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Le Congo à la veille du 45e anniversaire de l’indépendance
Cinq questions, cinq réponses, par Ludo Martens

Ludo Martens, écrivain et analyste des problèmes congolais, a répondu à cinq questions du journal belge Solidaire. Voici la façon dont il voit la situation au Congo à la veille du 45e anniversaire de l’indépendance.

Solidaire, 28 juin 2005

D’où vient le désordre au Congo?
Que veut la communauté internationale en imposant le schéma 1+4?
Où va le mouvement nationaliste?
Comment les congolais vivent-ils les préparations du 45° anniversaire de l'indépendance?
Que va-t-il se passer le 30 juin?

Solidaire : Le ministre belge des Affaires étrangères, Karel De Gucht, fait des critiques virulentes contre les dirigeants actuels. «Il n’y a pas d’Etat au Congo. Il y a un manque de bonne gouvernance et même de gouvernance tout court». Qu’en pensez-vous ?
Ludo Martens : C’est vrai que l’Etat congolais n’existe plus dans beaucoup de domaines. Mais ici nous voyons l’hypocrisie des dirigeants occidentaux. Ce sont eux qui ont imposé le gouvernement actuel dans le but de fragiliser complètement un Etat déjà affaibli par la terrible agression et occupation rwando-ougandaise, qui a duré d’août 1998 jusqu’en août 2003 et qui était commandée par les Américains. Rappelons que ces agresseurs ont commis un génocide de quatre millions de Congolais.
Au lieu de reconnaître que le Congo était agressé, les puissances occidentales ont prétendu qu’il s’agissait d’une «guerre civile interne au Congo», ils ont imposé des négociations entre le gouvernement congolais, les anciens mobutistes, coupables du désastre congolais et les criminels de la «rébellion», c’est-à-dire des Congolais qui ont fonctionné comme paravent devant les armées d’agression rwandaise et ougandaise.
Depuis l’été 2003, tout ce beau monde est mis au pouvoir dans un état avec un président et quatre vice-présidents (on parle aussi de la formule 1+4). Joseph Kabila et les siens qui défendaient le pays contre l’agression sont minoritaires dans ce nouveau gouvernement. En Europe, en 1944, les grands collaborateurs des nazis ont été fusillés. Au Congo, les Etats-Unis ont exigé que les collaborateurs deviennent vice-présidents et ministres… La plupart de ces gens volent et magouillent, parce qu’ils savent qu’ils seront chassés s’il y a des élections.
Il n’y a plus d’Etat unifié au Congo: l’Etat est en fait «éclaté» et différentes fractions gèrent «leur» partie de l’Etat selon leurs propres intérêts. Mais De Gucht ferait mieux de pointer du doigt les puissances occidentales qui ont imposé ce désordre.

Solidaire : Quels étaient les objectifs de ces puissances occidentales avec la fomule 1+4 (un Président et quatre vice-présidents) qu’ils ont imposée à la tête de l’Etat congolais ?
Ludo Martens : La formule a été imposée dans le seul but de briser le pouvoir nationaliste et d’obtenir un gouvernement congolais faible et divisé, dominé par des forces qui servent les intérêts de l’Occident… Le vieux Kabila (au pouvoir de 1997 à 2001) avait une vision pour son peuple, pour le Congo et pour l’Afrique. La première année de son pouvoir, il a réalisé des miracles et cela sans aide extérieure. Entre 1990 et 1997, le dictateur Mobutu, avait organisé une «transition vers la démocratie». Durant cette période, il y a eu une année avec 8.300 % d’inflation ! Le revenu annuel par habitant a chuté de 195 à 135 dollars par personne !
Or, arrivé au pouvoir en 1997, Kabila a stabilisé en quelques mois la monnaie. Quand il est arrivé, Kinshasa était pleine de bandits et d’anciens militaires mobutistes armés. Chaque soir et nuit, on entendait des tirs. En trois mois, Kabila a rétabli l’ordre.
Les experts nationalistes ont élaboré un Plan Triennal qui permettait de faire redémarrer le Congo en toute indépendance. Kabila ne demandait que 950 millions de dollars par an durant trois ans. Et le Congo allait redémarrer. L’Occident, la Belgique y compris, a refusé.
Mais cet Occident a dépensé 2,5 milliards de dollars en 94-96 pour «garder» les génocidaires Hutu rwandais au Kivu… Aujourd’hui, l’Occident dépense un milliard de dollars par an pour les troupes de l’ONU basées au Congo… Et ça ne construit rien.
En plus, les Occidentaux ont fait assassiner Kabila et ils ont imposé depuis l’été 2003 cette fameuse formule 1 + 4.

Solidaire : Joseph Kabila n’a-t-il pas capitulé devant la pression des grandes puissances, là où son père défendait quand même l’indépendance du Congo?
Ludo Martens :
Il faut savoir que le vieux Kabila était un homme exceptionnel, unique au Congo et en Afrique. Il a commencé à lutter à 19 ans, aux côtés des adhérents de Patrice Lumumba, qui voulaient la fin de la colonisation et l’indépendance. Lumumba a été élu Premier ministre, mais la Belgique et les Etats-Unis l’ont fait assassiner en janvier 1961. Quand, deux années plus tard, Pierre Mulele, ancien ministre de l’éducation dans le gouvernement Lumumba, lance la guerre de libération nationale pour récupérer l’indépendance, Kabila avait 23 ans et il était un dirigeant national de la révolution muleliste. Il est toujours resté fidèle à la révolution populaire, même dans les conditions les plus difficiles pendant les 37 années de dictature de Mobutu, installé et gardé au pouvoir par les Etats-Unis, la Belgique et la France.
Devenu président en mai 1997, Kabila constituait vraiment le noyau dirigeant de la cause congolaise. Son assassinat en janvier 2001 a été une tragédie pour le Congo et l’Afrique, une tragédie ayant de plus grandes conséquences que l’élimination de Lumumba en 1961.
Le «noyau dur» éliminé, les nationalistes devaient nécessairement faire des concessions. Joseph Kabila était alors un jeune officier supérieur de l’armée nationaliste. Il a dû assumer le pouvoir politique suprême sans grande préparation politique.
Mais beaucoup de cadres autour de Laurent Kabila et ensuite autour du président Joseph Kabila, n’avaient pas du tout la conviction révolutionnaire solide du Vieux.
Certains étaient même des mobutistes non convertis… Et ces gens ont poussé à faire des concessions nuisibles qui revenaient à pousser le Congo à nouveau sur la voie du néocolonialisme.
Il faut aussi dire un mot sur les faiblesses mortelles du Parti du Peuple pour la Reconstruction et le Développement (PPRD), considéré comme le parti politique du Président Joseph Kabila. On constate à la tête de ce parti un vide idéologique et politique. Beaucoup de cadres s’intéressent plus aux postes et à l’argent qu’à l’idéologie nationaliste. Mais la base du PPRD, les membres et cadres sont toujours inspirés par les enseignements du Vieux Kabila et ils ont des critiques acerbes contre leur direction. Le redressement reste donc possible. Récemment, un certain nombre de militants nationalistes ont critiqué la politique de Vital Kamerhe, qui dirige le Parti du Président, en l’accusant de rejeter en grande partie la doctrine et de l’action du père Kabila.1  Ce serait une bonne chose, que le débat sur l’orientation et sur l’avenir du mouvement nationaliste soit ouvert.

Solidaire : On prédit des émeutes pour ce 30 juin, date du 45e anniversaire de l’indépendance. N’est-ce pas un échec du mouvement nationaliste qui voit sa grande journée du 30 juin «détournée» par les forces réactionnaires ?
Ludo Martens :
Il est indiscutable que la situation est mauvaise. La misère continue à s’aggraver, le peuple vit une situation sans issue. Le gouvernement publie des statistiques qui montrent que le budget de l’Etat était de 300 millions de dollars en 2001 et qu’il l’a monté en 2005 à 1,7 milliard de dollars. La population s’indigne : «Mais où va cet argent, nous n’en voyons rien !»
Certains observateurs estiment que des forces dans l’ombre poussent délibérément la population à la révolte. La plupart des politiciens volent et magouillent au maximum, étant peu sûrs de revenir un jour au pouvoir.
Mzee Laurent-Désiré Kabila, même lorsque la situation était dure, à cause de la guerre d’agression dévastatrice, savait convaincre et galvaniser le peuple. Maintenant les ennemis du peuple sont au pouvoir, les nationalistes sont minoritaires et Joseph Kabila «dirige» un gouvernement qui lui est en majorité hostile.
Mais on a effectivement le sentiment qu’une majorité du mouvement nationaliste a capitulé devant les réactionnaires (notamment les anciens mobutistes), et qu’il y a même des nationalistes qui se sont rapprochés politiquement des réactionnaires. Le discours capable de galvaniser les énergies a disparu, comme la mobilisation populaire et l’espoir.
Dans sa misère effroyable, ne voyant plus d’issue, le peuple s’accroche à des mythes, et cela dans tous les domaines. Le peuple appauvri à l’extrême s’accroche à des «pasteurs» qui guérissent le sida, il s’accroche à des apôtres et des évangélistes capables de «découvrir» les enfants-sorciers qui «bouffent» les âmes… A Kimbanseke, une commune de Kinshasa, il y a eu un cas pathétique d’une fillette de 12 ans, accusée par le pasteur Kimpata d’avoir «bouffé» l’âme de sa mère, décédée récemment. Le père a enfermé la fille pendant quatre mois dans une chambre dont elle ne pouvait sortir, elle y faisait ses besoins. On jetait de temps en temps une croûte à la fillette. Elle n’avait plus que des os et ne pouvait plus marcher. Un jour, son père oublia de fermer la porte et la petite a rampé jusqu’à la sortie. Les voisins l’ont sauvée…
Dans la politique aussi, c’est le retour des mythes. Le peuple affamé et désespéré a renoué avec Etienne Tshisekedi, un ancien Premier ministre de Mobutu qui dans les années 90 était devenu un leader charismatique se présentant comme le Moïse qui allait mener «son» peuple vers le pays promis…
La formule 1 + 4, un Président et quatre vice-présidents a été cautionnée par une alliance entre l’UDPS, le parti de Tshisekedi, et les rebelles pro-rwandais. Tshisekedi a déclaré à l’époque que 1 + 4 était une victoire commune de l’opposition armée (les rebelles) et non armée (l’UDPS).
Mais depuis un an, il a fait un de ces revirements dont il a le secret. Il dit maintenant : «Un plus quatre égale zéro». Il affirme que, selon les Accords de Pretoria, la Transition devait prendre fin ce 30 juin 2005.
Ce n’est pas vrai. L’accord fixe la fin pour le 30 juin 2005 avec possibilité de deux prolongations de 6 mois. Cela veut clairement dire que la «Communauté internationale» a voulu maintenir la pression. Si elle avait fixé la Transition jusque juin 2006, il n’y aurait plus de pression sur les politiciens et la Transition aurait duré bien au-delà de 2007…
Mais maintenant Tshisekedi fait croire que la misère du peuple est due au gouvernement «1 + 4» qui «doit se terminer obligatoirement le 30 juin». Après le 30 juin, Thsisekedi se présente comme le dirigeant d’un «Leadership de sauvetage», c’est-à-dire l’alternative pour le gouvernement actuel.

Solidaire : Qui est derrière les appels à l’émeute pour le 30 juin ? Cela peut-il dégénérer en guerre civile ? Doit-on s’attendre à un bain de sang ?
Ludo Martens :
Cette préparation au «grand 30 juin» se situe déjà dans un climat d’insécurité généralisée à Kinshasa, surtout dans les communes pauvres… Presque chaque nuit, il y a des coups de feu et des assassinats. C’est dans ce climat que l’on a lancé depuis plusieurs semaines des appels pour que le peuple descende dans la rue, armé de machettes, «l’arme des pauvres contre les chars». Mais il y a aussi des preuves que des armes sont placées dans des caches pour le 30 juin
Cette agitation autour de la date «magique» du 30 juin 2005 est l’oeuvre de l’UDPS et ses alliés mobutistes et rebelles pro-rwandais. Or, il y a des bruits persistants que le RCD (les rebelles pro-rwandais) et le Rwanda ont des soldats «dormants» à Kinshasa, qui peuvent entrer en opération le jour J.
L’armée congolaise elle-même est composée de différentes factions, d’anciens rebelles pro-rwandais et pro-ougandais, d’anciennes troupes de Mobutu… En plus, les militaires, comme d’ailleurs les fonctionnairesn’ont pas été payés depuis trois mois. Certains y voient un complot pour pousser les militaires et fonctionnaires à la révolte, le 30 juin…
Il y a donc une crainte qu’en cas de grand désordre, l’armée elle-même pourrait éclater. Ce serait la guerre civile… Mais comme les émeutes ont été annoncées depuis des semaines, tous les services de renseignements sont là-dessus. Les chefs des réseaux clandestins auraient des difficultés à lancer leurs «combattants» à l’assaut.
Mais surtout, au niveau de la fameuse Communauté internationale, personne ne veut voir le désordre et la guerre civile en RDC. Les armées angolaise, zimbabwéenne, sud-africaine sont au Congo, prêtes à toutes les éventualités… La Monuc (troupes de l’Onu) non plus ne peut laisser Kinshasa plonger dans la guerre civile…