V) 1990-1996 : La période du multi-mobutisme et
de l'échec de l'UDPS

Après 25 ans de pouvoir absolu, Mobutu s'est retrouvé soudainement dans une situation toute nouvelle : après la contre-révolution en Union soviétique et la restauration du capitalisme sauvage dans ce pays, Washington et Paris n'avaient plus besoin de dictatures monopartites pour combattre la "menace" communiste et révolutionnaire.
Ainsi, le 24 avril 1990, le tyran zaïrois a dû lire, péniblement, un discours larmoyant dans lequel il annonça la fin du parti unique et du Parti-Etat.

Après le discours du 24 avril 1990, les nationalistes révolutionnaires auraient dû se consacrer à organiser l'insurrection populaire nécessaire pour chasser le tyran et la tyrannie.
Mais toute une année, pendant laquelle les attentes des masses étaient énormes, a été gaspillée dans les efforts à créer le multi-mobutisme.
Cela devait logiquement démobiliser et décourager la seule force capable de liquider le régime: les masses populaires qui voulaient un changement radical .
Lorsque le 11 avril 1991, Mobutu offrait finalement la perspective d'une Conférence Nationale, la possibilité d'un changement fondamental était déjà perdue!

L'opposition « radicale » qui se mit en place entre le 24 avril 1990 et le 11 avril 1991 était essentiellement une opposition d'anciens mobutistes. Elle n'avait pas d'options économiques et politiques fondamentalement différentes de celles que Mobutu a suivi entre 1965 et 1990.
Au Congo, une Conférence Nationale qui voulait exprimer les intérêts des opprimés et des exploités, devait nécessairement arracher sa souveraineté à la grande bourgeoisie dominante depuis 1965.
Or, la « souveraineté » que la Conférence Nationale réclamait, restait confinée dans le cadre de la légalité bourgeoise en vigueur sous Mobutu.
Que signifiait en réalité cette revendication? Au sein de la grande bourgeoisie bureaucratique et compradore, le pouvoir économique et politique avait été trop longtemps centralisé entre les mains de Mobutu.
Lorsque la Conférence Nationale revendiquait la « souveraineté », elle voulait en fait réaliser une redistribution des cartes au sein de la grande bourgeoisie. Les Tshisekedi, Nguz, Kengo, Tambwe Mwamba, Ileo, Bo-Boliko, Birindwa, Kibassa, Tambwe Mwamba, Mandungu, Kamanda wa Kamanda, Mungul Diaka voulaient tous une partie plus substantielle du pouvoir économique et politique au détriment de Mobutu et de son clan. Il s'agissait de remplacer la gestion personnelle et arbitraire du néocolonialisme par une gestion « plus démocratique » du même système économique et politique : tous les représentants politiques de la grande bourgeoisie auraient maintenant droit au chapitre.

Tshisekedi annonce le 8 janvier 1991: « Le départ de Mobutu est un préalable absolu pour toute amorce du processus de changement. » Le co-auteur du Manifeste de la N'Sele est ainsi fidèle à lui-même : un démagogue qui sait utiliser un langage faussement radical pour tromper le peuple. En effet, il ne dit rien sur les moyens politiques et pratiques qu'il mettra en œuvre pour chasser Mobutu.
Et il n’a nullement l’intention de le chasser, bien entendu.

Kabila, en revanche, a toujours été déterminé à chasser le dictateur. Et il s'en est donné les moyens avec la lutte armée populaire dirigée par l'AFDL…

Le 28 février 1991, à N'Sele, 53 partis de "l'opposition" engagent un « dialogue » avec Mobutu dans le but d'arriver à « un consensus et à un gouvernement d'Union nationale ».26 Le porte-parole du groupe des 53, Lambert Mende Omalanga, a écrit le 15 février à Mobutu: « les députés du MNC-L auront à soutenir votre candidature si les élections présidentielles sont indirectes ».
Cela apparaissait trop clairement comme une trahison…
Mais bientôt, tous les participants à la CNS ne jureront que par le "consensus" et "l'union nationale".

Tshisekedi : « La soi-disant Conférence Nationale ne sera qu'une comédie"
Lorsque, le 11 avril 1991, Mobutu annonce par ordonnance l'organisation d'une Conférence Nationale, on peut déjà dire qu'elle connaîtra un échec fracassant.
En effet, cette Conférence a d'emblée été placée sous le signe de la légalité mobutiste. La Conférence « démocratique » n'existe que par l'amabilité et le consentement du dictateur. Comment cette Conférence pourrait-elle renverser le système économique et politique de la tyrannie, puisqu'elle doit son existence au tyran?
Les Ordonnances n°91-093 et n°91-097 du 11 avril 1991, expriment la politique de la continuité mobutiste avec Mobutu.
Les tâches que Mobutu fixe à sa Conférence sont formulées en ces termes: « Discuter de toutes les questions d'intérêt national en vue de la démocratisation des options fondamentales de la IIIe République. Elaborer un projet de constitution. Elaborer un calendrier électoral. »
Ainsi définie, la Conférence sera un instrument du maintien de la contre-révolution : elle ne discutera pas de la destruction de l'ordre anti-populaire, établi depuis le 5-14 septembre 1960. Elle discutera de « la démocratisation » du système pro-impérialiste et anti-populaire en place.
L'Ordonnance n°91-097 dit encore ceci: « La Conférence... doit amener le peuple zaïrois à se réconcilier avec lui-même (!) dans la globalité (!) et éviter qu'elle se transforme inutilement (!) en un tribunal populaire ou en une cour de règlement des comptes ».30
Ainsi, après 30 années de crimes, il n'y aurait pas de comptes à régler? L'opposition aux tribunaux populaires qui figure dans cette ordonnance, montre bien la nature de la « démocratie impérialiste ». Les masses populaires ont été opprimées, brimées, maltraitées, tabassées, affamées, massacrées pendant 30 ans. Et maintenant, le maître tortionnaire proclame que ces masses sont trop abruties et sauvages pour juger leurs bourreaux!

Tshisekedi déclare: « La soi-disant Conférence Nationale ne sera qu'une comédie pour distraire le peuple zaïrois, tant que Mobutu sera là. (Je) pose comme condition le départ de Mobutu ».32 Cette position semble radicale parce que la majorité du personnel politique zaïrois est disposée à jouer la comédie de la « démocratisation », même sous la présidence du vieux dictateur. Dans un tel contexte, celui qui affirme vouloir chasser Mobutu fait presque figure de révolutionnaire.
Or, Mobutu ne représente plus une pièce importante pour l'Occident. C'est déjà un "chien mort" ! Les Américains sont prêts à s'en défaire comme ils l'ont fait, à l'époque, avec le Shah d'Iran et avec Marcos aux Philippines. L'opposition peut chasser Mobutu, mais l'écrasante majorité de la Conférence sera constituée par le MPR, les nombreux MPR-bis, les autres partis pro-impérialistes et les nouveaux partis formés par des arrivistes bourgeois.

Les Assises de l'opposition tenues du 16 au 18 juillet 1991 aboutissent à la création de l'Union Sacrée. L'UDPS, l'UFERI et le PDSC, trois partis dirigés par d'anciens "poids lourds" du MPR…, viennent ainsi de conclure une « sainte alliance » pour gouverner le Zaïre. Ils ont reçu le soutien affiché de l'impérialisme américain qui déclare que « les jours de Mobutu sont comptés ».38

« Cette soif maladive à vouloir partager le pouvoir dictatorial avec le dictateur, se traduit par la détermination à occuper à tout prix le poste de Premier ministre. »

Le 20 juillet 1991, le dictateur décide de confier la Primature à… son cher ennemi Tshisekedi. Et le 21 tôt le matin, Tshisekedi accepte ! Nguz est à ce moment le Président de l'Union Sacré et il n'a pas intérêt à faire de cadeaux à son allié et rival. Nguz tranche: « Le Cartel n'acceptera pas le poste de Premier ministre en dehors de la Conférence Nationale Souveraine ».42
A propos de cet épisode, le professeur Loka Ne Kongo a fait un commentaire qui éclaire le personnage Tshisekedi et qui démystifie toute la parodie du « changement » par la CNS.
Loka Ne Kongo a été ministre dans les gouvernements Tshisekedi du 29 août 1992 et du 9 avril 1993. Il écrit: « Du début de la lutte jusqu'à ce jour où les troupes de L. D. Kabila décident de marcher sur Kinshasa, l'UDPS cherchera avec acharnement à partager le pouvoir dictatorial avec le dictateur. Cette soif maladive à vouloir composer avec la dictature, se traduit par la détermination à occuper à tout prix le poste de Premier ministre. »44 Que c'est bien dit : toute la lutte menée par Tshisekedi et les autres vedettes de la Transition ne visait qu'à « partager le pouvoir dictatorial avec le dictateur »!
Nous sommes le 22 juillet 1991, au début de la Transition. A la fin, le 21 novembre 1996, Tshisekedi toujours fidèle à lui-même, dira : « La Transition reconnaît deux familles politiques: celle dont le Président Mobutu est le chef de file et celle de l'opposition dont je suis le chef de file. C'est aujourd'hui que les deux chefs de file, donc les deux familles, vont se souder. »45
C'est bien ça, l'idéal poursuivi avec constance par Tshisekedi : se souder à Mobutu, partager le pouvoir dictatorial avec le dictateur... Tout le reste n'était que petites chamailleries, comme dans tout couple bien soudé...

Le 23 septembre 1991, l'armée entre en mutinerie et commence à piller.

Pendant deux jours, le peuple appauvri s'adonne à son tour aux pillages. On assiste à une révolte populaire non seulement contre l'effroyable dégradation des conditions de vie, mais aussi et surtout contre la trahison des espoirs par la classe politique néocoloniale réunie en « Conférence Souveraine »...
Les émeutes de septembre sont déjà l'expression du désespoir des masses. Mais elles permettent de mesurer combien les possibilités de révolte et d'insurrection étaient grandes après le 24 avril 1990. Loka Ne Kongo note que ces pillages seront suivis par « des expéditions punitives menées par les masses populaires contre les complices de Mobutu et leurs biens ». De somptueuses villas des dignitaires mobutistes sont pillées et démolies. Loka ajoute: « C'était l'œuvre d'immenses masses humaines révoltées. ... Les membres de familles des dignitaires du régime sont lynchés, violés même, sauvagement. »48
Si un minimum de travail révolutionnaire avait été fait parmi les masses entre le 24 avril 1990 et la crise de septembre 1991, les émeutes auraient pu être dirigées contre les véritables ennemis du peuple.

Intervention militaire des maîtres américains, français et belges à la base de la nomination de Tshisekedi comme premier ministre

Au lendemain des émeutes, des troupes françaises interviennent au Zaïre, bientôt rejointes par 850 paras belges.
Le Premier ministre belge déclare que « cette intervention a été réalisée après concertation avec les autorités française et américaine. ... Le gouvernement zaïrois a été informé de nos décisions ».51 Ainsi, les impérialismes français, belge et américain veulent continuer à imposer « leurs » hommes, para - commandos à l'appui. Ils sont intervenus militairement de leur propre chef et ils ont simplement « informé » le gouvernement de Kinshasa! Cela veut dire que nous sommes en présence d'une agression caractérisée.

Justine Kasavubu, porte-parole de l'UDPS soutient l'agression militaire belge : « Le gouvernement belge a fait ce qu'il devait faire ». Et elle a demandé à la Belgique de « sortir la Conférence Nationale de l'impasse »!52 Ainsi, l'UDPS parle d'une Conférence « Souveraine », mais elle la place sous le contrôle militaire de l'Occident!

Paris cherche à utiliser sa présence militaire à Kinshasa pour imposer la formation d'un gouvernement d'Union nationale. La France s'est concertée à ce propos avec les Etats-Unis. La diplomatie française joue un rôle décisif dans le déroulement des réunions dites du Palais de Marbre I, les 28 et 29 septembre 1991. Sous la présidence de Mobutu, elles réunissent des représentants des Forces Démocratiques Unies (FDU), alliées au pouvoir, d'une part, et de l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale, d'autre part.

L'ordonnance présidentielle nommant Tshisekedi Premier ministre est publiée le 30 septembre 1991. Le 1er octobre, le Protocole d'accord du Palais de Marbre est signé.
Il dit entre autres: « Toutes les parties ont pris l'engagement de préserver le climat de décrispation politique ».
Mais le lendemain, Tshisekedi dira à des journalistes qu'il a toujours eu « la conviction que Mobutu est un monstre humain, sans loi, sans morale et sans principes ».59 Le même jour, il déclare dans Le Soir: « Pour nous, Mobutu a fini. Juridiquement et politiquement, c'est fini, mais il se maintient par la force comme toujours. Les actes que nous allons poser seront tellement éloquents que l'on pourra même négliger quelque peu sa présence. »60
Peut-il y avoir meilleure preuve que nous sommes en face d'un aventurier et d'un démagogue, d'un politicien sans stratégie aucune? Tshisekedi, ignore-t-il qu'on ne peut pas « négliger quelque peu » la présence d'un Mobutu qui a toujours l'armée, les services secrets et la Banque Nationale en mains?

On ne chasse par un dictateur en biffant deux mots sur un chiffon de papier!

Le 14 octobre 1991, Tshisekedi présente un gouvernement où l'essentiel du pouvoir se trouve entre les mains de la maffia mobutiste.
Le jour de sa nomination, il dit: « Je serai le Premier ministre du consensus. Le passé, c'est le passé »?67 Et deux jours plus tard, le 2 octobre, il déclare: « Nous devons inclure des gens de l'autre camp. Cela ne pose aucun problème, car le MPR est un parti qui n'existe pas »! Voilà le véritable Tshisekedi : du vent, du bluff, du vide, du bidon…

Dans le même élan, Tshisekedi affirme que les officiers voleurs, tortionnaires et assassins sont en train de se convertir en démocrates: « L'armée est maintenant avec nous. Nous devons maintenant faire confiance très rapidement à notre armée nationale, on ne peut pas laisser trop longtemps des troupes étrangères sur notre sol. »68

Selon les accords du Palais de Marbre I, acceptés par le pouvoir mobutiste et par l'opposition à sa Majesté, Tshisekedi doit signer un procès-verbal sur lequel figure le texte du serment: « Devant le Président de la République, garant de la nation, je jure d'observer la Constitution et les lois de la République du Zaïre ». Le jeudi 16 octobre, Tshisekedi signe ce texte, mais en deux traits de stylo, il barre les mots « garant de la nation » et « Constitution ».70

Ainsi, Tshisekedi nous présente des enfantillages au lieu d'une lutte conséquente contre le dictateur. Si effectivement il refusait que Mobutu soit le « garant de la nation », il aurait dû rejeter les accords du Palais de Marbre ! Chasser un dictateur qui dispose de l'armée et de la Banque Nationale est une affaire extrêmement sérieuse. Il faut une stratégie bien réfléchie pour y réussir et constituer une force populaire révolutionnaire pour l'appliquer.
On ne chasse par un dictateur en biffant deux mots sur un chiffon de papier!

Ces gesticulations et actes d'éclat qui devraient donner à Tshisekedi une apparence de « grand opposant à Mobutu » sont dérisoires par rapport au problème fondamental : briser la domination impérialiste, chasser du pouvoir la grande bourgeoisie pro-impérialiste et avant tout son noyau dur composé de Mobutu et des mobutistes.
Tshisekedi se dit partisan de la « réconciliation », du « consensus » et de la « cohabitation », mais ensuite il choisit l'épreuve de force... sur des futilités. Il choisit un affrontement « symbolique » avec le dictateur puisqu'il n'a aucun plan pour l'emporter effectivement en mobilisant la seule force capable de vaincre la dictature : les masses populaires prêtes à affronter le pouvoir en place.

L'attitude de Tshisekedi permet à Mobutu de reprendre l'initiative et de diviser l'opposition. Il en débauche deux personnalités: Mungul Diaka, d'abord et Nguz ensuite. Les deux acceptent la fonction de Premier ministre. Ce n'est pas une trahison - sauf par rapport aux ambitions personnelles de Tshisekedi - c'est un épisode dans la rivalité entre des grands bourgeois qui sont tous des laquais de l'Occident.

Le 11 décembre 1991 la Conférence redémarre avec la présence de 2.289 délégués.

Fraîchement élu, Monsengwo fait un discours révélateur: « Je m'efforcerai d'être l'homme de tous. ... Je lance un appel urgent aux conférenciers, les invitant à faire de la CNS d'abord et de la nation zaïroise ensuite, une grande famille de frères et de sœurs qui s'accueillent, s'apprécient et s'aiment, rejetant toute haine et rancune, toute vengeance. »74
Ainsi, Monsengwo prendra sur lui la double tâche de mystifier, de duper les masses et de réconcilier l'ensemble de la classe politique néocoloniale, tous les vieux dinosaures qui ont exercé la dictature, et les jeunes mobutistes ambitieux.
"Le gouvernement de transition doit être l'expression d'un changement qualitatif suite à l'adoption par consensus d'un nouveau projet de société zaïroise. C'est après les élections libres et démocratiques que les partis victorieux pourront former un gouvernement définitif. »75
Ainsi, les "opposants" à Mobutu doivent trouver un "consensus" avec les durs de la dictature mobutiste ! Le changement proposé dès le début par Monsengho ne peut être qu'une farce.

Le 16 février, l'Eglise organise une Marche des Chrétiens à Kinshasa.

C'est une opération à hauts risques. En effet, le peuple est outré et des explosions révolutionnaires peuvent se produire. Dans les 110 paroisses, ce sont des comités laïcs qui mobilisent. Dans les salles paroissiales, des chrétiens laïcs invitent des intellectuels anti-impérialistes et révolutionnaires qui prônent le renversement du système en place!
La manifestation du 16 février aurait pu devenir le début d'un grand mouvement révolutionnaire populaire… s'il y avait à Kinshasa une véritable organisation révolutionnaire. Mais finalement, l'ensemble de l'opération restera sous le contrôle de la hiérarchie catholique. La marche rassemble un million de personnes. Unique mot d'ordre - qui montre déjà l'orientation réformiste à l'intérieur du système néocolonial mobutiste : la reprise de la Conférence Nationale Souveraine.
La marche sera réprimée, l'armée zaïroise, tuera 17 personnes.76

Le fait qu'un million de Kinois descendent dans la rue, chose jamais vue dans l'histoire, prouve bien que les masses sentent le besoin d'un changement radical. Une organisation révolutionnaire aurait pu exprimer et expliciter ces besoins: le départ immédiat de Mobutu et de tous les grands dinosaures; un gouvernement de transition sans éléments qui ont porté la dictature; la mise en accusation de tous les mobutistes qui ont commis des crimes de sang et des crimes économiques; la fin de la domination étrangère sur le Congo.

Mais la hiérarchie de l'Eglise est la bergère qui conduit ses moutons vers la chimère de la Conférence Nationale. Une conférence à laquelle les évêques ont assigné comme but la réconciliation avec Mobutu et les mobutistes et la soumission aux intérêts occidentaux... L'Eglise veut donner une base populaire à la cohabitation entre mobutistes et « opposants » au sommet de l'Etat, elle mobilise les masses pour ranimer leurs illusions dans la bienveillance des puissances impérialistes et la bonne volonté de la classe politique de l'ancien régime.

Les « grandes gueules » révèlent leur véritable nature d'élèves, d'amis, de compagnons et d'alliés du Maréchal.

Un Conclave de l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale et Alliés est organisé du 12 au 23 mars 1992 à Ste Anne. Deux résolutions capitales en sortent. La première prône « l'option du dialogue » comme voie pour obtenir la réouverture de la CNS. La seconde affirme que le consensus doit être le mode de gestion politique pendant la Transition. Ainsi, la trahison est consommée.
Hier encore, les « grandes gueules » de cette Opposition traitaient Mobutu de façon démagogique de "tyran" et de "monstre humain" afin de s'attirer la sympathie populaire. Mais en ce mois de mars 1992, ils révèlent déjà leur véritable nature d'élèves, d'amis, de compagnons et d'alliés du Maréchal.

Les opposants veulent sauver la Conférence Nationale Souveraine grâce à un dialogue avec le dictateur.
Mais alors, par rapport à qui sera-t-elle « souveraine », leur Conférence? Elle ne sera « souveraine » que par rapport au peuple dont elle a pu royalement mépriser la volonté et l'aspiration à un bouleversement radical de l'ordre établi.
Rassuré, Mobutu en personne convoque le 27 mars 1992 la Conférence « souveraine »...

Le 8 avril 1992 Mgr Monsengwo entame déjà des négociations avec la mouvance présidentielle! Ce matin-là, Mobutu reçoit à Gbadolite les responsables des confessions religieuses. Le professeur Loka Ne Kongo note: « A son retour, Monsengwo Passinya préside une réunion de réconciliation entre la dictature et l'Opposition. Là où il faut combattre, la religion vous pousse au dialogue! »80

Le 23 juillet 1992, à Madrid, Laurent Kabila tient une conférence historique.

Il y parle des conditions dans lesquelles une Conférence Nationale aurait pu chasser Mobutu et imposer un changement radical. « Après le 24 avril 1990, nous avons nous-mêmes misé sur le mouvement de démocratisation... Les principes du Parti de la Révolution Populaire pour la tenue d'une Conférence Démocratique Nationale étaient les suivants.

  1. Formation d'un gouvernement provisoire chargé d'assurer le départ de Mobutu et de convoquer une Conférence Nationale Souveraine.
  2. Libération immédiate de tous les prisonniers politiques et dissolution des unités de la sûreté mobutiste.
  3. Formation d'une véritable armée nationale avec intégration à celle-ci de nos propres combattants.
  4. Blocage des avoirs (des dignitaires du régime) à l'étranger.
  5. Elucidation des responsabilités des crimes politiques commis depuis la liquidation physique de Lumumba... jusqu'aux massacres de mai 1990 des étudiants à Lubumbashi

Il s'agissait d'une véritable rupture avec le régime en place. ... Seul le grondement du soulèvement populaire pouvait obliger (le dictateur) à changer de comportement."

A Kinshasa, on adopte un « Compromis politique global »

Mais le 31 juillet, à Kinshasa, un « Compromis politique global » est adopté à l'unanimité par les représentants de la mouvance présidentielle et de l'opposition.
Il contient trois points essentiels: « Neutralité de la transition dans ce sens qu'elle n'applique pas la politique d'une tendance, mais celle de la nation toute entière et qu'elle doit être gérée sans exclusive ni militantisme partisan ». « La démocratie pluraliste. » « Le Président, Institution Suprême de l'Etat et symbole de l'unité de la nation, doit être mis à l'abri de tout ce qui peut entamer son prestige et sa crédibilité. » Et il est précisé: « S'agissant du Président, il a été admis qu'il représente la nation et est le chef suprême des Forces armées ».

Ainsi, la « vraie » bataille de la Conférence Nationale Souveraine est déjà gagnée par le camp de Mobutu. Ni la domination néocoloniale sur le Congo, ni le monopole de la grande bourgeoisie congolaise sur la gestion de l'Etat, ni même le rôle dominant de Mobutu n'ont jamais été remises en cause.
La « bataille » ne concernait que des questions d'ordre secondaire. Au sein de la grande bourgeoisie pro-impérialiste, quelle sera la place exacte du président Mobutu? Est-ce qu'il y aura un équilibre entre mobutistes et « opposants » à Mobutu? Ou est-ce que Mobutu restera le noyau central de la grande bourgeoisie?

Loka Ne Kongo résume bien la situation: « La faiblesse de l'opposition, c'est la faiblesse de sa classe politique issue de la dictature et façonnée sur son modèle dans le sens d'accéder à tout prix au pouvoir pour un enrichissement rapide et facile ».87
La CNS se terminera bientôt et fera place à l'autorité " définitive" de la Transition : le Haut Conseil de la République.
Dans une note préparatoire aux négociations avec "l'opposition", la présidence a clairement fixé ses "principes de bases : 1. Neutralité de la transition; 2. Partage du pouvoir; 3. Gouvernement neutre, c'est-à-dire d'Union nationale. La composition du Haut Conseil de la République sera faite sur base de 50% de conférenciers et 50% de non-conférenciers. »88

Comme la CNS avait déjà une majorité de mobutistes, le mobutisme dominera largement le HCR…

Malgré de sourdes luttes entre les partisans de Mobutu et les "opposants ex-mobutistes", le HCR réussira à se réunir.
Lors de la validation des mandats, le 22 décembre, Roland Lumumba introduit une motion demandant que soient écartés tous ceux sur lesquels pèsent des présomptions de crimes ou délits. En effet, beaucoup de membres influents du HCR ont été dénoncés dans les rapports Assassinats et Biens Mal Acquis : Iléo, Ndele, Nendaka, N'Singa Udjuu, Bomboko, Kengo, Thambwe Mwamba, Lihau, Kamanda wa Kamanda, Bo-Boliko, Albert Kalonji.

Le verdict sera sans appel : les Commissions ont bien pu formuler des critiques verbales "féroces", mais tout cela n'était que du "cinéma" : des sanctions, il n'y en aura pas!
Par 170 voix contre 132, le Haut Conseil de la République issu de la CNS décide que ceux qui ont été dénoncés pour d'innombrables crimes, sont dignes de représenter les nouvelles institutions « démocratiques »… Pas étonnant qu'après le 2 août 1998, les criminels de la "rébellion - paravent de l'agression" se diront les plus farouches défenseurs de la CNS…

Fin du mandat de Tshisekedi comme premier ministre

Le 26 décembre 1992, le Haut Conseil de la République exprime son désaccord avec la révocation du gouvernement Tshisekedi par Mobutu. Du 28 janvier au 2 février 1993, les militaires se lancent à nouveau dans des pillages à Kinshasa.
Le 4 février 1993, suite aux pillages, Tshisekedi sollicite à nouveau l'aide militaire de la « communauté internationale ». La France intervient militairement.
Le 5 février, Mobutu met fin au mandat de Tshisekedi et demande au HCR de lui proposer un autre candidat Premier ministre.
Du 9 au 18 mars, Mobutu convoque au Palais de la Nation un Conclave politique.
Ni le bureau du HCR, ni l'Union Sacrée, ni le gouvernement Tshisekedi n'y participent.
Le bureau du Conclave, appelé « Collège des sages » comprend e.a. Mandungu, Kabimbi Ngoy, Mabi Mulumba, Ngalula, Ndele...
Non sans cynisme, Mobutu félicite le Conclave d'avoir « poursuivi l'œuvre inachevée de la CNS ».

Le gouvernement Birindwa est mis en place le 2 avril. On y trouve Nguz à la Défense; Kasungulu de la Société Civile-UDI à l'Intérieur; Kamitatu à l'Agriculture; Mpinga Kasenda aux Affaires étrangères, Mutombo Bakafwa N'Seda aux Mines.

Ce gouvernement compte 10 hommes du MPR et… 10 représentants des partis de l'Union Sacrée, le PDSC, l'UDPS et l'UFERI-Nguza. Belle illustration de ce que nous savons depuis le début de la Transition : il n'y a aucun différence de fond entre l'aile mobutiste et l'aile "opposition constituée d'anciens MPR".

Le 30 mars 1993, Monsengwo déclare: « Ni le gouvernement de Tshisekedi ni celui de Birindwa ne pourrait rassembler toutes les tendances politiques. Aucun des deux gouvernements ne pourrait réconcilier la classe politique ni le pays. C'est pourquoi nous voulons inviter tous les acteurs politiques à reprendre le dialogue. »98
Nous entrons alors dans une brève transition dans la Transition, marquée par trois politiciens impuissants: Tshisekedi, Birindwa et Monsengwo.

Mobutu à nouveau le maître de la situation… et la fameuse héritage de la CNS

Des Concertations s'ouvrent finalement au Palais du Peuple le 10 septembre 1993. Y participent 80 délégués des Forces Politique du Conclave (groupés autour de Mobutu) et autant de l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale et Alliés (USORAL).
Deux vieilles connaissances, agents d'un service de sécurité viennent dire à Loka Ne Kongo : « La liste de l'opposition est confectionnée avec le concours des services de sécurité du Pouvoir... La plupart de vos dirigeants ne sont opposants que de nom! »102
Dans un discours d'ouverture des travaux, Monsengwo, le Président du Haut Conseil de la République - CNS, Monsengwo affirme: « Il existe à ce jour, un héritage commun, puisque les parties l'ont adopté à la CNS et que les participants au Conclave politique national s'en sont inspirés pour la confection de leur acte harmonisé. Cet Acte est dynamique et, en se réunissant pour examiner sa révision, la classe politique zaïroise agit conformément à cet acte ».
En clair : mouvance présidentielle égale opposition « radicale ».

On comprend que, lorsque Mzee Kabila balaiera en mai 1997 cette pourriture et replacera le Congo dans l'orientation de Patrice Lumumba, toutes les forces du néocolonialisme s'y opposeront au nom de l'héritage commun de la CNS !
Et lorsque l’agression américano-rwando-ougandaise débutera, toutes les petites nuances entre Tshisekedi et N'Gbanda, entre Olenghankoy et Baramoto, entre Bo-Boliko et Bemba s’évaporent. Les mobutistes, la majorité des opposants non-armés et les rebelles seront unis sur les « textes sacrés » de la CNS pour rétablir l'ordre néocolonial.
Cela coûtera la vie à 4.000.000 Congolais...

Le protocole d'Accord

Mais retournons au 10 octobre 1993, lorsque les Concertateurs, mobutistes et opposants, signent un « Protocole d'Accord ». On y lit entre autres ceci:
« Considérant:
Que le Protocole d'Accord proclame la neutralité, la non-conflictualité, la collaboration et la concertation;
que la réconciliation de l'ensemble de la classe politique est le préalable à la non-conflictualité et que le partage équitable et équilibré du pouvoir est le corollaire du principe de la non-conflictualité...
Les deux délégations conviennent que la formation du Gouvernement... doit être porteuse de réconciliation nationale... (p.105)

Le peuple et l'intérêt de la Nation sont complètement exclus des préoccupations des "démocrates" de la Transition. Les innombrables luttes obscures entre individus et groupes se situent toutes au sein de la même classe sociale : celle de la bourgeoisie bureaucratique et compradore, vieux mobutistes et jeunes loups confondus. Si l'on invoque le peuple, c'est pour le ranger derrière des intérêts de l'une ou autre fraction de la bourgeosie bureaucratique.

Kabila: « Seule une révolution externe à la tradition politique mobutiste libérera tout le monde. »

Le 24 décembre 1993, à l'occasion du 26e anniversaire de la fondation du Parti de la Révolution Populaire, Kabila affirme que l'échec de la CNS et de la Transition est évident. "Toute la parodie de passage de la IIe à la IIIe République devient caduque étant donné que la classe politique de la IIe République, celle des cadres dirigeants du MPR, se prépare tout entière à transiter... dans la IIIe République avec la détermination d'y rejouer le rôle prépondérant. » «La Conférence Nationale n'a pas pris des décisions qui auraient dû être prises : faire table rase de toute la classe politique de la IIe République. Seule une révolution externe à la tradition politique mobutiste libérera tout le monde. »
Ces paroles de Kabila exprimaient parfaitement la réalité. Mais tous les membres de la bourgeoisie bureaucratique et compradore, groupés dans le CNS-HCR-PT, avaient intérêt à maintenir le système néocolonial, hier sous sa forme monopartiste, aujourd'hui, avec les mêmes acteurs, sous la forme multipartiste ou multi-mobutiste. (107)

Acte constitutionnel de la transition et intrigues autour de l'élection du premier ministre.

Le 8 avril 1994, le HCR-PT adopte l'Acte constitutionnel de la transition. L'Exposé des Motifs cerne dès la première phrase, le véritable enjeu de la « transition »: « Depuis le 24 avril, notre pays traverse une crise ayant pour origine essentielle les divergences de vues de la classe politique sur l'ordre institutionnel de la transition. »112 En effet, le changement annoncé ne concerne ni le contrôle de l'impérialisme sur le Congo, ni la domination de la grande bourgeoisie zaïroise sur les masses congolaises. Tout le « changement » se passe à l'intérieur de la même « classe politique » qui s'est installée depuis le 14 septembre 1960 à la tête de l'Etat et de ses différentes institutions. Cette classe se chamaille sur l'ordre institutionnel, c'est-à-dire sur la répartition du pouvoir entre ses différents membres et fractions.

En juin 1994, la nouvelle élection d'un Premier ministre fait éclater l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale et Alliés. Sept dossiers ont été introduits par Tshisekedi, Kengo, Kamanda wa Kamanda, Lunda Bululu, Mulumba Lukoji, Malumba Mbangula et Beyeye Djema. Tous ces « opposants » ont été de grands mobutistes.
Kengo wa Dondo, le Premier ministre préféré de Mobutu, occupa la primature de novembre 1982 à octobre 1986, puis de novembre 1988 à mai 1990. Après 4 années de transition, le Congo est retourné à la case de départ. Lorsque Mobutu annonça le « changement », le 24 avril 1990, Kengo était Premier ministre. Il retrouve son poste le 16 juin 1994.

Kengo a beaucoup d'ennemis au sein du MPR comme Bemba Saolona et Vunduawe. Tshisekedi se rapproche des ennemis de Kengo pour récupérer "son" fauteuil de Premier ministre…
Le 7 janvier 1995, Tshisekedi déclare qu'il a reçu le directeur du cabinet de Mobutu, Vunduawe. Lors d'un meeting, le "leader charismatique" parle même de «mon ami Mobutu »…

Le 12 septembre 1996, Kabila et Kisase Ngandu n'ont pas encore déclenché la lutte de libération. Mais Loka Ne Kongo constate l'échec définitif de l'opposition et laisse entendre que la dictature ne pourra être renversée que par la violence. « Bientôt c'est toute la guerre que nous allons perdre ... Telle que l'opposition évolue, elle court le risque d'aller tout droit à son échec définitif. » « L'opposition a subi échec sur échec, en bonne partie par ses propres insuffisances; au point que toutes les voies qui pouvaient conduire à l'éradication de la dictature, par la non-violence, se sont pratiquement épuisées. » «La jeunesse, au bord du désespoir, exige la lutte armée et réclame les armes. "Vaut mieux mourir avec honneur et dignité sur un champ de bataille que de crever, comme un chien anonyme, dans un coin, de la faim, de malaria ", nous lance un diplômé d'Université de 35 ans, chômeur depuis la fin de ses études. ... Mais ce sont des préoccupations de dialogue, encore! qui sous-tendent les gesticulations spectaculaires des opposants, gesticulations destinées plutôt à impressionner la population qu'à inquiéter la dictature qui se porte comme un charme. »

Mobutu devenu à nouveau "incontournable "

Dialogues, gesticulations de politiciens, élections : tout l'arsenal des "armes" utilisées par les politiciens néocoloniaux était bien en place à la fin d'une transition du mobutisme au … renouveau mobutiste. Même les impérialistes qui avaient déclaré Mobutu politiquement mort en 1991, savent que le dictateur gagnera les élections programmées pour 1997…. En avril 1996, Mobutu est reçu à Paris par Chirac. En juillet le ministre français de la coopération, Godfrain, lui rend visite à Gbadolite. Il déclare que Mobutu apparaît « incontournable » et qu'en cas d'élections, il serait sans doute « largement élu ».

Steven Metz est professeur au U.S. Army War College. Il écrit le 5 juin 1996: « Comment les Etats-Unis doivent-ils répondre si Mobutu gagne les élections de 1997? Il les gagnera probablement. S'il permet que les institutions démocratiques se consolident, les relations devraient être froides, mais normales…."(KABILA, p.118-119)

Le 10 mai 1997, les troupes de Kabila s'approchent de Kinshasa.
Les Conseillers se rendent compte que, si Mobutu meurt demain, il n'y aura pas de successeur! En panique, le HCR-PT vote le retour de Monsengwo « pour sauver le destin commun de tous », comme l'écrit Le Potentiel. Le même journal commente: « Le choix de Monsengwo répond à un double objectif: sauver d'une part les survivants du mobutisme et d'autre part les intérêts français. » (KABILA, p. 123) Lorsque Mgr Monsengwo arrive à Kinshasa, il est accueilli par Bomboko et Nendaka, deux mobutistes de choc.

Le professeur Gauthier de Villers porte ce jugement d'ensemble sur la « démocratisation » réalisée par la CNS et le HCR-PT. « Le vent (de la rébellion) qui, de l'Est en Ouest, balaie le pays met à nu l'impuissance des institutions de la transition, l'inconscience et l'irresponsabilité de ses acteurs. (...) Les Conseillers du HCR-PT ont imperturbablement persisté jusqu'à la dernière heure, à s'occuper de leurs intérêts, à se livrer à de vains exercices juridiques et à une surréaliste compétition pour le "partage équitable et équilibré" des positions du pouvoir. » « L'invocation de l'idéal démocratique masque le détournement des aspirations populaires par une classe politique que déchire et rassemble à la fois la quête des honneurs, du pouvoir et de l'argent. Contrairement à ce que l'on affirme volontiers à Kinshasa, l'Alliance dirigée par Kabila n'a pas interrompu un processus de démocratisation qui, en dépit des entraves et des trahisons, aurait poursuivi, irrésistiblement, son cours; elle a défait le régime politique dans lequel s'étaient installés ces acteurs de la transition, qui tendaient à devenir des "transitionnaires à vie". » (KABILA, p. 124)

Le diable de la division qui ravage le Rwanda, est lâché au Zaïre par Mobutu.

En 1990, les Etats-Unis et la France avaient déclaré que les jours de Mobutu étaient comptés. Mais il y a un revirement après la victoire du Front Patriotique Rwandais. Pour sauver ses hommes chassés du pouvoir à Kigali, la France renoue avec Mobutu. Et Mobutu joue à fond la carte ethniste hutu et anti-tutsi…
Le 6 mai 1996, Le Potentiel écrit que « le Parlement de Transition n'est pas loin d'autoriser la guerre contre le Rwanda ». A ce moment, Vangu Mambweni revient de Paris où il a rencontré le chef des Services secrets français en Afrique, Jacques Foccart. Prenant la défense des intérêts de l'impérialisme français, il déclare : « le Parlement est prêt à donner son accord pour une déclaration de guerre au Rwanda », pays qui cherche « à asseoir l'hégémonie anglo-américaine dans la région des Grands Lacs au détriment de la francophonie ».11
Le diable de la division qui ravage le Rwanda, est lâché au Zaïre par Mobutu.
Shweka Mutabazi, le Commissaire de Zone, écrit une lettre au Chef de poste du SNIP à Uvira : « Au plus tard le 31 décembre 1995, les Banyamulenge seront chassés du territoire ».7 Dugu wa Mulenge, le seul membre Banyamulenge de l'Assemblée provinciale, et 350 finalistes des humanités sont expulsés vers le Rwanda.

Une quarantaine de Tutsi congolais signent en juillet 1995 une lettre adressée à Mobutu, disant entre autres : « Que le HCR-PT prenne sur lui la terrible responsabilité de déclarer étrangères des populations zaïroises, conscientes et fières de l'être, et contraigne le gouvernement à les expulser, voilà un cas de figure inédit de par le monde. Ce n'est rien de moins qu'une incitation à la violence et à la guerre civile ».8

En janvier-octobre 1996 la situation à l’Est du Zaïre devient explosive.

Trois forces s'unissent pour en finir avec le régime mobutiste.
Dans ce front nous retrouvons d’abord les nationalistes congolais qui luttent depuis 1964 contre Mobutu. Kabila et Kisase Ngandu estiment qu’une situation historique unique se présente pour développer la lutte populaire armée contre la dictature. En effet, les bandes d’Interahamwe et d’ex-FAR agissent comme une armée d’occupation au Kivu. Aux côtés des militaires de Mobutu, elles terrorisent non seulement les Tutsi, mais aussi les autres populations congolaises.
Le nouveau régime rwandais participe également au front. Pour lui, mettre fin aux camps de ‘réfugiés’ situés à ses frontières, ces centres de recrutement et d'entraînement de forces génocidaires, est une question de survie. Les ethnicistes et génocidaires hutu rwandais se préparent effectivement à relancer les tueries au Rwanda.
La troisième force est constituée par les Tutsi congolais du Kivu. Toutes les populations du Zaïre ont souffert de l’oppression et de la terreur mobutiste. Mais à partir de 1993, la discrimination politique, puis la répression militaire, ont été particulièrement graves contre les Tutsi congolais vivant au Kivu.

Le 7 novembre 1996, Kabila déclare : « J'appelle le peuple à prendre les armes contre la dictature. L'unique garantie de sécurité, c'est de rejoindre l'armée du peuple ». Le même jour, Kisase Ngandu lance un message identique : « Notre but est de renverser le régime en place à Kinshasa. Après six ans de multipartisme "à la Mobutu" qui n'ont abouti à rien, nous avons opté pour la lutte armée ». « On a présenté ce conflit comme celui opposant les Banyamulenge et les Zaïrois. Il ne s'agit pas de Banyamulenge. Mais il s'agit d'un problème zaïrois, pas d'une question ethnique. Nous sommes issus de plusieurs ethnies. Et notre objectif commun est de renverser le régime de Kinshasa. » (KABILA, p.181)

Le samedi 23 novembre, Kabila fait une proposition à l'opposition à Mobutu : " Nous avons le devoir d'engager le dialogue pour éviter que le sang coule inutilement. Un dialogue avec Tshisekedi, mais pas avec le parti de Mobutu. Il est possible de parvenir à un consensus entre les différents partis de l'opposition en vue de l'organisation de véritables élections démocratiques. Un gouvernement de transition doit être mis sur pied afin de préparer de telles élections. Mais nous ne sommes pas intéressés par un gouvernement d'Union nationale désigné par Mobutu et comprenant des représentants de Mobutu. En ce moment, notre première tâche est de mener la guerre de libération."(KABILA, p.183)

Kabila est l'opposant le plus décidé à Mobutu depuis 1967. Mais il n'est pas sectaire : il invite Tshisekedi à faire front commun. Mais dès novembre 1996, Tshisekedi s'allie ouvertement à Mobutu pour combattre le nationaliste kabila…. Comme il a combattu le nationaliste Lumumba après le 14 septembre 1960 !
Le 22 novembre, Kabila précise sa tactique : « Le futur gouvernement devra rassembler les partis de l'opposition et l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération. Un gouvernement légitime doit exclure la mouvance présidentielle qui a conduit le pays à la ruine. Un gouvernement dépendant de Mobutu ne m'intéresse pas. C'est le temps du changement. Mobutu veut se servir de Tshisekedi et de son prestige, pour tenter de récupérer la situation à son profit. Tshisekedi va être utilisé. » (KABILA, p.183) Kabila suivra cette ligne jusqu'à la prise du pouvoir à Kinshasa. Ainsi, fin mars 1997, toute la capitale parle de l'imminent accord « historique » entre Mobutu et Tshisekedi. Kabila annonce alors sereinement : « Le futur gouvernement de transition ne comprendra que des membres de l'Alliance et des opposants qui n'ont jamais rallié Mobutu. Ceux qui se sont assis avec le diable, le sont devenus aussi. »

La marche victorieuse de Kabila n'aurait pas été possible, si les masses n'avaient pas fait l'expérience de la traîtrise de Tshisekedi et de la CNS. Dans la souffrance, la population a fait l'expérience de la complicité de classe entre toutes les composantes de la bourgeoisie compradore et bureaucratique pour maintenir leur position dominante dans la société.
La Transition soi-disante "démocratique" a surtout été marquée par des destructions économiques jamais vues. La première année de la Transition a connu une chute de la production industrielle de 40 % et une inflation de 1.000 %. (KABILA,p.68-69; Echo de la Bourse, 25 avril 1991) Le nombre de salariés a chuté de 1.600.000 en 1990 à 950.000 en 1996. Loka Ne Kongo écrit :"Les fonctionnaires de l'Etat ... reçoivent un salaire de misère qui, du reste, demeure impayé des dizaines de mois durant. Le professeur d'université touche par mois 10 dollars US."

Même dans un journal tshisekediste comme La Référence Plus, on pourra lire : « La guerre actuelle a injustement été appelée guerre de l'Est. Elle est une guerre de toute la nation contre la classe politique ». C'est bien cela : une guerre du peuple contre les politiciens du néocolonialisme qui ont peuplé la Transition...
Le même journal écrit : « A Mbandaka, les rebelles de Kabila ont été chaleureusement accueillis. Leur arrivée, tant souhaitée par la population, a été un soulagement. L'on n'a enregistré aucune victime parmi les populations. » (KABILA, p.184)

La lutte de l'AFDL déclenchée au mois de septembre 1996, a montré Kabila comme un grand stratège et tacticien.

Aucune révolution ne peut réussir sans construire au départ une force révolutionnaire décidée et organisée. Mais ensuite, cette force doit se rallier toutes les tendances qui ont des conflits avec l'ennemi principal et elle doit même exploiter les divergences et conflits parmi les réactionnaires. C'est ce que Kabila a fait de main de maître. Il dit: « Le régime dictatorial de la IIe République avait su forger des amitiés avec les voisins, ce qui ne facilitait pas les tentatives des révolutionnaires congolais visant à changer le cours des choses de l'intérieur, ne pouvant obtenir l'aide extérieure pour conduire leurs actions. Le fait que la situation politique ait changé au Rwanda aura été un facteur déterminant, car les forces révolutionnaires intérieures pouvaient dès lors avoir accès aux différentes sources d'approvisionnement. L'alliance entre le Rwanda et les révolutionnaires congolais est née d'une convergence d'intérêts. Il y eut, d'une part, l'impératif pour le régime politique rwandais de survivre aux menaces d'extinction exercées par les forces de destruction massées au Congo, et d'autre part, pour les révolutionnaires congolais, la nécessité de trouver les moyens d'acquérir l'armement et le matériel qui permettraient de combattre la dictature. Avec le concours des forces organisées du Rwanda, l'AFDL a pu réaliser la formation et ensuite l'encadrement des recrues congolaises sur le champ de bataille. Il n'a jamais été question d'autres accords en dehors de ceux-là.» (KABILA,p.189)

Celui qui voulait réellement chasser Mobutu et la dictature néocoloniale au pouvoir depuis le coup d'Etat du 14 septembre 1960, devait résoudre deux questions décisives. La première : comment mobiliser le peuple pour un soulèvement révolutionnaire ? Et la seconde : où trouver des alliés sur la scène africaine ? Kabila et Kisase ont apporté des réponses concrètes à ces deux impératifs. Comme la plupart des « opposants » ne voulaient pas entendre parler de révolution populaire, ils ne pouvaient logiquement que rejoindre le dictateur dès lors que son régime était menacé dans ses bases.

Quand Kabila déclenche la guerre de libération, Mobutu avait besoin d'un argument "fort" pour tenter de mobiliser le peuple en défense de son régime… « Il s'agit bel et bien d'une agression perpétrée par le Rwanda, avec la complicité des Banyamulenge qui ont joué le rôle d'une cinquième colonne ». "Agressions extérieure avec la complicité des "réfugiés" Tutsi… Mobutu pensait avoir trouvé l'argument fort qui devait rallier le peuple autour de son régime moribond…

C'était aussi l'argument de l'impérialisme français qui avait la nostalgie de "Mobutu, l'homme fort de l'Afrique (francophone)"… Le 3 novembre 1996, Omar Bongo, l'homme de tous les salles besognes de l'Elysée, appelle le Zaïre à « utiliser tous les moyens pour chasser les assaillants. ... Les Tutsi contrôlent le pouvoir au Rwanda et au Burundi et donnent maintenant l'impression de vouloir créer un autre pays tutsi dans la province du Kivu. ... Je suis heureux que les Occidentaux regrettent Mobutu ». (KABILA,p.198)
Si, sur le plan militaire, l'aide du Rwanda a été décisive pendant les trois premiers mois de la lutte de libération, c'est l'intervention de l'Angola à partir de février 1997 qui a décidé de l'élimination complète du mobutisme.

Quand l'UDPS ne cesse de répéter : "C'est Kabila qui a amené les Rwandais",

Ceux qui mènent de l'agitation sur le thème « C'est Kabila qui a amené les Rwandais », ont des intentions cachées. Ils n'ont en fait jamais digéré l'élimination de Mobutu et du système mobutiste. Kabila a fait une alliance nécessaire et justifiée avec l'Ouganda, le Rwanda, l'Angola et le Zimbabwe. Tous ces pays étaient engagés pour une seule cause commune : mettre fin au régime criminel de Mobutu, la honte de l'Afrique. Quand cette tâche a été accomplie, l'Angola et le Zimbabwe se sont retirés. Le Rwanda et l'Ouganda sont restés… et ont conçu d'autres objectifs, incompatibles avec la souveraineté congolaise ! Le Rwanda du 2 août 1998 avait un tout autre objectif qu'en septembre 1996 !
Quand l'UDPS ne cesse de répéter : "C'est Kabila qui a amené les Rwandais", c'est dans le but de manipuler l'histoire. En septembre 1996, Kabila a amené aussi bien l'Angola que le Rwanda, le Zimbabwe que l'Ouganda et il les a amené tous pour une juste cause : renverser la dictature de Mobutu.

Quand le Rwanda de Kagame a agressé le Congo le 2 août 1998, qui a alors amené les Rwandais ? C'est bien l'UDPS de monsieur Tshisekedi! Les agresseurs ont distribué des tracts à Masina : "Nous sommes venus renverser Kabila, placer Monsengwo comme président et Tshisekedi comme premier ministre." Tshisekedi répétait partout qu'il s'agit essentiellement d'un conflit interne au Congo. Pour aider les agresseurs, il écrivait dans son mémorandum à l'ONU, le 4 septembre 1998: "Rien ne justifie d'envoyer à la mort la jeunesse du Congo pour un conflit essentiellement interne qui peut être réglé à la table de négociation."…

La « contre-offensive foudroyante »

Début 1997, face à la débandade de son armée et à l'engagement massif des Angolais du côté de l'AFDL, Mobutu comprend qu'il n'y aura plus de « contre-offensive foudroyante » et qu'il faut tenter de sauver l'essentiel.
Le 13 février, il confie à N'Gbanda : « Dis à Kabila que je suis disposé à discuter avec lui la mise sur pied d'une nouvelle structure provisoire pour une transition pacifique et sans exclusion. Il n'y aura pas de sujets tabou : le gouvernement, la fusion des armées... »

Le lendemain, N'Gbanda se rend chez Mbeki à qui il annonce l'intention de Mobutu de négocier sans exclusives. Mbeki lui exprime son soulagement et révèle en même temps l'identité du véritable meneur de la danse au Zaïre de Mobutu : « Je vais recevoir dans quelques jours le vice-président des Etats-Unis, Al Gore et nous allons longuement parler du Zaïre. Nous devons trouver ensemble une solution pacifique et honorable pour le Président Mobutu. » (KABILA,p.202)
Le 5 mars 1997, devant la menace de la chute de Kisangani, Mobutu « accepte » de partager le pouvoir avec l'opposition et avec l'AFDL. Il sait que les Etats-Unis exigent la formation d'une tripartite entre sa mouvance, l'opposition (partis et Société Civile) et les nationalistes de l'AFDL...

La date et l'événement méritent d'être retenus : depuis lors, les Américains ne changeront plus une virgule à leur stratégie pour mettre les nationalistes-kabilistes en minorité en imposant une majorité de politiciens néocoloniaux à la tête du pays. C'est une stratégie pour atteindre, par étapes, l'élimination totale des nationalistes, comme cela s'est produit après l'assassinat de Lumumba. C'est donc par un « Dialogue inter-zaïrois » que les Etats-Unis veulent en mars 1997 empêcher le mouvement nationaliste de Kabila de triompher….

Ce même jour, Banza Mukalay, vice-président du MPR, annonce la nouvelle politique à suivre imposée par les Américains : « Nous avons décidé de partager le pouvoir, y compris avec la rébellion, pendant la période de transition ».

L'UDPS exige début février 1997 « d'ouvrir, avant des élections générales, des négociations entre le Président Mobutu, l'opposition démocratique d'Etienne Tshisekedi et l'opposition armée de Laurent-Désiré Kabila ». Le 10 février, le FONUS d'Olenghankoy organise une journée « ville morte », non pas pour exiger le départ de Mobutu, mais le départ de Kengo « qui a montré son incapacité à relever le défi de la guerre à l'Est »... En d'autres mots, ces « opposants » veulent un Premier ministre capable d'aider l'armée mobutiste à vaincre les troupes de Kabila... (KABILA,p.208)

La prise de Kisangani par l'AFDL, le 15 mars 1997, est le moment décisif de la guerre de libération. Mais le lendemain, le secrétaire de l'UDPS demande à la communauté internationale d'accepter « une tripartite Mobutu-Tshisekedi-Kabila ! »
Devant la victoire inévitable du soulèvement populaire, l'opposition prend une initiative pour sauver l'ensemble de la classe politique de la « transition », les mobutistes y compris. Elle introduit une motion qui décide « la déchéance immédiate du gouvernement Kengo,... la fin des hostilités et l'ouverture de négociations directes » avec Kabila. Le 18 mars, la motion est acceptée par 396 des 418 présents. Un opposant commentera : « Nous voulons que les négociations avec la rébellion soient conduites par un Premier ministre de consensus accepté par l'ensemble de la classe politique ». Et voilà Tshisekedi à nouveau propulsé dans le rôle du « dernier des fidèles » de Mobutu...

Kabila comprend parfaitement la signification stratégique de la « soudure » entre "la famille du Président Mobutu et la famille du premier ministre Tshisekedi", rendue public en novembre 96. Kabila en tire les conclusions qui s'imposent. Ensemble, la mouvance présidentielle et l'opposition loyale à sa Majesté défendront jusqu'au bout le système néocolonial en place. L'AFDL devra donc assumer seule le renversement et la liquidation du mobutisme, la remise sur pieds de l'Etat et la création de conditions permettant dans un court délai d'organiser des élections libres et démocratiques. L’Alliance le fera avec la collaboration des membres individuels du HCR-PT qui comprennent la nécessité d'un bouleversement profond de l'ordre mobutiste.

Cette prise de position provoque un tollé général chez ceux qui craignent de perdre leur « poste ». Ils déclarent que Kabila est un « dictateur », et cela deux mois avant même que l'AFDL ne prenne le pouvoir ! « Les dernières déclarations de Kabila à Kisangani sont liberticides. ... Les efforts consentis à la Conférence Nationale Souveraine anéantis. Une année d'une nouvelle transition avec un gouvernement qui ne serait composé que par les membres de l'Alliance avec, au préalable, l'interdiction de tous les partis politiques, voilà une monstrueuse erreur. » (KABILA,p.209) A tous ces personnages bien installés, l'élimination du mobutisme, qui les a si bien nourris, semble effectivement « monstrueux ». Et ils ne pardonneront jamais aux nationalistes une telle abomination.
Fin mars 1997, Tshisekedi est choisi par le HCR-PT pour contrer la « dérive totalitaire monstrueuse » de Kabila. Le but : enfermer Kabila dans le carcan mobuto-tshisekediste de la Conférence Nationale Souveraine. Pour le dire avec Le Potentiel du 26 mars : « Mobutu devra souscrire enfin au schéma de la CNS auquel Kabila est obligé d'adhérer ». La CNS était devenue ainsi la dernière planche de salut pour Mobutu! Et dire qu'il y a toujours des démagogues qui présentent la CNS comme le sommet du combat contre la dictature mobutiste…

Mobutu ne rate l'occasion de voir son régime sauvé par son cher ennemi Tshisekedi. Le 2 avril, il le nomme Premier ministre. Tout aussi autocratique que son ami Mobutu, Tshisekedi ne convoque personne pour discuter de la composition de son gouvernement. Justine Kasa-Vubu se fâche : « Avant de prendre sa décision, M. Tshisekedi n'a consulté personne".
Le 3 avril, Tshisekedi reprend simplement son équipe « historique » de mars 1993, tout en réservant 6 portefeuilles à Kabila. Histoire de noyer les nationalistes de Kabila dans une majorité d'hommes de la IIe République...
Pourtant, l'Alliance a déclaré que tout homme politique qui accepterait d'être le Premier ministre d'un Mobutu moribond, serait considéré comme traître. Un porte-parole de l'AFDL dit : « Si Tshisekedi veut conduire un navire en perdition, il faut qu'il apprenne à nager, car il va couler. Il a choisi son camp. L'Alliance ne fera pas de cadeaux. »

Le 5 avril, aussi bien l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale et Alliés que les mobutistes du FPC refusent la confiance à ce gouvernement. Tshisekedi n'obtient pas la majorité au Parlement de Transition. C'est la fin lamentable d'une carrière politique au service de toutes les mauvaises causes...
Le 5 mars 1997, Mobutu cède devant l'ultimatum des Etats-Unis et « accepte » de partager le pouvoir entre sa famille, l'opposition et l'AFDL. Bo-Boliko relance ce plan américain le 17 avril : « Il y a une opposition armée, une opposition non-armée et ceux qui détiennent le pouvoir. Des négociations dignes de ce nom doivent impliquer ces trois forces. » Mukendi, premier conseiller de Tshisekedi, le rejoint trois jours plus tard : « Notre parti rejette la passation des pouvoirs telle qu'envisagée par Kabila. Un dialogue à trois est indispensable. » Ainsi est relancée l'idée d'un « dialogue inter-zaïrois à trois » pour sauver le système néocolonial... Dès avant l'entrée à Kinshasa, le front anti-nationaliste est solidement établi.

Kamanda wa Kamanda et Lissouba tentent de convaincre Mobutu de confier la direction du pays à Monsengwo, fraîchement réhabilité à la tête du Parlement de Transition. Monsengwo négociera ensuite avec Kabila la formation d'un gouvernement d'Union nationale. La Référence Plus écrit 5 jours avant la libération de Kinshasa : « Mobutu prendra bien le courage de rendre le tablier à l'intérimaire constitutionnel Monsengwo. A Kabila de tempérer ses ardeurs et de rentrer dans le schéma de la CNS. Plus rien, en effet, ne justifiera l'option militaire de Kabila ». Même au moment où tout le système mobutiste s'écroule, la mouvance présidentielle et « l'opposition », fortes du soutien américain et sud-africain, pensent encore utiliser la CNS pou sauver tout le personnel de IIe République pour interdire à Kabila et aux nationalistes, portés par une vague d'enthousiasme populaire jamais vue dans l'histoire, d'assumer le pouvoir...

Ainsi, la CNS-HCR-PT coule sans gloire. La mission que lui a attribuée l'impérialisme américain, sauver le système mobutiste en chassant Mobutu, n'a pas été accomplie.
Rares sont ses membres qui comprennent à temps quel rôle on voulait leur faire jouer. Et qui se rendent compte que le soulèvement populaire avançant par vagues depuis l'Est, constitue l'unique voie vers la libération de la dictature mobutiste.
Jean-Baptiste Sondji est parmi ceux-là. Le 31 mars déjà, il prennais de grands risques en déclarant: « Une partie de la classe politique a beaucoup rêvé en espérant démettre Mobutu de façon pacifique. Nous avons perdu sept années. La seule issue, c'est celle de Kabila ». (KABILA,p.210-211)

Il est indéniable que les Etats-Unis ont lourdement « investi » dans l'opération rwando-ougandaise et dans l'action de l'AFDL. Robert Griffin, l'ambassadeur américain à Kigali, un homme de la CIA, a rencontré Kabila à plus de trente reprises entre octobre 1996 et avril 1997.160 Dès le mois de novembre 1996, certains clamaient haut et fort que Kabila était une « marionnette » des Américains...
En février 1997, avec l'engagement angolais, le rapport de forces sur le terrain change rapidement. Les Etats-Unis comprennent parfaitement le danger. Le Rwanda et l'Ouganda, et
A partir de la prise de Kisangani, la perception américaine évolue encore : Mobutu reste, certes, une nuisance, mais Kabila devient le véritable danger.

Les Américains évoquent désormais l'hypothèse que les nationalistes congolais prendront seuls le pouvoir et ils cherchent déjà des arguments pour les combattre. Ainsi, ils envisagent d'accuser Kabila d'avoir été porté au pouvoir par des forces étrangères, rwandaise et ougandaise ! Les Etats-Unis estiment que cela peut lui causer de sérieux problèmes à Kinshasa... Tel est le cynisme de ces Américains qui pensaient pouvoir utiliser Kabila pour leurs propres fins... Le journal Le Monde écrit 4 jours après la libération de Kisangani : « Du côté américain, on souligne que sur le chemin de Kabila, les obstacles ne sont plus d'ordre militaire, mais déjà d'ordre politique : s'il achève de s'emparer du pouvoir par la force, il risque de se voir reprocher de l'avoir conquis grâce à l'aide "étrangère" - l'Ouganda et le Rwanda - et de s'exposer à de sérieux problèmes. A Washington, on estime que M. Kabila se forgera "une autre image" et rencontrera moins de difficultés s'il négocie ». Ainsi, dès la libération de Kisangani, les Américains font du chantage à Kabila en le menaçant d'une campagne où il sera présenté comme « l'homme qui a pris le pouvoir grâce aux étrangers », comme « l'homme des Rwandais »...

Face à Kabila, leur nouvel adversaire commun, Français et Américains entament quelques mouvements de réconciliation. Paris et Washington veulent que Monsengwo retrouve sa place de Président du HCR-PT. Cela doit se faire par consensus et permettra au grand « opposant » Tshisekedi de retrouver son poste de Premier ministre. Mobutu, convaincu de s'en aller « dignement », Monsengwo deviendra automatiquement Président. Quant à Kabila, on lui offrira... la vice-présidence.

Le 28 mars, le ton monte encore. L'International Herald Tribune publie un éditorial dont le titre résume bien l'attitude du pouvoir américain : « Washington espère que Mobutu perde et que Kabila ne gagne pas ». L'article dit : « Kabila ne peut probablement plus être stoppé. Ou bien cela se termine plus tôt par des négociations, ou bien cela se termine plus tard lorsque Kabila aura tout pris. Mais aucune capitale n'a une "affaire d'amour" avec Kabila qui est décrit par plusieurs responsables occidentaux comme un rebelle de carrière chez qui la politique va main dans la main avec l'enrichissement personnel. (...) Kabila ne convient absolument pas pour être le Président du Zaïre, disait un haut responsable des Etats-Unis. » (KABILA,p.216) Les Américains savent très bien que « cela se terminera tôt », si l'on permet à Kabila de marcher jusqu'à Kin, et que « cela se terminera très tard » si Kabila doit s'engager dans des palabres avec la vieille classe politique, ivre de « postes » ! Kabila est déjà présenté comme un « révolutionnaire professionnel » qui ne convient absolument pas comme Président. Ces Américains ont l'habitude de décider qui convient et qui ne convient pas à la tête de leurs différentes néocolonies !

Pendant que les Américains et leurs amis sud-africains se démènent fébrilement pour imposer le « dialogue inter-zaïrois », Kabila raconte une petite anecdote : « Mbeki m'a téléphoné hier. Il m'a dit qu'ils étaient à un point critique : la composition d'un gouvernement de transition avec les mobutistes, l'Alliance et l'opposition. J'ai répondu que nos délégués étaient là pour négocier le départ de Mobutu et de ses partisans et que les discussions sur le gouvernement de transition devaient se faire après qu'ils aient cédé le pouvoir, et pas avant. Ce sera un gouvernement sans les mobutistes ». (KABILA,p.216)

Une semaine plus tard, Mbeki n'a toujours pas digéré l'affront. Le 16 avril, il dit à N'Gbanda : « Kabila commence à prendre de l'aile depuis ses dernières victoires à Lubumbashi. Il devient de plus en plus arrogant dans ses propos et de plus en plus exigeant. Maintenant les Angolais font pression sur lui pour qu'il progresse vers Kinshasa. (...) Plus le temps passe et plus nous perdons le contrôle de Kabila ». Nous perdons le contrôle de Kabila ? Mbeki est-il devenu le porte-parole des Etats-Unis ?

Nicolas Burns, le porte-parole du State Department, affirme le 15 avril que la progression de l'armée de libération vers Kinshasa, qui ne rencontre pratiquement plus de résistance, serait « un crime et une tragédie » ! Au moment où plus aucun Congolais ne veut encore prendre la défense d'une classe politique pourrie, les Américains proposent de la sauver ! « Nous pensons que ce serait un crime et une terrible tragédie d'assister à la poursuite de cette guerre civile, car des innocents seront tués, s'il existe une voie de règlement pacifique par des négociations en Afrique du Sud. Nous estimons que c'est préférable à une avancée des rebelles sur Kinshasa, comme ils paraissent vouloir le faire. »170

Le pouvoir américain sait parfaitement qu’aucune force ne peut plus freiner la marche de Kabila vers Kinshasa. Il s’efforce néanmoins à stopper la guerre de libération qui n’a plus aucun obstacle sérieux devant elle, sous le prétexte que « des innocents seront tués ». Mais deux à trois années plus tard, lorsque ces mêmes Américains ont poussé les armées rwandaise et ougandaise à agresser le Congo, ils enregistreront sans états d’âme 3.500.000 à 4.000.000 de cadavres congolais... En mars 1997, les Etats-Unis déplacent plusieurs centaines de soldats de Vicenza, en Italie, vers l'Afrique en vue d'un débarquement à Kinshasa. (KABILA,p.217)

Certains ont présenté Kabila comme un homme des Américains, voire des Rwandais. Les déclarations pertinentes de Kabila fin mars suffisent pour anéantir cette fable. « Le débarquement de troupes étrangères à la frontière de notre territoire est une menace à la paix, à l'intégrité territoriale. « Je verrais d'un mauvais œil que les troupes étrangères, stationnées à Brazzaville, mettent le pied sur le territoire zaïrois. Toute aventure de type néocolonial, ou toute tentative d'aide à Mobutu se payerait très cher. » « Certains ont les ambitions que l'on imagine : l'occupation de Kinshasa pour faire un chantage à l'ancienne manière. Ce sont des intimidations que nous devons écraser. Nous devons continuer à avancer pour libérer notre peuple, quelque soit la nature des pressions que nous aurons à subir de la part de ceux qui croient avoir la mission de régenter le monde. » Voilà en quels termes Kabila parlait de l'impérialisme américain et français avant son entrée à Kinshasa.

Le 26 avril 1997, une délégation américaine de choc arrive à Kinshasa. Composée de Bill Richardson, l'ambassadeur des E.U. à l'ONU et envoyé personnel de Clinton, de monsieur Skotzko, directeur du Africa Desk de la CIA, de Marc Baaf, directeur Afrique au Département d'Etat et de Shawn Mc Colnick, chargé des Affaires africaines au Conseil National de Sécurité, homme du Pentagone ! « C'est trop pour un simple message », dit N'Gbanda. « Il ne s'agit pas d'un simple message », réplique sèchement Richardson, « mais d'une dernière mise en garde ».

S'adressant directement à Mobutu, Richardson dit : « Il est temps que vous vous retirez de la scène politique. Nous vous garantissons votre sécurité, celle de votre famille et de vos proches, nous veillerons à ce que votre famille politique et vos proches collaborateurs continuent leur activité politique dans le nouveau cadre de la démocratie qui s'installe. Nous veillerons à ce que vos biens, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, ne soient pas touchés. Nous vous garantirons votre survie avec les égards dus au Chef d'Etat. ... Nous vous demandons avec instance de nous faciliter la tâche en coopérant à ce schéma, car nous ne voulons pas voir votre cadavre traîné demain dans les rues de Kinshasa. » (KABILA,p.222)

C'est en ces termes que les Américains proférèrent des menaces à un de leurs plus vieux et plus fidèles serviteurs, devenu encombrant : obéissez, sinon nous ferons traîner votre cadavre sur les routes poussiéreuses de la capitale...
Mobutu a travaillé 37 ans au service des Etats-Unis. Il a fait assassiner Lumumba et Mpolo, Mbuyi et Elengesa, Mulele et Bengila, Gabriël Yumbu et Kibwe Cha Malenga et tant d'autres grands patriotes congolais... Mobutu a ruiné et ravagé son pays en servant les Américains. Mais s'il accepte de rendre un dernier service à ses maîtres, ces derniers lui garantiront la fortune immense et les nombreux biens qu'il accumula en pillant l'Etat, ils lui accorderont tous les privilèges liés au statut d'ancien Chef d'Etat...

Comment ne pas faire de comparaison avec le sort que ces mêmes Américains réserveront à Mzee Kabila, dirigeant nationaliste qui s'est sacrifié pour la liberté et le bonheur de son peuple. Les Etats-Unis combattront Kabila dès ses premiers jours au pouvoir en le traitant d'« assassin des Hutu » et de « dictateur ». Kabila était à peine depuis 14 mois à la tête du Congo, que les Américains déclencheront une guerre d'agression criminelle par Rwando-ougandais interposés. Et finalement, ils feront abattre le Président congolais le 16 janvier 2001, la veille de l'anniversaire de l'assassinat de Lumumba...

Dans la lettre de Clinton que Richardson remet à Mobutu, le 29 avril 1997, il est dit : « Les forces de l'Alliance continuent leur avance implacable sur Kinshasa. (...) Un arrangement de transition négocié représente le meilleur moyen de garantir que tous les groupes politiques, y compris votre mouvance politique, seront en mesure de participer à la transition ». Les Américains, sachant que Mobutu est déjà politiquement mort, font tout, jusqu'au dernier jour, pour sauver la mouvance mobutiste et la maintenir au pouvoir.

Le 14 mai, se rapprochant des faubourgs de Kinshasa, Kabila refuse de se rendre au rendez-vous imposé par les Américains sur le Outeniqua. N'Gbanda rapporte : « Le Président Mandela explosa littéralement et traita Kabila de tous les noms pour "son manque de culture politique et de respect envers les Chefs d'Etat et les aînés". »
La perfidie de Mandela était telle qu'il fit une ultime tentative de priver les nationalistes congolais de leur victoire. Après la rencontre manquée avec Kabila, il va voir Mobutu sur son lit. Il lui annonce que l'Afrique du Sud exercera des pressions sur Kabila pour qu'il arrête sa marche sur Kinshasa. Il propose à Mobutu la constitution d'un triumvirat avec Kabila pour l'AFDL, N'Gbanda pour la mouvance mobutiste et Kamanda pour l'opposition. Ce triumvirat doit organiser les structures provisoires de la transition ! C'était la dixième et la dernière version du plan américain "un tiers mouvance mobutiste, un tiers "opposants" anciens mobutistes, un tiers nationalistes. Marginaliser Kabila et les nationalistes face à une majorité néocoloniale constituée de mobutistes et de faux 'opposants'… c'est la tactique que les Américains n'abandonneront jamais, c'est la tactique de l'Accord de Lusaka, la tactique du "dialogue intercongolais, la tactique de l'Accord global et inclusif… (KABILA,p.224)

La triomphe de la lutte armée populaire de libération balayera toute cette stratégie néocoloniale.
Et Mzee Kabila apparaîtra dans l'histoire de la Révolution Congolaise comme le plus grand stratège et tacticien…

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