Entretien
avec Joseph Kabila
Par
Colette Braeckman, paru dans No. 2 Printemps 2001 Géopolitique
Africaine
Colette Braeckman – Dans le discours prononcé après
votre prestation de serment, vous avez annoncé votre intention
de libéraliser la vie politique. Comment allez-vous vous
y prendre pratiquement ? On vous presse d'abroger le fameux décret
194 qui pose des conditions à l'existence des partis.
Joseph Kabila – II est trop tôt pour donner une réponse
complète à ce problème qui est très
complexe. Jadis en effet, vers la fin de l'ère Mobutu,
nous avions plus de quatre cents partis politiques. Je ne veux
plus qu'une telle situation se reproduise. Il faut rétablir
de l'ordre dans ce pays. Pour moi, les partis politiques ne peuvent
être fondés sur la représentation d'une seule
ethnie ou d'une seule région. Ils doivent avoir un caractère
national, être présents dans l'ensemble du pays,
de Kisangani à Gbadolite, à Lisala, Libenge autant
qu'à Kinshasa... Or le pays est actuellement sous occupation,
et dans les régions où se trouvent les armées
du Rwanda et de l'Ouganda, les gens ne sont pas libres, les partis
ne peuvent se constituer librement. Je suis d'accord pour libéraliser,
mais cette ouverture doit elle se faire uniquement dans les zones
contrôlées par le gouvernement ?
Comme le président Kabila, je répète que
tous les Congolais qui se trouvent encore en exil peuvent revenir.
Nul ne peut les en empêcher. Mais, à mon sens, le
dialogue ne se réduit pas à l'ouverture d'une table
ronde autour de laquelle on se partagerait le gâteau. Ce
qui compte, c'est de donner au peuple congolais le pouvoir de
décider. Il faut donc préparer des élections,
qui doivent évidemment avoir lieu dans l'ensemble du pays.
Ce qui suppose que les troupes d'agression quittent le Congo.
Comment pourrait-on parler d'élections libres alors qu'il
y a des troupes ougandaises à Zongo et des Rwandais près
de Pweto, au Katanga ?
C. B. – Allez vous créer votre propre parti politique,
démanteler les Comités de pouvoir populaire qui
avaient été créés par votre père
?
J. K. – II est trop tôt pour vous répondre.
Mes collaborateurs travaillent sur ce sujet...
C. B. – Les accords de Lusaka, signés en juillet
1999[1], subordonnent le retrait des troupes étrangères
à l'ouverture d'un dialogue politique entre le gouvernement
congolais et les mouvements d'opposition, notamment armés.
Qu'en pensez-vous ?
J. K. – II s'agit, à mes yeux, de deux questions
distinctes. Au nom de quoi faudrait-il subordonner le départ
des armées rwandaise et ougandaise, que nous n'avons jamais
invitées chez nous, à la tenue de pourparlers inter-congolais
? S'accommoder de leur présence, ce serait accepter la
loi de la jungle.
C. B. – Pourriez-vous vous présenter comme candidat
aux prochaines élections présidentielles ?
J. K. – Rien n'est encore décidé à
ce sujet. Vous savez, je ne suis pas attaché aux honneurs,
politiques ou autres. Je ne serai satisfait que lorsque le Congo
sera à nouveau réunifié. Je veux poursuivre
l'œuvre de mon père, reconstruire ce pays, y remettre
de l'ordre...
Quant à la commission d'enquête chargée d'établir
les responsabilités dans la mort de mon père, je
peux vous dire qu'elle a toute liberté pour travailler.
Quelles qu'en soient les conséquences, elle ira au bout
de ses investigations. Il faut que la vérité se
fasse jour. Ses travaux ne m'empêcheront pas non plus d'aller
de l'avant sur le plan politique. Chacun pourra être appelé
à témoigner, y compris des ministres en fonction.
C. B. – Vous semblez populaire, surtout auprès des
jeunes. Vous considérez-vous comme le porte-parole ou le
représentant d'une nouvelle génération ?
J. K. – Il ne s'agit pas uniquement d'une question de générations.
Certes, les jeunes doivent apporter leur contribution, mais l'expérience
des aînés compte aussi. C'est pourquoi j'entends
prendre le temps d'évaluer la situation, les capacités,
les performances de chacun de ceux qui ont été au
pouvoir avant de remanier le gouvernement.
Vous savez, le Congo est un pays extrêmement complexe, où
coexistent des centaines d'ethnies. C'est bien plus difficile
à gérer qu'un État qui ne compte que deux
ou trois groupes, les Hutus et les Tutsis par exemple. En outre,
la RDC est aujourd'hui coupée en deux. Je dois donc veiller
à associer au gouvernement et aux négociations nos
compatriotes qui se trouvent dans les territoires occupés.
Ce sont eux qui souffrent vraiment, et non les politiciens de
Kinshasa avides, avant tout, de pouvoir. Devant des problèmes
aussi difficiles à résoudre, vous comprendrez que
je veuille prendre mon temps... Et puis, je n'aime pas agir sous
la pression.
C. B. — Du temps de votre père, la situation des
droits de l'homme était préoccupante dans votre
pays. Que comptez-vous faire pour y remédier ?
J. K. – Nous avons connu, en effet, certains problèmes.
Il n'empêche : le bilan est meilleur en zone gouvernementale
que du côté des rebelles. Ce qui se passe à
l'Est du Congo me touche beaucoup. J'ai le sentiment qu'il existe,
dans cette partie du pays, une volonté d'exterminer systématiquement
la population. Sinon, comment expliquer la mort de deux millions
de personnes ? Je compte organiser, à Kinshasa, une grande
conférence consacrée aux droits de l'homme. Et je
souhaite que cette conférence ne se contente pas de déclarations
théoriques. Elle devra formuler des conclusions claires,
dont nous pourrons tirer les enseignements afin, notamment, d'éduquer
nos services de sécurité, de leur apprendre à
mieux respecter les droits des gens. L'un de mes objectifs est
de construire un Etat de droit. Vous verrez qu'après cette
conférence tout va changer, très rapidement. Cela
dit, des mesures importantes ont d'ores et déjà
été prises. Les civils, par exemple, échappent
désormais à la juridiction des tribunaux militaires.
C.B. – Le fédéralisme peut-il représenter
une solution pour votre pays ?
J. K.– J'y suis opposé tant que la RDC demeure divisée.
Je redoute tout ce qui pourrait menacer l'unité du pays.
Je sais que les Rwandais emmènent à Kigali des Bamis,
des chefs traditionnels du Kivu. J'ai bien peur qu'ils ne les
endoctrinent et ne les contraignent à proclamer la sécession
du Kivu, sous couvert de fédéralisme. Ce qui est
sûr, c'est qu'il n'est pas question pour moi d'abandonner
le Kivu. Nous devons récupérer cette province, comme
toutes les autres d'ailleurs. D'aucuns estiment que le Congo est
trop vaste et nourrissent des projets de division ou de morcellement.
Je récuse vigoureusement ce point de vue. La restauration
complète de l'intégrité territoriale de la
RDC est, naturellement, notre premier objectif. Elle ne saurait
faire l'objet de la moindre négociation.
Notre position est simple : nous exigeons le retrait total des
troupes d'agression, qui pourrait être le prélude
d'une conférence régionale sur la stabilisation
et le développement. C'est dans ce cadre que les différentes
questions pourraient, enfin, être traitées de manière
globale. De même, c'est l'ensemble de la région qui
a besoin de démocratisation. Pas seulement le Congo, mais
aussi le Rwanda et le Burundi.
C. B. – Quelles sont vos priorités du moment ?
J. K. – Tout d'abord, faire la paix, sans laquelle aucune
reconstruction n'est possible. Nous voulons recouvrer notre souveraineté
sur l'ensemble de notre territoire, rétablir l'autorité
de l'État, remettre de l'ordre dans ce pays.
Ma seconde priorité, c'est évidemment la situation
sociale – donc l'économie – qui est dramatique
dans l'ensemble du pays, et particulièrement dans les provinces
occupées. Prenons l'exemple de la région de l'Equateur.
Avant la guerre, son approvisionnement était assuré,
depuis Kinshasa, par le fleuve. Les gens y sont désormais
privés de tout. Ils manquent de vêtements et de sel.
Ils doivent aller chercher les marchandises en traversant la forêt,
jusqu'à Bunia, à la frontière ougandaise.Dans
certaines régions, les gens sont nus...
Dans le même temps, les appareils rwandais et ougandais
poursuivent leurs navettes entre leur pays respectif et les zones
occupées de l'Est du Congo. Mais ces avions ne débarquent
que des cargaisons d'armes, de munitions et de soldats. Puis ils
repartent chargés de café et de bois. Les populations
locales, naturellement, ne recoivent aucune aide. Nous avons prévu,
pour notre part, des mesures sociales d'urgence pour ces régions.
C. B. – Lorsque, en janvier dernier, vous avez prêté
serment devant la Cour Suprême et succédé
à votre père, vous étiez encore un inconnu.
Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?
J. K. – Je suis né en 1971 à Hewa Bora, dans
le maquis de mon père. C'est d'abord là que j'ai
vécu. Nous sommes ensuite allés en Tanzanie. Mais
j'ai également passé du temps en Ouganda, plus précisément
dans le maquis de Kasindi, implanté dans le massif du Ruwenzori.
En 1996, comme mon père et les combattants de son mouvement,
j'ai rejoint l'AFDL[2] et James Kabarebe[3], qui commandait les
opérations du côté rwandais. Et c'est ainsi
que, en 1997, je me suis retrouvé à Kisangani, lors
de la victoire sur les mobutistes. J'ai vu comment les Rwandais
se comportaient avec les réfugiés hutus et je me
suis dit que nous finirions par avoir la guerre avec ces gens-là...
Mais par la suite, la commission de l'ONU chargée d'enquêter
sur le massacre des réfugiés hutus a été
empêchée de travailler. Son action a été
systématiquement entravée et il était impossible
de parler de ces massacres.
C. B. – Accepteriez-vous aujourd'hui que l'Onu relance cette
enquête ?
J. K. – Bien sûr ! La commission devrait pouvoir revenir
au Congo et y travailler librement. Mais force est de constater
que cette affaire n'intéresse plus personne. Quant au sort
des Congolais, il suscite plus d'indifférence encore. Depuis
1998, la guerre a fait bien d'autres victimes, congolaises celles-là.
Une ONG américaine, l'International rescue Committee, a
estimé que 2 500 000 Congolais avaient péri. Seulement,
la communauté internationale ne s'en soucie pas. Voilà
un génocide dont nul ne s'émeut !
C.B. – Ce sont des accusations très graves...
J. K. – Vous savez, dans les forêts du Kivu, il n'y
a ni caméras de CNN, ni témoins. Qui s'intéresse
vraiment aux massacres ? II se passe des choses très graves,
mais lorsque les Mayi Mayi[4] dénoncent ces atrocités,
on y voit de la propagande répandue par les extrémistes
hutus. Tout se passe désormais comme si, aux yeux de la
communauté internationale, le peuple congolais tout entier
était devenu Interhahamwe[5] !
C. B. – Vous sembler bien connaître les Rwandais.
Avez-vous déjà rencontré le président
Kagame, qui vous accuse d'abriter quelque 10 000 miliciens interahamwe
hutus hostiles à son régime ?
J. K. – Oui, je le connais depuis 1996. Je connais aussi,
je vous l'ai dit, le commandant James Kabarebe, avec lequel j'ai
combattu. Certains prétendent que le Congo protège
les Interahamwe. C'est absolument faux. Un jour, j'inviterai les
représentants de la communauté internationale à
rechercher les Interahamwe sur notre territoire et chacun pourra
constater qu'il n'y en a pas au Congo. Contrairement à
ce qui a été dit, ils n'ont pas été
intégrés dans notre armée. Cette accusation
n'est qu'un prétexte invoqué pour justifier la poursuite
de la guerre. La réalité, c'est que le peuple congolais
est victime de la négligence de la communauté internationale.
Quant à la vraie raison de ce conflit, elle est à
chercher du côté de nos richesses en matières
premières : l'or, le diamant, le bois précieux,
des minerais comme le colombo tantalite...
C. B. – Vous avez été le fils d'un révolutionnaire
et avez grandi dans le maquis. Quels enseignements avez-vous tiré
de cette expérience ?
J. K. – Ce n'était pas toujours facile. Mon père
parlait tout le temps de politique, de la nécessité
de libérer le pays. Il n'était question que de cela,
et il n'était pas souvent présent. Pour la famille,
c'était parfois dur. Notre père n'était pas
comme les autres, seule la lutte politique comptait pour lui.
C'est seulement par la suite, dans les années 80, que je
l'ai mieux compris. J'ai alors pris conscience de l'importance
de lutter contre Mobutu et j'ai trouvé que le combat de
mon père était justifié. D'ailleurs, mon
père ne se battait pas uniquement contre Mobutu, mais contre
le mobutisme dans son ensemble.
La valeur la plus importante qu'il m'ait légué,
c'est le patriotisme. Et comme l'a si bien dit ma mère
lors des funérailles, nous sommes et nous demeurerons les
disciples de Laurent-Désiré Kabila.
C. B. – Avez-vous le sentiment que la position de votre
pays est mieux comprise à l'étranger, notamment
en Afrique et en Europe ?
J. K. – Mes interlocuteurs africains semblent bien timides
: tous comprennent que l'Ouganda et le Rwanda n'ont rien à
faire dans notre pays et devraient se retirer, mais nul n'ose
le dire ouvertement. Comment ne pas y voir une certaine hypocrisie
? J'ai clairement dit à Kagame qu'on ne pouvait parler
d'unité africaine, alors que son armée coupe le
Congo en deux.
Pour ce qui concerne les pays européens, je voudrais que
la Belgique s'engage dans le processus de médiation. En
vertu de nos liens historiques, la Belgique a le devoir d'agir.
Elle ne peut se contenter de demeurer spectatrice...Quant à
la France, elle nous a défendu au Conseil de sécurité[6].
Je crois qu'elle a bien compris la situation.
------------------------------------------------------------------------
[1] L'accord de paix de Lusaka a été
signé par la RDC, le Zimbabwe, l'Angola, la Namibie, l'Ouganda
et le Rwanda. Il a ensuite été ratifié par
les trois mouvements armés de l'opposition congolaise.
Il prévoit un cessez-le-feu, le retrait des troupes étrangères,
le déploiement d'une force de maintien de la paix et un
accord intérieur sur de nouvelles institutions et un partage
démocratique du pouvoir.
[2] Alliance des forces démocratiques pour la libération
du Congo. En septembre 1996, sous la houlette du Rwanda et de
l'Ouganda et avec l'appui militaire de ces deux pays, une coalition
composée de quatre mouvements s'était formée.
Laurent-Désiré Kabila, qui dirigeait le Parti pour
la révolution populaire, fut choisi comme porte-parole
du mouvement. L'objectif de l'AFDL était de démanteler
les camps de réfugiés hutus situés à
la frontière du Rwanda, de sécuriser la frontière
et, à terme, de chasser Mobutu.
[3] James Kabarebe, un Tutsi rwandais proche du président
Paul Kagame, dirigeait les opérations militaires de la
première guerre du Congo et fut ensuite nommé chef
d’état-major de la nouvelle armée congolaise
avant d’être « remercié » par le
président Kabila en juillet 1998. Il entama la seconde
guerre du Congo quelques jours plus tard.
[4] Il s’agit des forces de résistance populaire
du Kivu, qui combattent les armées rwandaises et ougandaises
dans l’Est de la RDC. Nombre d’entre eux partagent
l’idéologie des miliciens hutus, fondée sur
la haine ethnique. Le terme « Mayi Mayi » («
eau » en swahili) vient du fait que dans la tradition régionale,
les combattants s’aspergeaient d’eau avant le combat,
ce qui était supposé les rendre invulnérables.
[5] Miliciens hutus, responsables du génocide de 1994,
et pour partie réfugiés en RDC depuis l'accession
au pouvoir du FPR à Kigali. Cf. l'entretien accordé
par le président rwandais Paul Kagame au quotidien Libération
le 13 mars 2001.
[6] La France a notamment dénoncé la situation dans
l’Est l’Est du pays, « où le droit à
la vie est largement bafoué », et plaidé pour
que les Congolais reçoivent « l’aide qu’ils
méritent » (intervention du représentant de
la France au Conseil de sécurité des Nations unies,
le 28 novembre 2000).
|