Belgique
Loi de compétence universelle: histoire d'une loi boomerang
Lien intéressant: http://www.stopusa.be
Nombre de politiciens belges veulent éliminer ou vider de sa substance
la loi de compétence universelle. Pourtant, elle n'a pas été
votée par les fils de Saddam Hussein. Mais qui alors l'a approuvée?
Et pourquoi ce retournement?
Marco Louvier
02-07-2003
Version 1: l'avenir radieux de la démocratie universelle
Que ceux qui ont voté la loi de compétence universelle
lèvent la main! C'est en 1991 que le ministre de la Justice Melchior
Wathelet (CdH) soumet au Parlement un projet de loi qui exécute
une obligation contractée en... 1949. A cette date, la Belgique
a en effet ratifié les conventions de Genève sur le droit
international humanitaire. Le projet de loi énumère ainsi
vingt types de crimes graves, dont la torture et les crimes de guerre,
et fixe les peines pour chacun. Elle stipule aussi que «les
juridictions belges sont compétentes pour connaître des infractions
prévues à la présente loi, indépendamment
du lieu où celles-ci auront été commises».
C'est le principe de la compétence universelle. Que l'on retrouve
d'ailleurs dans diverses conventions internationales.
Qui lève la main, donc? Tous les députés et sénateurs
de l'époque: ils votent à l'unanimité la loi du 16
juin 1993. Cinq sénateurs déposent même un amendement
pour étendre l'application de la loi aux guerres civiles. Ils font
référence aux «violations du droit humanitaire
en Bosnie, Somalie, Sri Lanka, Azerbaïdjan, Géorgie, Afghanistan»
(1).
Il faut situer le contexte: le Mur de Berlin est tombé, les sirènes
du capitalisme annoncent une ère de prospérité et
de démocratie sans précédent. Et dans ce cadre, la
notion de devoir d'ingérence fait surface. Tandis que le mouvement
de libération des années 60 défendait l'autodétermination
des Etats, la pensée libérale et anti-tiersmondiste entend
désormais imposer au monde le modèle occidental. Et l'on
retrouve ainsi parmi les signataires de cet amendement, un certain de
Donnéa (MR), qui figure aujourd'hui parmi les plus acharnés
opposants aux poursuites contre les violations américaines du droit
humanitaire.
En 1995, une instruction est engagée (notamment sur base de révélations
de Solidaire) contre les quatre de Butare, impliqués dans le génocide
rwandais de 1994. C'est la seule affaire qui aboutira jamais. Paradoxalement,
ils ne sont pas accusés en tant que tel de génocide, car
la convention de 1948 sur le génocide ne prévoit que la
compétence territoriale des tribunaux nationaux, pas la compétence
universelle. Et le génocide ne figure donc pas dans la loi de 1993.
Jusqu'à la modification introduite en 1999.
Version 2: tous au trou, sauf Sharon
La proposition de loi est déposée par Michel Foret (MR), avec
Roger Lallemand (PS), Hugo Coveliers (VLD), Frederik Erdman (SP.a), Joëlle
Milquet (Cdh), Claude Desmedt (MR) et Alain Destexhe (MR). Le projet serait
né en septembre 1996 quand le groupe PRL-FDF (le futur MR) du Sénat
organise un colloque sur le génocide. Le Rwanda est encore dans tous
les esprits. Le paragraphe 1er de l'article 1er ajoute donc le génocide
aux crimes punis par la loi. Qui lève la main, cette fois? A nouveau,
tous les parlementaires, à l'unanimité.
Bientôt, les juridictions belges sont saisies d'une multitude de plaintes
contre des dirigeants politiques comme Rafsanjani (Iran), Hissène
Habré (Tchad), Driss Basri (Maroc), Paul Kagame (Rwanda), Laurent-Désiré
Kabila et son ministre Yerodia (Congo), Saddam Hussein (Irak), Fidel Castro
(Cuba), Laurent Gbagbo (Côte d'Ivoire), etc. Les milieux politiques
n'y trouvent rien à redire. La seule plainte qui leur pose problème,
c'est celle visant le Premier ministre israélien Ariel Sharon pour
son implication dans les massacres des camps de réfugiés palestiniens
de Sabra et Chatila. La campagne lancée par Israël contre la
Belgique n'y est pas étrangère. Pourtant, en 1961, Israël
n'a pas hésité à appliquer la compétence universelle
en jugeant Adolf Eichman pour des crimes contre l'humanité commis
en Europe.
Mais c'est en 2003 qu'on va véritablement assister à un changement
de cap du monde politique belge, avec deux plaintes visant des responsables
américains. La loi lancée contre les supposés sauvages
du tiers monde par l'autoproclamé Occident civilisé revient
comme un boomerang sur ce dernier. Car finalement, les bombes nucléaires,
l'agent orange, les bombes à fragmentation et les armes à
uranium appauvri ne sont pas des inventions africaines...
Le 18 mars, des familles irakiennes (soutenues par le député
PS Moriaux) portent plainte contre George Bush père, Dick Cheney
et Colin Powel pour des crimes commis lors de la guerre du Golfe de 1991.
A peine un mois plus tard, le Parlement modifie la loi de compétence
universelle.
Version 3: touche pas à mes potes américains
La modification du 23 avril 2003 soumet la loi à un puissant filtre:
le gouvernement peut désormais renvoyer une plainte vers la justice
d'un autre pays s'il n'y a pas de rattachement à la Belgique (si
l'auteur ou la victime n'est pas belge, ou si le fait n'a pas été
commis en Belgique). Cette fois, pas d'unanimité: PS, Ecolo et
Agalev sont contre la modification, estimant qu'elle viole le principe
de la séparation des pouvoirs. Mais une majorité alternative
(avec le CD&V et le Vlaams Blok) vote la loi.
Le 14 mai, une plainte déposée au nom dix-neuf Irakiens
et Jordaniens a un retentissement international. Elle vise le général
Franks, chef des armées US en Irak. Le gouvernement belge décide
presque immédiatement de renvoyer la plainte vers les juridictions
américaines.
Le professeur de droit international Olivier Corten (ULB) s'étonne
que la Belgique ait estimé que les Etats-Unis soient aptes à
assurer un «procès équitable» en jugeant
certains de leurs plus hauts responsables militaires et politiques. Les
Etats-Unis, note-t-il, «sont critiqués dans le monde
entier pour la manière dont ils mènent les procédures
pénales à l'encontre des personnes accusées de terrorisme,
actuellement détenues sur la base de Guantanamo.» (2)
Mais à en croire les menaces du ministre US de la Défense
Rumsfeld, le 12 juin, de ne pas maintenir le siège de l'Otan en
Belgique, le simple fait de pouvoir introduire une plainte contre une
responsable américain est déjà en soi inacceptable.
D'où une quatrième modification en vue de la loi.
Version 4: enterrement de 1ère classe
Le président du VLD Karel De Gucht est parmi les premiers à
se soumettre à la menace de Rumsfeld. Pour lui, la loi doit être
modifiée au cours de la nouvelle législature, de manière
à «exclure les plaintes contre des ressortissants de
pays alliés à la Belgique».(3) Quelques jours
après que le Premier ministre rejette l'idée de toucher
à la loi, le gouvernement décide le 22 juin... de la revoir
dès l'entrée en fonction de la nouvelle majorité.
Désormais, pour que la plainte soit recevable, il faudrait que
la victime ou l'accusé réside en Belgique. Le principe de
compétence universelle est donc totalement évacué.
Le PS suit arguant que, dans la nouvelle version de la loi, le pouvoir
exécutif ne pourra plus interférer dans la procédure.
Sur le fond, la violente attaque de la ministre Onkelinx contre Moriaux,
membre du même PS, montre que pour la direction socialiste, il n'est
pas question d'affronter les Etats-Unis sur ce terrain.
«Visiblement, relève Corten, nos alliés sont présumés,
de manière irréfragable, ne jamais violer le droit pénal
international, et ce en dépit d'une histoire pour le moins chargée
en ce domaine. Qu'il suffise de penser aux crimes commis par l'armée
des États-Unis au Vietnam.» (4) Et d'après les
plans actuels de Washington, ses violations du droit international ne
risquent pas de suivre une courbe descendante...
(1) Rapport à la Chambre des Représentants,
27/5/93 · (2) La Libre Belgique, 20/6/03 · (3) La Libre
Belgique, 18/6/03 · (4) La Libre Belgique, 20/6/03.
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