Le
prix élevé de la guerre: l'isolement de Washington
Les campagnes militaires ont pour but de renforcer et d'élargir le
pouvoir politique du pays belligérant. La guerre contre l'Irak a
l'effet contraire: les Etats-Unis sont plus isolés que jamais.
Solidaire
16-04-2003
L'ambassadeur américain au Mexique, Antonio Garza, fait sa complainte
devant le mur des lamentations: «Avant la guerre, environ la moitié
de la population mexicaine avait une image positive des Etats-Unis. A présent,
ils ne sont plus que 25%. Les résultats se feront sentir, car la
population oblige le gouvernement mexicain à garder ses distances
à l'égard des Etats-Unis.»1 La même constatation
vaut pour la France, l'Allemagne, la Belgique...
Dans les pays où le gouvernement a ouvertement choisi le parti des
Etats-Unis ú peu nombreux par rapport à la première
guerre contre l'Irak en 1991 ú l'opinion publique fait reculer le
gouvernement. En Pologne, le président Aleksander Kwasniewski et
le Premier ministre Leszek Miller sont dans l'embarras suite au soutien
qu'ils ont accordé à la guerre d'agression américaine.
78% des Polonais sont contre la guerre, «mais il y a des situations
où un homme d'Etat doit aller à l'encontre de la majorité
de la population», a déclaré Kwasniewski.2 Cette interprétation
singulière des règles de la démocratie a suscité
tant de colère que le Premier ministre Miller est contraint d'organiser
des élections anticipées.
«Monsieur Aznar est un terroriste»3, remarque Javier Madrazo
de Gauches Unies en parlant du Premier ministre espagnol. Le dirigeant socialiste
espagnol Pascual Maragall a assimilé Aznar au propagandiste nazi
Hermann Goering. Avant la guerre et pendant la première semaine des
hostilités, Aznar était présent aux sommets de Bush
et Blair. Les deux dernières semaines, il est resté à
l'arrière-plan, préférant s'enfouir la tête dans
sable.
«Comment voulez-vous que nous recrutions des membres pour le parti
travailliste, alors que notre gouvernement bombarde l'Irak?»4 Ces
propos désabusés proviennent de Steve Morphew, chef de fraction
travailliste au conseil municipal de Norwich en Grande-Bretagne. Le parti
du Premier ministre Blair a perdu la moitié de ses membres. Le Labour
est confronté à la plus grande révolte parlementaire
de l'histoire britannique. 140 parlementaires travaillistes ont voté
contre la politique de guerre de leur propre parti. Sept membres du gouvernement
ont démissionné. La résistance populaire est si grande
que Blair se voit aujourd'hui contraint de se distancier des plans de guerre
contre la Syrie et d'insister pour que l'Onu joue un rôle «important»
dans la reconstruction de l'Irak.
L'Allemagne, la Russie, la France, mises
à l'écart
Partout dans le monde, les populations haïssent l'impérialisme
américain. Même l'Afrique du Sud, partenaire fidèle
des Etats-Unis, a dénoncé la guerre contre l'Irak comme un
crime. Mais Washington est prise au piège par son propre succès
militaire. «C'est une des campagnes militaires les plus glorieuses»,
déclare le vice-président Dick Cheney.5 Le ministre de la
Défense Rumsfeld apparaît aux conférences de presses
avec l'allure d'un boxeur invincible. Mais l'ancien conseiller national
en matière de sécurité Zbigniew Brzezinski exhorte
à plus de retenue: «Le danger existe que certains veuillent
répéter la leçon irakienne en Syrie, au Liban ou en
Iran».6 Brzezinski affirme que le fossé qui s'est creusé
entre les Etats-Unis et de nombreux alliés risque de s'approfondir
si les Américains persistent à poursuivre leurs plans belliqueux.
Mais les contradictions s'intensifieront nécessairement, même
si Bush ne déclare pas immédiatement la guerre à la
Syrie ou à la Corée du Nord. Après avoir envahi la
Belgique en 1940, les nazis ont installé une administration militaire
et civile. Les Américains vont faire la même chose en Irak.
L'administration militaire sera dirigée par le général
Tommy Franks, l'administration civile par l'ancien général
Jay Garner et l'ancien chef de la CIA James Woolsey. Franks, Garner et Woolsey
disposeront d'une force d'occupation de 210.000 hommes.7 Ils traiteront
l'Irak comme un protectorat américain. L'administration civile commencera
par la privatisation du secteur pétrolier irakien, qui sera dirigé
par l'ancien patron de Shell, Philip Carroll.8 Ce dernier a de quoi regarder
le butin les yeux exorbités: 10% des réserves pétrolières
mondiales l'attendent. La Russie, la France et l'Allemagne sont acculés
au rôle de spectateurs impuissants.
Ce trio sera écarté de toute participation à la reconstruction
lucrative de l'Irak. La Chambre américaine des représentants
a approuvé une loi sur le financement de la guerre excluant ces trois
pays des contrats en Irak.9 Chapeautés par l'Onu, les trois pays
pourront bien coorganiser l'aide humanitaire. La Russie, la France et dans
une moindre mesure l'Allemagne détenaient des contrats profitables
avec l'Irak avant la guerre. Ils tombent aujourd'hui à l'eau. Les
grincements de dents de Moscou, de Paris et de Berlin résonnent jusqu'à
Washington.
Les Etats-Unis ne sont pas invincibles
Dans le monde arabe, la haine contre les Etats-Unis est quasi palpable.
La chute de Bagdad et de Bassora a provoqué une énorme déception,
mais également une énorme colère. Lors de la prise
de l'aéroport de Bagdad par les forces américaines, des dizaines
de milliers de personnes sont descendues dans les rues dans les villes jordaniennes
Aman, Irbid, Aqaba.
Les manifestations ont duré tout le week-end. La colère des
manifestants s'adressait aux Américains et au roi jordanien Abdallah.
«Vous avez vendu Bagdad pour un dollar», scandait la masse.
Au même moment, Israël a entamé pour la première
fois depuis 1967 la construction d'une colonie juive dans la zone palestinienne
de Jérusalem.10 Chaque Arabe sait qu'Israël ne peut prendre
une telle initiative sans couverture américaine.
En même temps, la nouvelle a été annoncée que
des combattants afghans ont attaqué simultanément cinq bases
américaines en lançant des tirs de mortier. L'un des principaux
alliés du Premier ministre-collaborateur Karzai, Haji Gilani, a été
abattu. Ahmed Karzai, frère du Premier ministre, déclare que
la résistance se renforce de jour en jour.11 La superpuissance américaine
n'est-elle donc pas invincible? L'Irak a résisté durant 13
ans à la guerre-embargo-guerre et continue à se battre. Si
Goliath n'est effectivement pas invincible, pourquoi ne pas redoubler, nous
aussi, notre résistance?
1. Junge Welt, 11/3/03 · 2. June Welt, 8/4/03 ·
3. The Guardian, 7/4/03 · 4. The Economist, 5/4/03 · 5. Doug
Simpson, Cheney dismisses war critics, Associated Press, 9 avril 2003 ·
6. Der Spiegel, 15/03, p. 40 · 7. The Los Angeles Times, 10/4/03
· 8. The New York Times, 2/4/03 · 9. Russia Journal, Official:
Nato ignores Russia's interests, 10/4/03 · 10. The Guardian, 7/4/03
· 11. Kathy Gannon, Taliban reviving structure in Afghanistan, Associated
Press, 7/4/03. |