Vivre
avec le Che à l'âge de 16 ans au Congo
Témoignage
par Freddy Ernesto Ilunga Ilanga (médecin,
neurochirurgien et traducteur de swahili), Mars 2005
Vers
4h du matin, le 24 avril 1965, au bord du lac Tanganika, dans
la localité de Kibamba, on entendait le ronronnement d'un
moteur comme ceux qu'utilisait l'armée de Tschombé,
très puissant par rapport à ceux que le village
nous prêtait. Je m'approchai du commandant de la base de
Kibamba, le Major Lambert. Celui-ci assura qu'il s'agissait de
mercenaires de Tschombé à cause du bruit caractéristique
et ordonna de mettre en place la défense et d'attendre
qu'ils abordent. Ainsi nous pourrions nous emparer de l'embarcation.
Après
une heure environ d'attente, on pouvait voir l'embarcation avec
un de ses passagers à la proue qui entonnait des chansons
révolutionnaires et on s'aperçut qu'il s'agissait
de Chamalesso, connu comme envoyé de Kabila.
Quatorze
camarades cubains débarquèrent, que l'on nous présenta
comme instructeurs de guerre et de guérilla. Deux avaient
la peau blanche et les autres étaient noirs. Les noms qui
servaient à les identifier paraissaient étranges
en swahili : c'étaient des nombres arithmétiques
de un à dix suivis de multiples de dix, c'est-à-dire
: Moja (1), Mbili (2), Tatu (3), Ine (4) jusqu'à Kumi (10)
suivis de Ishirini (20), Sarasini (30), Arubaini (40), Hamusini
(50).
Ils s'établirent dans une chaumière à 200
mètres du lac, derrière les chaumières congolaises
sur le chemin des gorges du fleuve Kibamba. J'avais 16 ans et
4 mois révolus.
Les
Congolais disaient qu'à Cuba, noirs et blancs jouissaient
de droits identiques et que le chef de leur groupe était
le noir Moja (1).
Je ne savais qu'une chose de Cuba, apprise en classe de géographie
à l'école secondaire avec des professeurs haïtiens
de l'UNESCO : " Cuba était un pays de rebelles
malfaisants qui avaient pris le pouvoir par la force des armes,
avaient tué des gens honnêtes et leur avaient pris
leurs biens ". Chaque fois que je croisais les Cubains
en allant au fleuve, nous échangions des salutations par
gestes mais je notai que le dénommé Tatu (3) qui
avait été présenté comme médecin
traducteur, avait un salut sec et un regard ironique. Jamais je
ne le vis frayer avec ses compatriotes, il était toujours
en train de lire de gros livres. Je commençai à
éprouver une certaine antipathie pour lui, le prenant pour
un petit blanc bouffi d'orgueil et jouant les intellectuels dans
la forêt.
Mitudidi
arriva le 28 mai 1965 comme chef d'état-major à
Kibamba (j'avais connu Mitudidi à Uvira, comme il était
congolais, je dus lui servir de traducteur parce qu'il ne parlait
pas le swahili). Peu après, Tatu payait sa dîme de
paludisme avec une forte fièvre, à la base de Luluabourg.
Les
après-midi, j'avais l'habitude d'aller voir François,
lieutenant de Mitudidi. Lors d'une de mes visites, je ne trouvai
pas François et Mitudidi conversait au téléphone
avec le commandant de la base de Luluabourg, ordonnant que l'on
donne toute l'aide possible à Tatu, qui était malade
" et qui était la troisième personnalité
de Cuba ". A la fin de la conversation, il s'aperçoit
que je l'avais écouté et il me dit que ce que je
venais d'entendre était un secret et que celui qui le révèlerait
serait considéré comme un traître, c'est-à-dire
fusillé.
Cette
semaine-là, je fus appelé par le chef d'état-major
Mitudidi Léonard et je reçus l'ordre d'enseigner
le swahili à Tatu et aux autres membres de son groupe et
de leur traduire du français en swahili. La tâche
fut difficile à cause de l'antipathie que j'avais pour
mon nouveau chef avant de le connaître et parce que je devais
garder son identité secrète sous la menace et à
cause de son regard sévère et studieux qui observait
son interlocuteur avec ironie, et ne permettait pas de rompre
la glace au premier abord. J'en étais arrivé à
penser que c'était de l'autosuffisance face à un
ignorant. C'est ainsi que je me présentai à Tatu
comme son professeur et traducteur de swahili.
Au cours
de notre première rencontre, sous un arbre où il
avait l'habitude de lire ses livres volumineux assis sur une énorme
pierre, avec à sa droite un défilé profond
comme un abîme au fond duquel courait le fleuve Kibamba
avant d'arriver au lac, nous avons mis au point la méthodologie
de l'enseignement du swahili. Au cours des trois premières
rencontres, je note que les Cubains Mbili (2), Nane (8) et Kumi
(10) m'observent attentivement . Ils surveillaient tous mes mouvements
quand j'étais avec Tatu (3). Cette surveillance me montrait
que ce que j'avais entendu au téléphone était
vrai, à savoir qu'il était la troisième personnalité
de Cuba. Mais alors le noir Moja (1), quel rang occupait-il ?
Je commençai
à avoir des doutes sur ce qu'on nous avait dit au sujet
de la hiérarchie des Cubains, ma curiosité était
éveillée. Si Tatu était médecin traducteur
et Moja chef du groupe, comment était-il possible que le
chef Moja qui s'était perdu rendre des comptes sur son
absence à son interprète à son retour ? Ces
cubains nous prenaient pour des imbéciles… Où
a-t-on vu ici un noir commandant à un blanc ? Dés
lors, je conclus que le chef était Tatu, si ça avait
été le contraire, pendant les absences de Moja comme
chef de groupe, Tatu comme traducteur du chef et moi comme traducteur
du traducteur, nous aurions dû être avec Moja hors
du campement.
La base
permanente de Luluabourg se trouve à 1800 pieds de hauteur
sur le coteau de Kibamba. De la base du coteau à son sommet
il y a deux kilomètres dont l'hypoténuse est presque
perpendiculaire.
A notre
première ascension, nous sommes redescendus le jour même.
Je pensais que Tatu avait oublié quelque chose à
Kibamba mais à mon grand étonnement, cette manœuvre
se répéta. Alors, je me demandai : " Chez
ce petit blanc, il n'y a pas de montagnes ? Pourquoi cette façon
de monter et de descendre presque chaque jour ? "
Dans
cette grimpette, Tatu prenait un petit appareil comme un porte-cigarettes
où il mettait quelques gouttes transparentes et il se vaporisait
la bouche, chose qui me parut extraordinaire et je pensai : "
Voilà que Fidel Castro nous a envoyé des guérilléros
qui se parfument la bouche ".J'ajoutai : "
Peut-être qu'il a la peste dans la bouche " Et
il en était ainsi parce que cela se passait toujours dans
la montée, je le trouvai fatigué et je me dis :
" Ce petit blanc va crever avec sa manie de monter et
descendre ".
Lors
de l'une de nos montées, on fit le trajet dans le double
du temps habituel et il employa souvent son petit vaporisateur.
J'étais mort de curiosité, alors je lui demandai
: " Camarade Tatu, pourquoi te parfumes-tu la bouche
? "
Au milieu de ses difficultés respiratoires, il essaya de
m'expliquer qu'il souffrait d'une maladie qui s'appelait "
asthme ". Je ne compris qu'une chose, c'est qu'il était
malade, je ne savais pas ce que signifiait " asthme ".
Cela me déprima. Dans la soirée, il m'appela pour
m'expliquer de quoi il s'agissait.
Au campement
permanent de Luluabourg, la température moyenne pendant
le jour était de 15° et à cause des feuillages,
le soleil ne passait pas et la terre restait humide. Il était
impossible de dormir par terre. Ce qui m'appartenait se réduisait
à une couverture.
Les
derniers membres de la colonne, à dix heures du soir, dormaient
dans leur hamac, les seuls réveillés étaient
Tatu, qui lisait et moi, qui demandais à tous les saints
du Congo que le chef n'ait pas l'idée de donner l'ordre
de descendre à Kibamba à cette heure. Dans ce but,
je rompis le silence et demandai la permission d'aller dormir
dans la baraque des Congolais mais il refusa et il m'invita à
partager son grabat. Ce mauvais lit était un brancard monté
sur quatre bâtons et rempli de paille sèche et nous
passâmes toute la nuit à nous donner des coups de
tête.
Dès
lors, je ne le considérai plus de la même façon.
Avec une relent de racisme, je remarquai : " dans la
baraque, nous étions en majorité des noirs mais
personne n'avait condescendu à partager sa couverture,
mais le petit blanc m'avait prédit une pneumonie sur cette
terre humide. Serait-il plus humain que ses compatriotes ? "
Un jour
de juin, alors que montions comme de coutume vers la base de Luluabourg,
un guerillero congolais surnommé " l'Ougandais
" nous rejoignit et nous apprit la mort de Mitudidi, noyé
dans le lac. Il y avait à peine deux heures que Tatu et
Mitudidi s'étaient dit au revoir avant notre ascension.
La nouvelle nous donna un choc, ce fut la première fois
que je vis un changement sur le visage de Tatu, un visage abattu
à cause d'une espérance perdue. Je devais revoir
ce visage après le combat de Forcé Bandera où
moururent quatre Cubains.
A trois
heures de l'après-midi, nous redescendîmes à
Kibamba. Malgré l'utilisation de filets de pêche
pour retrouver le corps, celui-ci ne remonta pas avant 48 heures.
A ses funérailles, Tatu dit : " Le peuple congolais
a perdu un fils qu'il lui sera difficile de remplacer. "
D'après
ce que j'ai appris par leurs conversations, Mitudidi et Tatu s'étaient
bien entendus dans la structuration du programme de lutte, conversations
auxquelles je ne participai pas parce qu'ils se comprenaient en
français. Un de leurs plans était : le front est
du Congo se diviserait en trois fronts, sud, nord et centre. Mitudidi
s'occuperait du front nord, Tatu du centre avec la responsabilité
d'appuyer les deux autres fronts et le groupe de Kikuyo s'occuperait
de celui du sud. Tous les fronts seraient sous la supervision
des Cubains commandés par Tatu. Tatu comme responsable
du front central avait comme objectif principal de se rapprocher
des territoires d'opérations de Mulele. Restait un problème
: coordonner ces forces avec celles de Mulele pour avancer vers
l'est. Mitudidi mort, le rêve de Tatu s'écroulait,
son visage refléta cette pensée devant ce mauvais
coup du destin.