Le pays le plus riche du monde sans électricité
Durant plusieurs jours, cinquante millions d'Américains
et de Canadiens ont été privés d'électricité.
Les pannes de courant ont débuté le jeudi 14 août.
Lundi après-midi, l'électricité n'avait pas encore
été rétablie partout. Ce n'est pas un simple accident,
s'avère-t-il.
Peter Franssen (Solidaire)
20-08-2003
Au bon vieux temps, il existait encore des lois, des
prescriptions et les règlements. Même en Amérique.
Mais, dans les années 80, lorsque, partout dans le monde, le capitalisme
pataugeait déjà depuis une décennie dans une crise
sans issue, ces lois, prescriptions et règlements ont été
de trop. Sous la direction idéologique du président américain
Ronald Reagan et du Premier ministre britannique Margaret Thatcher, une
période de dérégulation a vu le jour. Une phase moderne
du capitalisme moderne, a-t-on dit.
En 1992, aux Etats-Unis, cela a culminé par une
loi visant à déréguler sur le plan national le secteur
de l'électricité. Au cours des années précédentes,
les géants de ce secteur, tels Niagara Mohawk Power Company, Long
Island Lighting, Enron, s'étaient encore parfois heurtés
de front au pouvoir judiciaire parce qu'ils gonflaient trop leurs prix,
parce qu'en contradiction avec la loi, ils coupaient l'électricité
aux mauvais payeurs, parce qu'ils investissaient trop peu dans le réseau.
La loi de 1992, un beau cadeau du président Bush, Sr., avait mis
un terme à tout cela. Dorénavant, les compagnies d'électricité
allaient se soumettre de la façon la plus stricte aux réglementations
et aux lois. Pour la simple raison qu'on avait complètement supprimé
les lois et les réglementations.
La loi allait toutefois bien coûter quelques dollars aux compagnies
d'électricité. Dans les Etats, certains hommes politiques
tentaient de bloquer la loi fédérale. En Californie, par
exemple, les électriciens avaient dû déposer 39 millions
de dollars sur la table pour une campagne contre un référendum
réclamant le blocage de la loi fédérale. L'offensive
des compagnies d'électricité allait être victorieuse.
Résultat: à San Diego, la première ville où
la réglementation allait être supprimée, le prix de
l'électricité allait augmenter de 300% en un rien de temps.(1)
De ce fait, les électriciens pouvaient aisément payer leurs
cotisations aux campagnes des républicains ou des démocrates
soucieux d'être élus. En 2000, George Bush fils recevaient
des électriciens un cadeau de 16 millions de dollars.
Rio de Janeiro se mue en RioDark (noirceur)
Les compagnies américaines d'électricité
ramassent le pognon là où il y en a. Dans le tiers-monde
aussi, bien sûr. Ainsi, Houston Industries a repris le réseau
d'électricité dans de nombreuses parties du Brésil.
Dans le temps, ce réseau était la possession de l'Etat.
Mais, vous savez, le capitalisme moderne signifie non seulement dérégulation,
mais également privatisation. D'où le fait qu'aujourd'hui,
Houston Industries gère également l'éclairage de
la grande métropole brésilienne de Rio de Janeiro. Ou disons
plutôt: coupe l'éclairage, car les panes de courant y sont
si fréquentes que Rio est désormais surnommée Rio
Dark.
L'ancien secrétaire d'Etat à l'Energie, Bill Richardson,
faisait allusion à cette situation et disait, à propos du
réseau d'électricité des Etats-Unis: «Nous
sommes une superpuissance mais nous avons un réseau d'électricité
digne d'un pays du tiers monde.» (2)
Dans l'Ohio est apparue une pénurie d'eau, dans le Michigan, on
a décrété l'Etat d'urgence, à New York City,
le métro est tombé en panne. Pourquoi? Parce que les riches
compagnies d'électricité ne fournissent que la crème
du potage et qu'elles refusent d'investir à long terme. 56 milliards
de dollars sont nécessaires pour moderniser le réseau. Si
les Américains n'y forcent pas les compagnies d'électricité,
c'est une fois de plus le contribuable qui va devoir casquer.
1. Greg Palast, Power outrage traced to dim bulb
in White House, Znet, 15 août 2003 · 2. David Adam, A third
world elektrocutie grid, The Guardian, 16 août 2003.
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