III) Mobutisme : Un système néocolonial

Introduction : du temps de la colonisation belge

L'Etat indépendant du Congo, devenu le Congo belge en 1908, a été conquis et pacifié, morceau par morceau, par les armes. Dans son Congo, Léopold II a établi un régime autocratique, dont il a admirablement exprimé les traits essentiels dans une lettre officielle du 3 juin 1906: «Le Congo a donc été et n'a pu être qu une oeuvre personnelle. Or, il n'y a pas de droit plus légitime et plus respectable que le droit de l'auteur sur sa propre oeuvre. (...) Mes droits sur le Congo sont sans partage; ils sont le fruit de mes propres peines et de mes dépenses.» (1)

Une fois les réseaux administratifs et militaires étendus sur l'ensemble territoire, toute résistance d'une population morcelée par des structures traditionnelles était rendue fort difficile. Le plus souvent, une résistance diffuse s'exprimait sous des formes religieuses. Les rares fois qu'une résistance physique fut opposée au colonisateur, comme dans la région de l'entre Lutshima-Kwilu en 1931, la réaction fut terrible : une expédition punitive de la Force publique a laissé 4.000 morts dans les villages essentiellement pende.(2)

Toute activité politique était interdite à la population congolaise, et ce jusqu'à 1958. L'esprit autocratique de la colonisation belge s'exprime aussi dans le fait qu'elle a réussi à empêcher l'entrée d'écrits marxistes dans le Congo belge.

L'essor économique assez prodigieux de la colonie, qui profitait essentiellement à la métropole, était dû au travail forcé imposé aux Noirs. Le développement économique a connu une ampleur particulièrement grande, au moment où le système du travail forcé a été imposé à l'échelle la plus large : c'était pendant la deuxième guerre mondiale.

Entre 1939 et 1944, la production du cuivre montait de 122.600 à 165.500 tonnes, celle de l'étain de 9.800 à 17.300 tonnes; le caoutchouc grimpait de 1.142 à 12.000 tonnes et le bois atteignait 175.000 m3 à partir d'une production de 75.600 m3.(3) II y avait 543.957 salariés en 1939, mais déjà 691.067 à la fin de la guerre mondiale en 1944. (4)

La guerre terminée, le gouverneur général Pierre Ryckmans du faire un aveu déconcertant: «Nos indigènes des villages n'ont pas de superflu ; leur niveau de vie est si bas qu'il doit être considéré non seulement comme incompressible, mais comme inférieur au minimum vital.(...) Les populations sont fatiguées de leur dur effort de guerre. Nous ne pouvons leur demander de soutenir cet effort et moins encore de l'intensifier. La limite est atteinte. » (5)

A l'indépendance, le Congo comptait douze universitaires, aucun médecin, aucun ingénieur. Un colon belge, poète à ses moments perdus, écrira plus tard avec nostalgie : «Il n'y avait pas de politique, ni de danger des élites noires, il y en avait trop peu...» (6)

Notons, enfin, que l'épopée coloniale belge, haute en tueries de tout genre, a débuté sous le drapeau des droits de l'homme. Léopold II envoya ses troupes au Congo pour y combattre «l'odieux système des razzias et du trafic des esclaves». Sa «croisade anti-esclavagiste» fut menée au nom de «la fraternité humaine et de la liberté». Ne s'y opposent que «ceux-là qui favorisent le chaos et l’oppression».(7) Les Belges, conscients de leur devoir d'ingérence, sont arrivés dans un Congo «en pleine barbarie». Ils y trouvaient «l’anthropophagie, les sacrifices humains, les ordalies sous forme d'épreuve du poison, les exécutions barbares.» (8) retour en haut

a) Indépendance formelle ou indépendance réelle, démocratie populaire ou démocratie néo-coloniale ?

L'indépendance du Congo, le 30 juin 1960, fut le produit de deux courants historiques opposés. D'un côté, les masses congolaises, se révoltant contre des décennies d'oppression voulaient conquérir leur indépendance réelle. De l'autre côté, l'impérialisme belge se proposait de changer la forme de sa domination et de passer de l'autocratie coloniale à la démocratie néo-coloniale.

La Belgique a permis la création de partis politiques congolais, à partir d'octobre 1958, et elle est activement intervenue dans ce processus. Elle était confiante qu'une démocratie parlementaire s'accorderait parfaitement à la prédominance continue de ses intérêts économiques. Les élites congolaises, fort peu nombreuses, très mal formées, dépendaient complètement de leurs tuteurs belges. En finançant des partis pro-belges et en leur accordant tout l'appui de l'administration coloniale et de l'Eglise, la Belgique coloniale pensait pouvoir déterminer l'issue du scrutin du 25 mai 1960. Mais contre toute attente, les formations nationalistes gagnaient les élections avec une courte majorité de 71 députés sur 137, la majorité étant de 69.(9)

Les masses populaires du Congo — les paysans, les ouvriers et les sans emploi — ont joué le rôle déterminant dans la lutte pour l'indépendance. Elles ont déclenché la révolte du 4 et 5 janvier 1959, au cours de laquelle 300 personnes périrent sous les balles de la Force publique. Les paysans et les ouvriers ont refusé de payer les impôts et ils ont boycotté les institutions coloniales. La plupart des «évolués», par contre, ont adopté une attitude hostile à la lutte ou sont restés passifs; une minorité a participé à la lutte pour réformer le système. Après l'indépendance, Lumumba s'est fait le porte-parole du radicalisme paysan et ouvrier, avec des prises de positions que la plupart des évolués trouvèrent indécentes et provocatrices.

Lumumba disait : «C’est le peuple qui nous dicte, et nous marchons suivant les intérêts et les aspirations du peuple. L'indépendance, c'est le début d'une vraie lutte. (...) L'indépendance politique étant conquise, nous voulons maintenant l’indépendance économique. Le patrimoine national nous appartient. (...)Nous-mêmes, les ministres, nous allons aller dans les milieux ruraux, nous allons labourer la terre pour montrer au pays comment nous devons faire nos coopératives. (...)Nous mangeons avec le peuple, nous n avons pas besoin d'argent.(...) Ce n'est pas en mendiant des capitaux que nous allons développer le pays. Mais en travaillant nous-mêmes, par nos propres mains, par nos efforts. (...) Le seul slogan pour le moment: le progrès économique, tout le monde au travail, mobiliser toute la jeunesse, toutes nos femmes, toutes les énergies du pays. Les cadeaux, on n’apprécie pas. L'indépendance cadeau, ce n'est pas une bonne indépendance. L'indépendance conquise est la bonne indépendance.» (10) Le gouvernement Lumumba donnait ainsi expression au radicalisme populaire, faisant de l'indépendance totale par la mobilisation des masses travailleuses, son mot d'ordre principal. retour en haut

b) L’installation du néocolonialisme par les Etats-Unis, la Belgique et les mercenaires foncièrement fascistes

Le gouvernement belge décidait immédiatement de saborder cette démocratie parlementaire qu'il avait lui-même échafaudée. Au Katanga, comme au Sud-Kasaï, soumis à un régime d'occupation militaire belge, le règne de l'autocratie était de retour. Les troupes de l'ONU, dont le drapeau cachait mal celui des Etats-Unis, ont, elles aussi, oeuvré à l'élimination des forces nationalistes. Le général Von Horn, qui commandait les forces de l'ONU, a avoué plus tard : «Je nourrissais une profonde aversion pour Lumumba».(11)

Pour réaliser la transition de la domination coloniale au système néo-colonial, la Belgique et son nouveau protecteur et rival, les Etats-Unis, devaient contribuer à l'émergence d'une classe bourgeoise congolaise, prête à jouer le rôle d'intermédiaire. Et les «évolués» opportunistes rêvaient de pouvoir occuper les positions confortables réservées jusqu'alors aux administrateurs et directeurs blancs. Ils aspiraient à se transformer en grande bourgeoisie compradore, servant les intérêts étrangers en place dans la colonie.

Bien que le gouvernement Lumumba était arrivé au pouvoir à travers les procédures du parlementarisme bourgeois, il n'exprimait pas moins l'aspiration des masses à une démocratie populaire : c'est la mobilisation active et révolutionnaire des masses qui avait permis aux nationalistes radicaux de gagner les élections. Et cette mobilisation populaire se renforçait à mesure que l'agression néo-coloniale se développait.

Le 13 septembre, les deux chambres réunies accordaient les pleins pouvoirs au gouvernement Lumumba, lui permettant de prendre des mesures draconiennes contre tous les ennemis de l'indépendance. Lumumba sortait du cadre du parlementarisme bourgeois, il appelait l'Armée Nationale Congolaise et la population nationaliste toute entière au combat contre l'agression étrangère et contre les sécessionnistes au Katanga et au Sud-Kasaï.

Le 27 novembre, Lumumba prenait la route pour Kisangani où se trouvait le gros des troupes nationalistes. Il fut arrêté avant d'arriver à destination. Le général Von Horn a déclaré en 1965 : «A parler franchement, tout le pays aurait pu être mis à feu et à sang, si Lumumba était parvenu à Stanley ville ».(12) Ici s'exprime clairement la crainte de cet aristocrate, défenseur des intérêts occidentaux, d'une guerre populaire écrasant les forces néo-coloniales putschistes.

Pour établir l'ordre néo-colonial, 10.000 soldats belges débarquaient en juillet 1960 au Congo. Ils ont été suivis par les troupes de l'ONU, plusieurs milliers de Marocains, de Tunisiens et d'Ethiopiens, essentiellement. Et pour imposer à nouveau leur ordre et leur loi, l'Occident et ses portes-paroles locaux agitaient, comme le fit Léopold II à l'époque, le drapeau des... droits de F homme. «Lumumba est un dictateur qui nous ramène à l'esclavage», disait Monseigneur Malula.(13)

Kasavubu dénonçait «le terrorisme et le banditisme» de Lumumba.(14) Bomboko et Kasavubu accusaient Lumumba d'avoir organisé «des bandes hostiles dans le but de porter la dévastation, le massacre et le pillage» et d'avoir commis «le crime de génocide»] (15) Et le 17 janvier 1961, Lumumba, cet exécrable ennemi des droits de l'homme (de l'homme pro-impérialiste, s'entend), sera éliminé en compagnie de Mpolo et Okito. Peu après, Nzuzi, Mbuyi, Muzungu, Mujanayi, Elengesa et des dizaines d'autres cadres nationalistes seront massacrés à leur tour. retour en haut

b.1. Instauration du régime néo-colonial et insurrection populaire (1961-1965)

En août 1961, après une année d'indépendance, joignant la corruption, l'intimidation et la tromperie politique à la terreur, la Belgique et les Etats-Unis réussirent à rétablir le parlementarisme bourgeois dans les formes et avec les buts originellement prévus. Du 22 juillet au 2 août 1961, lors du Conclave de Lovanium, se réunit le parlement, épuré de pratiquement tous ses éléments nationalistes, tombé aux mains de ceux qui ont tué Lumumba et ses proches. Ce fut le début officiel de la démocratie néocoloniale, taillée à la mesure des intérêts occidentaux.

Adoula présenta «un gouvernement d'unité nationale» qui prêcha «le retour à la légalité constitutionnelle» et «la confiance mutuelle, l'union et l'effort commun». Finie la lutte contre l'impérialisme, il s'agit de «rompre le cercle vicieux de vengeance, de haine, de récriminations».

Pour développer le pays, Adoula en appela avant tout à «l’assistance financière de l'extérieur». Annonçant la répression qui ne tarda pas à s'abattre sur les forces nationalistes, Adoula affirma : «le maintien de l’ordre sera une préoccupation essentielle de mon gouvernement». Pour ce faire, Adoula voulut «réunifier toutes les forces armées sous l'autorité du commandant suprême», c'est-à-dire de Mobutu, l'auteur du coup d'Etat anti-lumumbiste du 14 septembre 1960! (16)

Dès le 1er janvier 1964, à l'appel de Pierre Mulele, le ministre de l'éducation nationale de Lumumba, les paysans et les travailleurs se soulevaient sur les deux tiers du territoire congolais. La majorité de l'armée nationale passait du côté des insurgés. Le Conseil National de la Libération adoptait un programme rédigé par Léonard Mitudidi et Thomas Mukwidi. Il fixait des buts précis à l'insurrection populaire : «Reconquérir l’indépendance nationale ; restituer le patrimoine et les richesses nationales au peuple souverain et travailleur ; rétablir la liberté et la démocratie nationales ; établir un gouvernement révolutionnaire, national et populaire.»

Le combat était dirigé contre l'impérialisme et contre la réaction intérieure. «Le CNL appelle tous les Congolais à : secouer le joug de l’impérialisme américain en balayant les agents congolais de l’oppression yankee ; rompre définitivement avec les traditions rétrogrades et les aliénations politiques, économiques et philosophiques étrangères. » (17)

Théodore Bengila, le compagnon de lutte de Pierre Mulele, a remarquablement bien fixé le point de départ de l'insurrection populaire. «Le pays est tombé entre les mains d'une caste qui ne cherche qu'à s'enrichir d'une manière scandaleuse, rapide, révoltante, impitoyable au détriment des intérêts réels du peuple qui continue à mourir de faim et à être privé de ses droits essentiels les plus élémentaires». Après un quart de siècle de mobutisme, cette prise de position de 1963 étonne par sa clairvoyance. On ne saurait mieux décrire le fond commun de la démocratie néo-coloniale d'Adoula et de Tshombe (1961-1965) et de l'autocratie néo-coloniale de Mobutu (1965-?).

La conclusion que formulait Bengila, elle non plus, n'a rien perdu de son actualité : «Il va de soi que nos frères réformistes, traîtres, qui servent d'intermédiaires aux compagnies, sociétés capitalistes et qui constituent directement ou indirectement le support d'une politique étrangère quelconque, incompatible avec les intérêts nationaux, doivent subir les rigueurs de notre lutte d'affranchissement total, sous la direction d'un pouvoir populaire et démocratique.(...) C'est un leurre, voire une utopie que de croire que la décolonisation totale et réelle puisse se réaliser sans casse. L'histoire de l'humanité nous le prouve avec éloquence.» (18)

Sur le territoire où la révolution populaire établissait son pouvoir, des tribunaux populaires étaient organisés pour juger et, éventuellement, condamner à mort, les responsables du gouvernement, de l’administration, des forces de répression et du secteur économique qui avaient livré le Congo aux forces étrangères et persécuté, torturé et assassiné des nationalistes.

L'insurrection paysanne de 1964-1965 aurait triomphé sur tout le territoire national, sans l'intervention militaire de l'armée belge et des mercenaires sud-africains, allemands, espagnols, britanniques, soutenus par l'aviation américaine. Et à nouveau, on a vu accourir au Congo, du monde entier, la racaille fasciste, hurlant sa haine des nationalistes africains au nom... des droits de l'homme ! Le nazi Siegfried Müller, par exemple, affirme s'être rendu au Congo pour combattre les «rebelles anthropophages» (!) qui exterminaient «l’élite congolaise. Leurs victimes étaient dépecées, éventrées, le coeur servant ensuite d'aliment rituel.» L'ex-lieutenant de la Wehrmacht qui a participé à la campagne de Stalingrad, a voulu délivrer le Congo des «fauves affamés de sang».(19)

Ainsi, les «droits de l'homme pro-impérialiste» ont, une troisième fois, servi de justificatif à des massacres à grande échelle, commis par les forces interventionnistes. Il s'agissait de priver le Congo de son indépendance et d'écraser dans le sang un pouvoir populaire naissant. Avec la franchise du tueur professionnel, le nazi Müller nous expose sa conception de la guerre au Congo: «Ici, je considère comme ennemi tous ceux que je ne connais pas.(!) En brousse, il devient absolument indispensable de détruire physiquement l’adversaire. » (20)

Après la victoire sur l'insurrection paysanne, le chef des mercenaires-défenseurs des droits de l'homme, le colonel sud-africain Mike Hoare déclara : «Tuer des communistes, c'est comme tuer de la vermine. Tuer des nationalistes africains, c'est comme tuer des animaux. Je n'aime ni les uns, ni les autres. Mes hommes et moi-même avons tué entre 5.000 et 10.000 rebelles congolais. Mais cela ne suffit pas. Il y a 14 millions de Congolais, vous savez, et je suppose qu'environ la moitié d'entre eux ont été des rebelles.» (21) retour en haut

b.2. Démocratie néo-coloniale sur base de la constituion de Luluabourg

Au moment même où la révolution populaire se développait au Congo, le gouvernement néo-colonial convoquait, du 10 janvier au 10 avril 1964, une commission constitutionnelle à Luluabourg, comprenant, outre des délégués des provinces, des responsables des syndicats «libres», des employeurs et de la jeunesse. Les travaux de Luluabourg donnaient, pour la première, un cadre constitutionnel congolais à la démocratie parlementaire opérant dans les limites de la dictature néo-coloniale. L'essence de cette constitution (22) était la dictature exercée par l’impérialisme et la grande bourgeoisie compradore. «Les droits de propriété, qu'ils aient été acquis en vertu du droit coutumier ou du droit écrit, sont garantis conformément aux lois nationales» (article 43).

Cette grande bourgeoisie se réservait le droit d'instaurer un régime militaire, dès que ses intérêts étaient menacés. «Lorsque (…) le fonctionnement régulier des institutions de la République ou d'une province est interrompu, le Président de la République proclame l'état d'urgence. Il prend alors les mesures urgentes nécessaires pour faire face à la situation.» (article 97) II faut dire qu'au moment de la rédaction de ce texte, la province du Kwilu vivait sous l'état d'exception, instauré le 18 janvier 1964 : c'était le retour de l'autocratie léopoldienne avec un commissaire extraordinaire détenant les pouvoirs civils et militaires et des cours martiales passant immédiatement par les armes les condamnés à mort.(23) Ce régime s'étendit bientôt sur la majeure partie du territoire national. L'armée néocoloniale, entraînée à partir de 1963 par des officiers belges, américains, israéliens et italiens, protégeait par la terreur les intérêts belges et ceux de la grande bourgeoisie congolaise.

La constitution dénia, bien sûr, à la population le droit à l'autodéfense. «Nul ne peut organiser des formations militaires, paramilitaires ou des milices privées, ni entretenir une jeunesse armée ou subversive. » (article 159)
Dans ce cadre de la dictature néo-coloniale, la constitution accordait les droits traditionnels de la démocratie bourgeoise aux citoyens. «La liberté de presse est garantie à tous les Congolais». (article 26) A condition, évidemment, qu'ils en aient les moyens financiers et qu'ils ne «profitent» pas de la «liberté» pour fomenter une rébellion contre l'ordre établi. «Tout Congolais a le droit de créer un parti politique ou de s'y affilier». (article 30) A condition que ce parti accepte d'opérer dans les limites de l'ordre néo-colonial.

Puis, comme toutes les constitutions bourgeoises, celle de Luluabourg comptait maintes stipulations hypocrites qui seront foulées aux pieds dès que les intérêts de la grande bourgeoisie et de l'armée l'exigeaient. «Toute personne a droit au respect et à la protection de sa vie et à l’inviolabilité de sa personne ». (article 14) Mais bientôt les mercenaires et les tueurs de l'ANC massacraient à coeur joie. «Aucune troupe étrangère ne peut occuper ni traverser le territoire de la République si ce n est en vertu d'une loi nationale», (article 162) Mais bientôt le colonel Vandewalle commandait l'Armée «Nationale» Congolaise et les mercenaires sud-africains se comportaient, de l'aveu du major Müller lui-même, «comme des soldats en pays ennemi» (!)(24)

Après le coup d'Etat de Mobutu, le 24 novembre 1965, la grande bourgeoisie compradore du Congo, divisée jusqu'alors dans de nombreuses fractions constituant des entités politiques différentes, se regroupa, bon gré mal gré, au sein du MPR. La nouvelle constitution de Mobutu, soumise au référendum le 24 juin 1967, ne se distinguait pas fondamentalement de celle de Luluabourg. Il y eut tout au plus un réaménagement, au sein de la classe politique néo-coloniale régnante, pour donner une plus grande stabilité au régime. Le Président de la République concentrait désormais des pouvoirs qui étaient, auparavant, du domaine du premier ministre et du gouvernement. La grande bourgeoisie mettait fin à ses luttes de fraction ouvertes : «Il ne peut être créé plus de deux partis dans la République» (article 4)(25)

La constitution de Luluabourg et celle de Mobutu sont issues du même milieu politique. Les deux documents expriment les intérêts de la même classe sociale et de ses protecteurs étrangers. Tshisekedi a participé en tant que technicien à la rédaction de la constitution de Luluabourg ; il est l'auteur principal de la constitution de Mobutu. A Luluabourg, la commission constitutionnelle a été présidée par Joseph Iléo, assisté de M. Lihau. Les hommes fort du «syndicalisme libre» y ont joué un rôle important : Bo-Boliko, Kithima et Siwa. Bomboko et Takizala y ont pris longuement la parole. Nous retrouvons tous ces hommes à des positions dirigeantes du MPR lors de son premier congrès, le 21 -23 mai 1972.(26) retour en haut

b.3. Conclusion
Le coup d'Etat de Mobutu, le 24 novembre 1965, fut le couronnement de l'action armée, entreprise essentiellement par les mercenaires sud-africains, les gendarmes katangais et les armées belges et américaines pour «pacifier» le Congo. Contre des paysans et des ouvriers armés de lances, de machettes et d'arcs, les armes à feu les plus modernes, y compris celles de la force aérienne, ont été utilisées.

Les forces nationalistes et révolutionnaires, qui représentaient les intérêts des paysans, des travailleurs et des patriotes, ont été noyées dans le sang. Mais à peine les classes travailleuses furent-elles soumises, à peine les organisations révolutionnaires détruites, que Mobutu s'appropriait une grande partie de leur discours révolutionnaire, afin de compléter la terreur politique par la mystification et la démagogie politiques.

Ne disposant d'aucune organisation révolutionnaire authentique, le peuple pouvait difficilement percer la supercherie. Le Manifeste de la N'sele, manifeste du MPR proclamé le 20 mai 1967, affirme d'emblée : «Depuis le 25 novembre 1965, une révolution digne de notre grande nation s'opère au Congo. La révolution congolaise est révolutionnaire par la volonté de s appuyer sur la population (...) Il s'agit d'une révolution vraiment nationale, nourrie par l'expérience». (28)
Il faut le faire ! Après avoir recouru aux troupes étrangères pour écraser dans le sang la plus grande insurrection populaire de l'Afrique post-indépendante !

Mobutu, l'homme qui renversa le gouvernement nationaliste de Lumumba par son premier coup d'Etat du 14 septembre 1960, l'homme de la CIA et le porte-parole des intérêts belges et américains, pérorait sur le nationalisme congolais : «Pour nous, les mots colonialisme, néo-colonialisme, impérialisme et autres néologismes qui gardent tout leur sens ailleurs, ont disparu de notre langage. Car nous pouvons le dire, militantes et militants, au Zaïre, nous sommes complètement maîtres de nos destinées.» (29)

Mobutu, le principal responsable de l'assassinat de Lumumba, l'homme qui a fait abattre des dizaines de milliers de paysans lumumbistes, s'efforça de détourner l'héritage de Lumumba au profit de la dictature néo-coloniale qu'il venait d'instaurer: «Gloire et honneur, s'écria Mobutu, à cet illustre Congolais, à ce grand Africain, premier martyr de notre indépendance économique : Patrice Emery Lumumba. Parce qu'il avait compris que l’indépendance politique ne vaut rien si elle ne repose pas sur une véritable indépendance économique (...) parce que son discours sonnait le glas du colonialisme, Lumumba tomba, victime des machinations colonialistes.» (30)

Les masses populaires étant défaites et leurs organisations révolutionnaires éliminées, Mobutu pouvait instaurer une forme de démocratie assez large parmi toutes les forces bourgeoises et rétrogrades qui acceptaient de situer leur activité dans le cadre du MPR, structure garantissant les intérêts, tant des multinationales, que de la grande bourgeoisie compradore et bureaucratique.
Aussi, Mobutu pouvait-il dire aux centaines de participants au congrès du MPR, en 1972 : «Vous êtes démocrates, par cela même qu'au sein de ce congrès, ou à l'assemblée nationale, ou dans les instances du parti, vous exercez la démocratie en vous exprimant librement.» (31)

Les différentes fractions bourgeoises et petites-bourgeoises, qui s'exprimaient de 1961 à 1965 à travers les multiples partis politiques, pouvaient désormais se faire entendre à l'intérieur des structures du MPR, devenu, de fait, le parti néo-colonial unique.

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c) Thèmes des discours, de l'idéologie et de la propagande mobutistes camouflant le néocolonialisme : de la "Nation menacée par la politicaille" à "l'authenticité".

c.1. Vive l'Armée, à bas les politiciens!

Le 24 novembre 1965, Mobutu réalise son deuxième coup d'Etat. Dans la mythologie mobutiste, cette date marquera l'ère nouvelle, la véritable naissance de la Nation. Le Haut-Commandement publia à cette occasion une déclaration dont voici l'essentiel.

"Dès l'accession du pays à l'indépendance, l'Armée nationale congolaise n'a jamais ménagé ses efforts désintéressés pour assurer un sort meilleur à la population. Les dirigeants politiques, par contre, se sont cantonnés dans une lutte stérile pour accéder au pouvoir sans aucune considération pour le bien¬être des citoyens de ce pays. "(57)

"L'existence même de la Nation était menacée. De l'intérieur par les conflits stériles des policiens qui sacrifiaient le pays à leurs propres intérêts. S'emplir les poches, exploiter le Congo et les Congolais, telle semblait être leur devise. Ceux qui détenaient une parcelle de pouvoir se laissaient corrompre. Que pouvait fatre le Haut-Commandement de l'Armée? Rien d'autre que ce qu'il a fait: balayer la politicaille. "(58)

"L'Armée nationale congolaise, gardienne de la sécurité des biens et des personnes tant congolaises qu'étrangères, continuera à la garantir. Le Haut-Commandement espère que le peuple congolais lui en sera reconnaissant, car son seul but est de lui assurer la paix, le calme, la tranquillité et la prospérité." "Le colonel Mulamba est chargé de former un gouvernement représentatif d'Union nationale." "La décision que nous avons prise aujourd'hui n'est ni un coup de force ni un coup d'Etat".(59)

Commençons par cette belle image de l'Armée désintéressée servant humblement les pauvres...
En réalité, quelques semaines à peine après l'accession du Congo à l'indépendance, Mobutu s'était efforcé de former, avec l'aide du général marocain Kettani, de l'ONU, des formations militaires fidèles à sa personne. Il a refusé de mener le combat contre les troupes interventionnistes étrangères qui occupèrent le Congo, mais il s'est occupé des préparations du renversement du gouvernement légal. Dès 1960, l'Armée nationale congolaise s'est manifestée comme une force anti-Iumumbiste et anti¬nationale.

En 1961, Adoula se vit obligé de déclarer: "Brutaliser, piller, violer et assassiner, là ne sont pas les tâches d'une armée qui se veut digne. " (60) Dès 1963, l'Armée, réorganisée par les Américains et les Belges, se mit à terroriser les populations sous le couvert de l'état d'urgence.

En 1964-1965, l'ANC se spécialisa à exécuter, par centaines et par milliers, des présumés "rebelles" sans armes que les mercenaires et les troupes belges avaient arrêtés...Le mensonge de Mobutu à propos d'une armée soucieuse du bien-être et de la paix, faisant, de 1960 à 1965, des efforts désintéressés pour la population, était trop criant; et pourtant, des nationalists et des lumumbistes, en intégrant les rangs de la grande bourgeoisie, aideront à répandre ce mythe.

On peut noter qu'une des sources d'inspiration de l'idéologie mobutiste est indéniablement la conception fasciste de la "révolution nationale". La tirade de Mobutu contre "la politicaille" semble copiée d'Europe magazine, hebdomadaire fasciste bien coté chez les colons. Un auteur fasciste expose ainsi sa critique des partis politiques: "Chaque parti, chaque coterie au sein d'un parti était l'instrument, non pas du Bien Commun mais d'un ensemble d'intérêts particuliers. L'incompétence, l'irresponsabilité, la pratique du compromis et les moeurs de la camaraderie parlementaire, l'ingérence des clubs d'irresponsables dans les attributions du Pouvoir, la soumission de celui-ci à des puissances occultes ou à des mafias financières, l'intervention de l'étranger dans la vie intérieure du pays, la corruption, la constitution du personnel parlementaire en une caste de politiciens professionnels, tout cela était monnaie courante."(61)

La politique d"'union nationale", lors de l'instauration de la dictature mobutiste, impose l'unité des différentes fractions de la grande bourgeoisie sous la houlette du dictateur; elle met fin à la lutte politique ouverte qui décidait jusqu'à présent quelles fractions de la bourgeoisie auraient la part prépondérante dans le pillage de l'Etat. Cette lutte politique créa de l'instabilité pour toute la classe bourgeoise. Tous les grands bourgeois jouiront désormais de la stabilité, mais leurs chances d'un enrichissement accéléré dépendront désormais en grande partie du bon vouloir du dictateur.

c .2. "Vive Lumumba, à bas les monopoles exploiteurs!"

Le discours du 30 juin 1966, proclamant Lumumba héros national, marque un perfectionnement important dans la construction idéologique du régime néo¬colonial. En voici des extraits significatifs.

"Hommage à toutes les vIctimes du 4 janvier 1959!
Gloire et honneur à cet illustre Congolais, à ce grand Africain, premier martyr de notre indépendance économique: Patrice Emery Lumumba!
Parce qu’il avait vu clair, parce qu'il avait compris que /'indépendance politique ne vaut rien si el/e ne repose pas sur une véritable indépendance économique, Lumumba tomba, victime des machinations colonialistes.
Parce qu'à notre tour, nous avons dénoncé les abus des monopoles et des groupes d'affaires qui exploitent notre pays, ceux pour qui le Congo doit contmuer à être exploité comme une colome éternel/e, nous ont condamnés, nous aussi. Les pUIssances de l'argent, insidieusement, hypocritement, veulent maintenir nos populations dans la misère et les exploiter jusqu'à la fin des temps.
Les politiens ont bafoué notre indépendance. Des conseillers politiques étrangers et des groupes d'intérêts étrangers ont guidé nos gouvernants, élaboré des textes et imposé la politique de leur choix.
C'est l'armée qui constitue la garantie suprême de l'intérêt général.
1/ a fallu améliorer les conditions de vie des travail/eurs. Nous avons décrété le blocage des prix et une augmentation de 30 % du salaire minimum.
Grâce à notre franc-parler, nous sommes arrivés à faire prendre conscience aux parlementaires du rôle éminent et noble qui est le leur. Lorsqu'on vote aujourd'hui au Parlement, c'est /'intérêt de la Nation qui prime et non plus les avantages et profits personnels. "
(62)

Mobutu rend hommage aux victimes oubliées du 4 janvier 1959. A l'époque, la grande majorité des évolués, entre autres tous ceux qui entourent Mobutu sept années plus tard, avait dénoncé la révolte insensée et destructrice des chômeurs de Léopoldville. Un rapport des autorités coloniales disait: "Des évolués déplorent l'agitation qu'ils déclarent uniquement entretenue par des éléments irresponsables".(63)

Mais l'hommage aux victimes du 4 janvier 1959 sert ici à faire oublier les victimes, cent fois plus nombreuses, des forces interventionnistes venues écraser, en 1964-1965 l'insurrection populaire. Mobutu s'apitoie sur un massacre de l’époque coloniale pour mieux justifier les massacres de l’époque néo-coloniale.

Mobutu, l'homme qui porte la responsabilité principale dans l'élimination physique de Lumumba (c'est lui qui l'a renversé par le coup d'Etat du 14 septembre, c'est lui qui a donné l'ordre de donner la chasse à Lumumba, le 15 décembre 1960, c'est lui qui l’a envoyé à la boucherie katangaise de monsieur Tshombe), pousse l'effronterie jusqu'à déclarer sa victime héros national!

Le premier but de cette mystification était de dérouter les masses lumumbistes qui avaient un attachement profond pour l'oeuvre du martyr de l'indépendance; mais, la plupart des dirigeants révolutionnaires étant éliminés, la conscience politique des masses restait embryonnaire.

Le deuxième but était de transposer l'admiration des masses pour Lumumba, sur lui-même, Mobutu, présenté comme le continuateur du combat contre les monopoles étrangers, pour l'indépendance économique. Ce transfert du prestige de Lumumba sur son assassin, sera complet lorsque ce dernier se proclamera Père de la Nation et fera débuter la construction de la Nation au 24 novembre 1965, poussant Lumumba et le 30 juin 1960 dans l'oubli.

Certains interprètent les attaques de Mobutu contre les "monopoles étrangers", contre les "puissances de l'argent, contre les "groupes d'affaires qui exploitent honteusement nos richesses", comme la manifestation d'une tendance de gauche et populiste au sein du Mobutisme. Il est plus indiqué de voir dans ces attaques "anti-capitalistes" une symétrie avec la démarche de l'idéologie fasciste.

Tous les mouvements fascistes se caractérisent, entre autres, par une violente démagogie anti-capitaliste, dont le but est d'empêcher que les masses rejoignent les partis communistes qui luttent effectivement contre le fléau capitaliste. Ainsi, dès l'installation de l'ordre fasciste en France, en 1940, on lira: "L'économie libérale a fait faillite. Qu'on le veuille ou non, le capitalisme, régime économique, doit disparaitre".(64) Un idéologue du fascisme en Belgique écrit sous le régime nazi: "Les dirigeants des trusts et des cartels, des banquiers le plus souvent, essayaient de rationaliser l'économie, mais le capitalisme était toujours dominé par la loi exclusive du profit. Rationaliser, c'était écraser les plus faibles, mettre hors jeu les entreprises réfractaires à l'emprise de la Finance et concentrer entre quelques mains une monstrueuse puissance économique et sociale".(65)

Mobutu s'en prend à nouveau à la "politicaille" parce qu'elle s'entourait de conseillers étrangers occultes. Or, il est bien connu que Mobutu, le militaire intègre, travaillait, avant l'indépendance et de façon beaucoup plus clandestine, pour la Sûreté belge avant de passer, en 1960, à la CIA. Dans les premiers mois de l'indépendance, le colonel belge Marlière fut son conseiller militaire; ensuite, le général marocain Kettani devint le conseiller principal de Mobutu et l'inspirateur de son coup d'Etat du 14 septembre. Par la suite et jusqu'aux opérations de l'armée belge en 1964-1965, le colonel Marlière reprit sa place de guide auprès de Mobutu.(66)

c .3. Vive le Chef, à bas les idéologies étrangères!

Le Manifeste de la N'Seie de 1967 devint la charte du MPR (67). On y lit ceci :

"Le MPR veut faire du Congo un pays réellement indépendant. Sa doctrine est le nationalisme.
Depuis le 25 novembre 1965, une révolution digne de notre grande nation s'opère au Congo. Le MPR entend qu'elle puisse s'effectuer: dans le respect des libertés démocratiques, dans l'exaltation des valeurs du pays dans le domaine intellectuel et culturel, par l'union de tous les Congolais pour la force et la grandeur de la République.
(A) Le MPR, organisation démocratique, assurera la participation active, directe ou indirecte, de chacun à la discussion publique des problèmes de la vie commune.
(B) L 'homme congolais ne demandait qu'à retrouver un ordre, un chef et une vision claire de l'avenir. Le général Mobutu reprenait alors le pays en main. Il restaurait le prestige national et l'autorité de l'Etat.
L'autorité de l'Etat ne peut être contestée; le pouvoir ne recule pas devant les groupes, qu'ils soient d'intérêt ou d'opinion. Le système présidentiel affirmera son autorité sur tous et dans tout le pays. "
(C) Le MPR veut "une économie organisée fonctionnant sous le contrôle et au bénéfice de la collectivité." "Révolution dans le monde du travail. Ouvriers, employés ou agriculteurs, tous ceux qui produisent sont également nécessaires à la Nation. "
(0) "Cette révolution est faite dans une optique congolaise, sans référence à des penseurs étrangers. Elle répudie aussi bien le capitalisme que le communisme." (Ailleurs, Mobutu dira: "Nous avons répudié aussi bien le capitalisme impérialiste que le communisme totalitaire, car notre humanisme se suffit à lui-même. "
(68))
(E) "Le MPR proclame que son but est de libérer les Congolais de toutes les servitudes et d'assurer leur progrès en édifiant une république vraiment sociale." "Aucun jeune Congolais ne doit pâtir de l'insuffisance des moyens d'enseignement. Un effort doit être fait pour que tous les jeunes du pays obtiennent les mêmes chances. "

Le MPR prétend qu'il fera du Congo un pays réellement indépendant. Or, les forces qui avaient lutté avec le plus d'abnégation et de ténacité contre le colonialisme, furent les masses paysannes et travailleuses. Ce sont elles qui ont déclenché la révolte du 4 janvier 1959 à Kinshasa et qui ont, dans les mois suivants, organisé le boycott des taxes. Ce sont elles qui ont déclenché l'insurrection populaire de 1964-1965 dirigée contre la consolidation du régime néo-colonial. En écrasant dans le sang ces masses, Mobutu a détruit la base de toute politique d'indépendance.

Avant l'indépendance, la majorité des évolués a collaboré avec le colonisateur; après l'indépendance, les nouveaux éléments bourgeois dépendaient complètement de l'Occident. Comment cette classe, arrivée au pouvoir par des interventions militaires étrangères (celles de 1960-1963 et celles de 1964-1965), enrichie par les gouvernements et les entreprises occidentaux, pourrait-elle maintenir une quelconque indépendance?

La "révolution" dont le MPR parlait à l'issue de la répression sauvage des insurrections populaires, ne pouvait être qu'une contre-révolution, visant à consolider le pouvoir politique de la bourgeoisie sur les masses. La démagogie du Manifeste de la N'Seie ne peut être comparée qu'avec cette autre démagogie "révolutionnaire", utilisée par le fascisme. Les similitudes sont frappantes, comme on le verra en parcourant ces extraits de documents fascistes, abordant les mêmes thèmes.

(A) Après avoir assuré sa victoire par la terreur contre les communistes et les révolutionnaires, le pouvoir fasciste parle démagogiquement de la "participation" du peuple. Nous lisons chez un auteur fasciste belge: "Devant le POUVOir, le Parti (fasciste) doit refléter les aspirations populaires. Ainsi il assure une participation effective de tous à la vie politique". (69)

(B) Le fascisme a toujours défendu le culte du chef et de l'autorité. Un idéologue de fascisme en Belgique écrit en 1964: "Les masses ne sont jamais contre les chefs. Ce sont les intermédiaires qui le sont". "Etre chef, c'est fréquemment décider contre tous ou voir clair avant les autres". (70) L'obéissance à "l'Etat à la fois populaire et autoritaire" caractérise tous les mouvements fascistes. (71) Pétain dira au début de la collaboration en France: "Nous ferons une France organisée où la discipline des subordonnés répond à l'autorité des chefs dans la justice de tous." (72)

(C) Le fascisme, qui étouffe la lutte de classes des travailleurs dans le sang, promet de développer l'économie "pour le bien de tous", "pour le bien commun"; de pareilles promesses démagogiques sont d'ailleurs faites à toutes les fractions de la bourgeoisie. "Le fascisme prône "une économie dirigée, subordonnée au Bien de la communauté". "Par la révolution contemporaine, le travaif retrouve une valeur humaine. Tout homme qui travaiffe d'une façon quelconque est considéré comme un serviteur de la communauté et traité comme tel". (73).

(D) A ceux qui ne connaissent pas l'histoire des luttes politiques des années trente et quarante, le slogan "ni droite ni gauche", ou "ni capitalisme, ni communisme", peut paraître raisonnable et équitable. Rien n'est moins vrai. il s'agit d'un des principaux mots d'ordre du fascisme, le mouvement le plus à droite et le plus sanglant que le monde ait connu! Le fasciste français Thiery Maulnier déclarait: "Nous ne croyons ni au capitalisme qui crée la lutte de classes, ni au socialisme qui l'exploite, ni à la droite, ni à la gauche, tyrannies antagonistes, peut-être, mais également haïssables" (74)

Les fascistes, qui sont des partisans de la dictature terroriste du grand capital, viennent en général au pouvoir au milieu de grandes crises économiques et sociales. Pour entraîner les masses désespérées, ils doivent faire des discours contre l'exploitation et le capitalisme (ni droite). tout en menant un combat sanglant contre les communistes (ni gauche). Un des penseurs fascistes belges écrit: "Ni communisme, ni ploutocratie capitaliste. Vouloir conformer l'homme à des fantasmes idéologiques, c'est le communisme avec son train de vexations et de cruautés. Les capitalistes financiers aussi ont tout à craindre d'un régime populaire et autoritaire." (75)

(E) Une des principales tactiques du fascisme, qui écrase impitoyablement les organisations de gauche, consiste à s'emparer des mots d'ordre de la gauche, qui expriment l’espoir des masses opprimées à une meilleure vie. Le but est de désorienter les masses qui suivaient les dirigeants de gauche. Ainsi un auteur fasciste écrit: "Le national-socialisme humanise l'économie et rend à la production des richesses sa destination naturelle qui est d'embellir la vie de l'homme et de favoriser son développement au sein de la communauté. L'ordre nouveau affirme la primauté du travail, la satisfaction des besoins par une production utile. La révolution met fin à l'exploitation de l'homme par l'homme. "
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NOTES :
(1) Lois en vigueur dans l’Etat Indépendant du Congo, Bruxelles, 1905, pp.109-1,109-2.
(2) Sikitele Gize : Racines de la révolte pende de 1931, dans Etudes d'histoire africaine,
V-1973, p.99-153.
(3) Congo-Nil, Guide du Congo belge, 1948-1949, éd. Van Assche, Bruxelles, p.289.
(4) Remarques congolaises, 1966, p. 102
(5) Ryckmans P., Discours 5 juillet 1946, in Etapes et Jalons, Bruxelles 1946, pp.205-206.
(6) Medda F: A l'ombre des bananiers, coll. Permanences poétiques, Bruxelles 1973, p.117.
(7) De Buck Jean-Marie: Jacques de Dixmude, coll. Durendal, Paris-Bruxelles 1933, p. 48-49
(8) Cayen, major : Au service de la Colonie, éd Jean Dewit, Bruxelles 1938, p.26-27
(9) Ganshof Van der Meersch, Congo mai-juin 1960, Rapport du ministre..., Bruxelles 1960, pp.94-95.
(10) Congo1960, tome II, p.593-594, conférence du 9 août 1960.
(11) von Horn Karl, Soldat de la paix, éd. de la Cité, 1966, Paris, p. 194.
(12) Ibidem, p. 236
(13) Courrier d'Afrique, 19 juillet 1960, p.1.
(14) Heinz et Donnay, Les cinquante derniers jours de Lumumba, Bruxelles 1976, p.35
(15) Chronique de politique étrangère, IRRI, Bruxelles, XV, 4-6, p. 672.
(16) Congo 1961, Déclaration gouvernementale Adoula, p. 422-4429.
(17) Martens Ludo, Pierre Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba, éd EPO, Anvers, 1985, p. 163-164.
(18) Ibidem, p. 136 ; Message du PSA, de Théodore Bengila, 9 juin 1963.
(19) Müller Siegfried, major, Les nouveaux mercenaires, éd France Empire, 1965, p.179, 184 et 112.
(20) Ibidem, p. 55 et 92.
(21) Congo 1965, p. 457, déclarations à l'AP, 14 décembre 1965.
(22) Les cents jours de Luluabourg: un point de vue syndical sur le texte de la Constitution, 1964, Texte intégral, p.135-191.
(23) Congo 1964, p. 17 et 22.
(24) Müller, op.cit. p. 120.
(25) Congo 1967, p. 58.
(26) MPR, Premier congrès ordinaire, Documents, éd. Direction du bureau politique, p.155-186; Les cent jours de Luluabourg, p. 35 et 45
(27) MPR, premier congrès...p. 19.