Fin pitoyable du dictateur

Ou : “Comment le maître abbattat son chien de garde”

Honoré N’Gbanda Nzambo Ko Atumba a été la grande figure des Services secrets mobutistes. Ambassadeur en Israël de 1982 à 1985, il fut responsable des Services de sécurité et de renseignements de 1985 à 1990. Il passe au ministère de la Défense entre 1990 et 1992 et finit sa carrière comme conseiller spécial en matière de sécurité de Mobutu pendant les cinq dernières années du Maréchal, de 1992 à 1997. N’Gbanda était l’homme de confiance par excellence de la CIA.
Ses observations sur ses «amis américains» n’en sont que plus précieuses...
A propos de l’ambassadeur américain David Simpson, N’Gbanda a eu ces mots: Simpson est «un fin diplomate, un de ceux qui savent pénétrer leur objectif en douceur pour entreprendre un travail de sape en profondeur, sans affronter directement l’adversaire, du moins, pas trop tôt». Simpson commença son mandat d’ambassadeur «sous le signe d’un charme sans précédent». Il fit une visite amicale au couple présidentiel dans sa ferme de Guluma, près de Gbadolite. Madame l’ambassadrice prit soin de se vêtir en pagne. Comme une vieille amie, elle aida madame la Présidente à décortiquer des arachides... Mobutu était flatté.
Mais deux semaines plus tard, un diplomate africain rapporte les confidences que Simpson fit à quelques collègues: «Mobutu est réellement le mal du Zaïre. S’il ne change pas, c’est lui qui partira, car nous avons besoin de ce pays qui est riche et stratégique». (1)

N’Gbanda décrit l’ambassade américaine comme le véritable centre du pouvoir à Kinshasa. C’est elle qui fit placer Kengo au poste de Premier ministre et qui l’y maintint. Comme le dit N’Gbanda: «L’ambassadeur Simpson menaçait ouvertement Mobutu de la foudre de Washington s’il osait opposer une quelconque résistance à Kengo.» (2) Quand les Américains estimaient qu’il était temps de se débarrasser de Mobutu, ils retournaient presque toutes les autorités civiles et militaires contre le Président Fondateur... N’Gbanda formule cela en ces termes: «L’ambassade des Etats-Unis a fait un travail remarquable dans le domaine de la démobilisation et du retournement des responsables et proches de Mobutu, tant civils que militaires. Toutes les méthodes étaient utilisées: promesses, argent, intimidation, chantage...» (3) Avec ces quelques mots, N’Gbanda montre clairement où se trouvait le véritable centre du pouvoir dans la néocolonie qu’était le Zaïre mobutiste...

La «démocratie» américaine à coups d’ultimatums et de diktats
Le 14 février 1997, N’Gbanda représente Mobutu en Afrique du Sud pour des négociations avec Mbeki. Il s’agit de préparer une rencontre au sommet Mobutu-Kabila. Mbeki confie à N’Gbanda le souci des autres Présidents africains de voir Mobutu entamer le dialogue «pour lui éviter une humiliation et une triste fin»! Après avoir fait rapport à Mobutu, qui soutient la démarche, N’Gbanda retourne le 19 février en Afrique du Sud pour y rencontrer Kabila.
Mais Mandela, par imprudence, vend la mèche...
Mobutu se voit obligé de reporter la rencontre N’Gbanda-Kabila... Mbeki publie un démenti officiel. Kengo, qui reste un partisan de la guerre à outrance contre le Rwanda et l’AFDL, parle de «haute trahison» et le parlement s’apprête à interpeller N’Gbanda, le traître...
A Cape Town, N’Gbanda découvre la présence de Museveni, de Kagame et d’une forte délégation américaine, comprenant le sous-secrétaire d’Etat George Moore, Susan Rice – qui lui succédera bientôt –, et l’ambassadeur Wolpe, chargé des Grands Lacs... Tout ce beau monde attend anxieusement les résultats de la confrontation N’Gbanda-Kabila.
N’Gbanda rapporte: «Le vice-ministre des Affaires étrangères nous fit comprendre que l’Afrique du Sud nous offrait son hospitalité pour une négociation secrète entre le Zaïre et les Etats-Unis en vue d’aboutir à une solution pacifique avec la rébellion armée.» En février 1997, les Américains vivent encore dans l’illusion qu’ils peuvent parler au nom de Kabila...
La délégation américaine met sur la table un «Accord» qui prévoit la «suspension immédiate de toutes les hostilités» dans le but d’aboutir à «un dialogue pour résoudre les problèmes politiques et sécuritaires à l’intérieur du Zaïre et à une prise en main des problèmes politiques et sécuritaires de la région». (4) En clair, Mobutu est obligé de cesser la guerre et de négocier avec Kabila l’avenir politique du Zaïre – c’est-à-dire sa propre démission. N’Gbanda commente ce texte: «C’était un ultimatum à Mobutu. Ou il signe ce texte et la guerre s’arrête, ou il refuse et le rouleau compresseur poursuit son chemin». (5)

Le 23 février, N’Gbanda tient une séance de travail avec Kengo qui s’est montré jusqu’alors opposé à toute négociation avec les «agresseurs». Contre toute attente, Kengo accepte la démarche «convenue» en Afrique du Sud.
Le commentaire que fit N’Gbanda, montre bien comment et par qui les pays «indépendants» de l’Afrique sont gouvernés: «L’ambassadeur américain était allé dire au Premier ministre Kengo de s’impliquer dans cette dynamique, car son gouvernement la supportait totalement. (...) Ceci expliquait cela». (6)
Le 26 février, les négociations recommencent à Pretoria entre les délégations sud-africaine, zaïroise et américaine. En aparté, Mandela confie à N’Gbanda: «Tout le monde sait que le Président Mobutu n’a plus d’armée pour le défendre. Mais ce n’est pas une raison pour l’humilier». (7) Pour ne pas «humilier» le dictateur, Mandela est prêt à priver le peuple d’une victoire désormais certaine.

Le 28 février, N’Gbanda reçoit la visite de George Moore qui lui fait une confidence: «Si Mobutu ne vous autorise pas à signer un accord avec Kabila ici à Pretoria, dans deux semaines Kisangani tombe! Suivie de Lubumbashi et de Gbadolite. Sa ville natale sera saccagée, les tombes de sa femme et de ses enfants seront profanées. Dites-moi, monsieur N’Gbanda, dans son état de santé actuel, Mobutu saura-t-il survivre à ce choc?» (8) C’est ainsi que les Etats-Unis traitent leurs plus prestigieux et plus puissants laquais, une fois qu’ils sont devenus contre-productifs. Un haut fonctionnaire américain peut menacer un Président africain de déterrer les cadavres de sa femme et de ses enfants...

«Le peuple pourrait traîner votre cadavre dans les rues de Kinshasa...»
La maladie de Mobutu et la lutte des clans mobutistes aidant, l’agonie du régime se prolonge à Kinshasa. La victoire militaire de Kabila devient certaine, mais Américains et Sud-Africains jouent le tout pour le tout afin d’éviter cette issue. Mbeki dit le 23 avril à N’Gbanda: «La fin de la guerre n’est plus qu’une question de jours. Mais notre effort est de la stopper pour trouver une solution digne et paisible pour tous».(9) Agissant pour le compte des Américains, Mbeki pense qu’il peut encore empêcher la victoire totale du mouvement nationaliste congolais et sauver les positions des mobutistes et tshisekedistes à la tête de l’Etat...
Le 26 avril, une délégation américaine de choc arrive à Kinshasa. Composée de Bill Richardson, l’ambassadeur des E.U. à l’ONU et envoyé personnel de Clinton, de monsieur Skotzko, directeur du Africa Desk de la CIA, de Marc Baaf, directeur Afrique au Département d’Etat et de Shawn Mc Colnick, chargé des Affaires africaines au Conseil National de Sécurité, homme du Pentagone. «C’est trop pour un simple message», dit N’Gbanda. «Il ne s’agit pas d’un simple message», réplique sèchement Richardson, «mais d’une dernière mise en garde». (10)

S’adressant directement à Mobutu, Richardson dit: «Il est temps que vous vous retirez de la scène politique. Nous vous garantissons votre sécurité, celle de votre famille et de vos proches, nous veillerons à ce que votre famille politique et vos proches collaborateurs continuent leur activité politique dans le nouveau cadre de la démocratie qui s’installe. Nous veillerons à ce que vos biens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ne soient pas touchés. Nous vous garantirons votre survie avec les égards dus au Chef d’Etat. (...) Nous vous demandons avec instance de nous faciliter la tâche en coopérant à ce schéma, car nous ne voulons pas voir votre cadavre traîné demain dans les rues de Kinshasa.» (11)
C’est en ces termes que les Américains proférèrent des menaces à un de leurs plus vieux et plus fidèles serviteurs, devenu encombrant: obéissez, sinon nous ferons traîner votre cadavre sur les routes poussiéreuses de la capitale.
Mobutu a travaillé 37 ans au service des Etats-Unis. Il a fait assassiner Lumumba et Mpolo, Mbuyi et Elengesa, Mulele et Bengila, Gabriël Yumbu et Kibwe Cha Malenga et tant d’autres grands patriotes congolais... Mobutu a ruiné et ravagé son pays en servant les Américains. Mais s’il accepte de rendre un dernier service à ses maîtres, ces derniers lui garantiront la fortune immense et les nombreux biens qu’il accumula en pillant l’Etat, ils lui accorderont tous les privilèges liés au statut d’ancien Chef d’Etat.

Comment ne pas faire de comparaison avec le sort que ces mêmes Américains réserveront à Mzee Kabila, dirigeant nationaliste qui s’est sacrifié pour la liberté et le bonheur de son peuple. Les Etats-Unis combattront Kabila dès ses premiers jours au pouvoir en le traitant d’«assassin des Hutu» et de «dictateur». Kabila était à peine depuis 14 mois à la tête du Congo, que les Américains déclencheront une guerre d’agression criminelle par Rwando-ougandais interposés. Et finalement, ils feront abattre le Président congolais le 16 janvier 2001, la veille de l’anniversaire de l’assassinat de Lumumba.
Mais revenons à l’ultimatum de Richardson. Quoique le message soit cruel dans sa clarté, Mobutu fait semblant de ne pas comprendre. Il répond: «Que faites-vous de la démocratie que vous avez soutenue dans ce pays?» Richardson s’énerve et N’Gbanda doit se pencher à l’oreille du Maréchal pour lui chuchoter: «Ils ne sont pas venus discuter, l’allusion à votre cadavre traîné dans les rues veut dire qu’ils vous présentent un ultimatum à accepter ou à refuser». (12)
Mobutu a son amour-propre à sauver, N’Gbanda sa carrière politique future. La veille, il avait demandé à son patron: «Retirez-vous et laissez-nous avec votre famille politique nous battre démocratiquement avec les autres». (13)
Dans la lettre de Clinton que Richardson remet à Mobutu, le 29 avril 1997, il est dit: «Les forces de l’Alliance continuent leur avance implacable sur Kinshasa. (...) Un arrangement de transition négocié représente le meilleur moyen de garantir que tous les groupes politiques, y compris votre mouvance politique, seront en mesure de participer à la transition». (14) Les Américains, sachant que Mobutu est déjà politiquement mort, font tout, jusqu’au dernier jour, pour sauver la mouvance mobutiste et la maintenir au pouvoir.
Le fameux tête-à-tête Kabila-Mobutu, sous l’œil vigilant de Mandela, se tient le 4 mai. Le chef de l’AFDL demande à Mobutu de se retirer et annonce qu’il sera le futur Président du Congo. Dans un aveuglement pathétique, Mobutu pense qu’il peut encore décider de l’avenir du Congo. Il refuse et s’écrie: «C’est une mise en scène, c’est la comédie des Américains et des Sud-Africains. Je dois me retirer et lui laisser seul le pouvoir? De quel droit?» (15) Un nouveau rendez-vous «historique» est fixé pour le 14 mai.

Dernier sale coup de Mandela contre Kabila
Le 6 mai, Bill Richardson reçoit N’Gbanda à l’ambassade américaine de Kinshasa. «Mobutu a manqué la meilleure occasion pour s’assurer une bonne sortie. Rien n’arrêtera désormais Kabila. Or, nous l’avions assuré que le Président Mobutu accepterait de se retirer pour que sa famille politique organise la transition avec l’AFDL. C’est dommage que Mobutu ne tienne même pas compte du sort de sa famille et de ses proches collaborateurs. Il entraîne tout le monde dans sa chute.» (16)
Mobutu a déjà un pied dans la tombe. Mais par son obstination, son amour-propre et son aveuglement, il donne un dernier coup de pied à ses maîtres américains, comme pour se venger de leur trahison... La dernière tentative américaine d’emprisonner Kabila dans un «gouvernement d’Union nationale» dominé par les mobutistes et autres agents américains, vient d’échouer... grâce à Mobutu.
Kabila est en train de réaliser un tour de force unique dans l’histoire de l’Afrique indépendante. Disposant au départ de très peu de troupes, il s’est forgé une armée nationaliste en traversant le pays. Il a soulevé toutes les populations en soutien à la lutte armée de libération. Chaque fois que les Américains ont proposé des formules de «dialogue inter-zaïrois» pour l’arrêter, Kabila les a dribblés et a poursuivi sa course jusqu’au but.

Le 14 mai, se rapprochant des faubourgs de Kinshasa, Kabila refusera de se rendre sur le Outeniqua pour y subir les assauts des Américains, Français et Sud-Africains. N’Gbanda rapporte: «Le Président Mandela explosa littéralement et traita Kabila de tous les noms pour “son manque de culture politique et de respect envers les Chefs d’Etat et les aînés”.» (17) Ce 14 mai, Mandela comptait soumettre à Kabila et Mobutu un «avant-projet d’accord» qui disait ceci: «L’Autorité de Transition sera composée de l’Alliance et d’autres forces politiques du Zaïre dans des proportions à déterminer en commun par les deux parties.» Il prévoit «le transfert du pouvoir d’Etat au dirigeant du parti majoritaire de l’Autorité de Transition». «Simultanément avec ce transfert du pouvoir, Mobutu se retirera comme Président.» (18)

La confusion délibérée de ce texte montre bien que le but essentiel de Mandela et de ses patrons américains est de dérober la victoire, devenue certaine, à Kabila. Dans le Plan Mandela, Mobutu reste en place jusqu’au transfert du pouvoir et il peut donc peser sur la décision. Le pouvoir n’est pas transféré à l’AFDL et à son Président, mais au «parti majoritaire». L’intention est toujours d’arriver à la formation d’une majorité néocoloniale anti-Kabila.
La perfidie de Mandela était telle qu’il fit une ultime tentative de priver les nationalistes congolais de leur victoire. Après la rencontre manquée avec Kabila, il va voir Mobutu sur son lit. Il lui annonce que l’Afrique du Sud exercera des pressions sur Kabila pour qu’il arrête sa marche sur Kinshasa. Il propose à Mobutu la constitution d’un triumvirat avec Kabila pour l’AFDL, N’Gbanda pour la mouvance mobutiste et Kamanda pour l’opposition. Ce triumvirat doit organiser les structures provisoires de la transition! C’était la dernière version du plan américain pour laisser le pouvoir aux mains des mobutistes en marginalisant Kabila. (19)

L’opium du peuple, produit aux Etats-Unis
N’Gbanda qui parsème son livre de génuflexions, de prières et de citations pieuses, justifie son engagement dans la défense de la politique anti-populaire de Mobutu de la façon suivante: «Je crois aux principes et aux valeurs divines. Je crois que j’avais une mission que Dieu voulait me voir remplir aux côtés de Mobutu». (20) Autant dire que Mobutu, lui, a été dictateur par mission divine!
«Papa berger» Honoré N’Gbanda, que les Kinois appelaient «le terminator», commentait la bible chaque dimanche sur une station de télévision dans le but de faire passer l’évangile selon Saint Mobutu. Le Figaro note finement que N’Gbanda fait «des discours-fleuves rythmés de nombreux “amen” à la façon des pasteurs américains». Et de conclure: «Les nombreuses sectes sont devenues des moyens de renforcer le pouvoir par d’autres moyens que la politique». (21)
Dans son livre, N’Gbanda expose avec clarté et précision les préparatifs de guerre et les interventions dans la politique intérieure du Zaïre de la part des Etats-Unis. Il nous informe de leurs diktats, de leur cruauté, de leurs menaces et de leurs mensonges éhontés. Après nous avoir exposé tout cela, comment encore masquer la véritable nature de cette puissance dominatrice et barbare? Pour réussir cette mission impossible, N’Gbanda a recours à la fumisterie religieuse.

Quand il doit prononcer un jugement sur l’impérialisme américain, qu’il a servi avec conviction et talent, N’Gbanda prétend que la force des Etats-Unis réside dans le respect des valeurs religieuses! «Les citoyens des Etats-Unis exigent de leurs dirigeants le respect strict des valeurs morales et spirituelles. C’est là justement que repose le secret de la force d’une nation.» (22)
Et N’Gbanda de citer abondamment la bible pour préparer l’opinion publique à son retour aux affaires! Il menace Kabila en lançant: «Qui combat par l’épée périra par l’épée». Il revendique des postes pour lui et ses semblables en citant Mathieu: «Un royaume divisé contre lui-même sera dévasté» et en proclamant que le Congo doit se reconstruire «sur le rocher de la grâce du pardon et de l’amour». (23)

La fin pitoyable d’un dictateur abandonné
Le mobutisme s’est terminé comme il a vécu, dans la démagogie et la voracité, dans les intrigues et les luttes sournoises entre dinosaures.
Likulia sera le dernier chef de gouvernement de Mobutu. Tout comme Mulamba, le premier chef de gouvernement après le coup d’Etat du 24 novembre 1965, Likulia a dans l’armée le grade de général. Comme Mulamba, Likulia promet de «gouverner autrement»: «C’est tenir compte, dans la gestion de la chose publique, de l’intérêt général, ... s’ouvrir vers les couches les plus démunies, ... abolir toute stratification sociale, ... bannir toute forme de privilège ou d’impunité, toute exclusion sociale.» (24)
Le militaire Likulia envoie des officiers chez Savimbi pour étudier ensemble comment bloquer l’avance des troupes de Kabila à Kenge. Mais les stratèges zaïrois n’ont même pas pensé à amener des cartes opérationnelles... Parmi les «experts» militaires, Likulia introduit son propre fils afin de négocier avec Savimbi le marché des diamants! (25)

Le 24 mars 1997, Mobutu fait parvenir à N’Gbanda une enveloppe avec 20.000 dollars pour les frais de mission de la délégation zaïroise qui se rendra au sommet de l’OUA à Lomé. Il la remet à Bo-Boliko. N’Gbanda se dit «fortement surpris» d’avoir lu dans Jeune Afrique les affirmations de Likulia disant qu’il a débloqué 400.000 dollars pour cette mission, y compris pour l’affrètement d’un Boeing. N’Gbanda prétend que Kamanda est arrivé dans un petit porteur et le reste de la délégation à bord d’un Falcon 50 affrété par la Gécamines. (26)
Quelques jours plus tard, N’Gbanda apprend du général Mahele que Likulia a proposé aux Français de faire un coup d’Etat pour sauver le Maréchal. Baramoto de son côté avait conçu le même projet. Les Français leur ont déconseillé une telle aventure. Les Américains ont menacé Baramoto et Nzimbi de terribles représailles s’ils tentent un coup de force! (27)

Le 16 mai, Likulia achète une page entière du journal Le Monde pour y publier une «Lettre ouverte à propos de la démocratie». S’adressant au peuple français qui ira bientôt aux urnes, Likulia dit: «Votre vote, qu’il soit pour la majorité ou l’opposition parlementaire, ne sera soumis à aucune pression politique ou économique... Cette “normalité républicaine” c’est la voie dans laquelle doit s’engager le Zaïre. Avec tous ceux qui le souhaitent, sans autre exclusive que leur engagement patriotique». C’est ainsi que l’homme de la France se fait passer pour le meilleur patriote zaïrois. Il n’y aurait en France «aucune pression économique sur le vote» des citoyens? C’est cacher que l’issue des élections en démocratie bourgeoise est déterminée par les millions de dollars qu’un parti peut débourser et par le soutien dont il jouit de la part des faiseurs de Rois modernes, les multinationales de l’information...

Le dernier homme de Mobutu se présente comme premier ami de la France. Aux Français, il prouve qu’il est aussi expert en démagogie «démocratique» qu’un Mitterrand, Jospin ou Chirac: «Chacun d’entre vous doit savoir qu’au Zaïre... c’est en français qu’on rêve de liberté, d’égalité et de fraternité. (...) Comme vous le désirez pour la France, je veux pour le Zaïre: indépendance, unité, paix civile et démocratie». (28)
Et comme pour résumer une dernière fois, la veille de la chute de la dictature, les grands thèmes de la propagande mobutiste contre le soulèvement nationaliste, Likulia souligne trois «vérités»: les Tutsi sont une race habituée à tuer; le Zaïre de Mobutu a été la victime innocente d’une agression étrangère; Kabila a massacré au point de transformer le Zaïre en abattoir.

Pourquoi la bataille de Kinshasa n’a pas eu lieu
Début mai 1997, des soldats qui ont fui la guerre à l’Est, convergent, en pillant et tuant, vers Kinshasa. La DSP, que tout le monde craint, n’a jamais été engagée dans la guerre et se trouve dans la capitale. Elle peut prendre la population de Kinshasa en otage et provoquer une intervention occidentale qui fera alors ce que l’armée de Mobutu n’a pas réussi: barrer la route aux forces armées de Kabila.
Mais ce scénario, possible en théorie, n’a aucune chance de se réaliser. Mobutu et les généraux ayant pris la fuite le 15 et 16 mai, les soldats déroutés pensent plutôt à enlever leur uniforme et à se fondre dans la population. Mahele, en liaison avec Kabila et avec les Occidentaux, conseille aux officiers de ne pas se battre. Divisée en de nombreuses fractions, ses chefs en fuite, l’armée ne peut plus concevoir un quelconque projet politique. Toute la population, lasse de sept années de démagogie, attend Kabila comme le véritable Sauveur et ne se laissera plus malmener par des soldats haïs.

Lorsque Mahele fut nommé chef de l’état-major, tout Kinshasa éclata de joie pour l’homme qui allait «bouter dehors les agresseurs tutsi». Mais le faux patriotisme dans lequel se drapait le mobutisme mourant, ne pouvait plus faire illusion longtemps. Mahele comprit vite que, sous le prétexte de combattre une agression rwandaise, on lui demandait de défendre le régime de Mobutu contre ce qui était essentiellement un mouvement populaire révolutionnaire. Mahele se mit alors en contact avec les Américains qui apparaissaient comme les parrains de l’AFDL. Un collaborateur très proche de Mahele envoya le message suivant à N’Gbanda: «Le général est très déçu. Ma peur est que mon chef soit maintenant récupéré par l’ambassadeur américain qui l’a mis en contact avec Kabila par l’entremise des gens de l’opposition. J’ai été témoin de plusieurs rencontres clandestines entre le général et l’ambassadeur des Etats-Unis, ainsi que des nombreux contacts qu’il entretient avec l’autre camp depuis plusieurs semaines». (29) Des témoins ont entendu Kabila en pleine guerre de libération converser avec Mahele par téléphone satellitaire.
Après la chute du régime mobutiste, Vunduawe dira: «Le matin du départ du Président à Gbadolite, le 15 mai, le général Mahele me prit à côté pour me dire: “Félix, toi, n’aie pas peur, tu garderas ton rang et tes avantages”.» (30)

Trente-sept années de mobutisme ont détruit la conscience nationale et sociale des responsables zaïrois et de couches entières de la population. Le degré de cette destruction est tel que n’importe quel discours nationaliste et révolutionnaire peut n’être qu’un simple écran de fumée qui voile la rapine et la fourberie. Mais la déchéance intellectuelle et morale est telle qu’elle peut provoquer un sursaut quasi instinctif. C’est là que la notion de «révolution pardon» pourrait éventuellement trouver une certaine légitimité. C’est peut-être ce que Mahele exprime, le 15 mars 1997, dans une confidence à N’Gbanda: «On veut utiliser les gens comme des objets. Même ces Américains ne méritent pas la confiance. Je leur ai posé clairement la question: qu’est-ce qui prouve que vous n’allez pas me faire la même chose que ce que vous êtes en train de faire à Mobutu que vous rejetez aujourd’hui comme un chiffon, après vous être servi de lui?» (31)
Toujours est-il que Mahele facilitera l’entrée des troupes de Kabila à Kinshasa.
Le 16 mai, il téléphone au général Ilunga et à N’Gbanda qui se trouvent à Lomé: «Ils sont arrivés! Ils sont déjà au niveau de Ndjili, mais je leur ai demandé de ne plus progresser. Je dois faire le tour de toutes les garnisons pour demander aux militaires de ne pas se battre pour éviter un bain de sang.» (32) Quelques heures plus tard, le cadavre de Mahele, baignant dans son sang, est étendu sur le sol du camp Tshatshi... Un carré de militaires fidèles à Mobutu ont exécuté le «traître»...

Comment les fidèles de Mobutu ont failli assassiner le Maréchal

Le 16 mai, l’avion de Mobutu, en partance de l’aéroport de Ndjili, a failli être abattu par des missiles installés dans la ferme de la Lokali appartenant à Seti Yale. C’est ce qu’affirme catégoriquement le colonel Motoko. Nzimbi, le commandant de la DSP, a envoyé une jeep avec des missiles sol-air vers la ferme de Seti qui se trouve sur la trajectoire de l’avion. Nzimbi et Seti comptaient mettre l’attentat sur le dos de Kabila et de l’AFDL... (33) Prévenu, le colonel Motoko ordonna au pilote de décoller en direction de Masina et non pas de N’Sele. Après l’échec de l’attentat, Nzimbi prit immédiatement la fuite vers Brazzaville.
Le 18 mai, de bonne heure, des commandos de la DSP, envoyés au front, mais qui avaient fait marche sur... Gbadolite, se trouvaient déjà au centre-ville. Motoko a dû mettre de force le Maréchal et son épouse dans une Mercedes qui, arrivée à l’aéroport, est entrée directement dans un cargo, moteurs tournants. Les premiers hommes de la DSP venaient d’arriver près de la piste. Ils ont tiré sur l’avion lors du décollage. Arrivé à Lomé, l’appareil présenta six impacts de balles... (34)
Ce dimanche 18 mai 1997 à 09h00, le gigantesque Illiouchine appartenant à Savimbi atterrit donc au Togo. Le cargo est rempli de malles, de boîtes, de valises, d’objets en tout genre jetés à la hâte dans l’avion. Au milieu de ce désordre invraisemblable, une Mercedes comme engloutie dans une énorme poubelle. Tout à coup, une portière s’ouvre. Lentement, une tête en sort. C’est le Maréchal. Et Mobutu de murmurer: «N’Gbanda, c’est moi...» (35) C’était lui. C’était la fin...

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Notes
1) "Ainsi sonne le glas ! Les derniers jours du Maréchal Mobutu" (éditions Gideppe, 1998) , N’GBANDA, p.119.
2) Ibid., p.154.
3) Ibid., p.132.
4) Ibid., p.234 et «Agreement», p.383.
5) Ibid., p.234.
6) Ibid., p.236.
7) Ibid., p.238.
8) Ibid., p.239.
9) Ibid., p.293.
10) Ibid., p.295-296, 299.
11) Ibid., p.300.
12) Ibid., p.301.
13) Ibid., p.302.
14) Ibid., p.425-426.
15) bid., p.313.
16) Ibid., p.316.
17) Ibid., p.320.
18) Ibid., p.341-343.
19) Ibid., p.321.
20) Ibid., p.157.
21)«La paranoïa anti-Tutsi», Le Figaro, 23-24 novembre 1996.
22) N’GBANDA, op.cit., p.349.
23) Ibid., p.351-352.
24)«Le général Likulia prône...», Le Potentiel, 15 mai 1997.
25) N’GBANDA, op.cit., p.246.
26) Ibid., p.264.
27) Ibid., p.249.
28) Le Monde, 16 mai 1997.
29) N’GBANDA, op.cit., p.253.
30) Ibid., p.253.
31) Ibid., p.254.
32) Ibid., p.328.
33) Ibid., p.333.
34) Ibid., p.335.
35) Ibid., p.331-332.