieurement sur www.indymedia.be.
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