dimanche, 16 avril 2006, 11h42

Grève générale pour la démocratie au Népal
Exclusif: interview de Sunil Manandahar, dirigeant syndical népalais

Sunil Manandahar, responsable syndical au Népal, livre son témoignage de la lutte contre la dictature du roi. Arrêté juste après cette interview, il a passé plusieurs jours en prison.

Solidaire, 19-04-2006

Les manifestations pacifiques exigeant la restauration de la démocratie au Népal se heurtent à une répression brutale de la part de l'armée du roi Gyanendra. (Photo internet)

Sept partis politiques forment un front avec le Parti communiste maoïste, les syndicats et d'autres organisations progressistes pour renverser le roi. (Photo internet)

Nous apprenons ce 15 avril qu'il y a 2000 manifestants en prison. Cinq manifestants ont été tués et 500 sérieusement blessés. (Photo internet)

- Cliquez sur la photo pour l'agrandir -


Sunil Manandahar est président de la Fédération népalaise des syndicats progressistes (NPTUF). Il est l'un des fondateurs du comité de coordination de l'ensemble du mouvement syndical népalais. Depuis plusieurs jours, le comité, avec une coalition de sept partis, dirige une grève générale contre le régime dictatorial du roi Gyanendra. Grève soutenue par la guérilla maoïste.

Le 12 avril, juste après l'interview, un rassemblement de protestation est organisé à Koteshwor (Katmandou). Y participent des leaders politiques, des responsables des syndicats, des dirigeants d'organisations ainsi que de nombreux résidents locaux. Avec des mots d'ordre et slogans comme: «À bas la monarchie autocratique», «Non aux atrocités policières», «Longue vie à une vraie démocratie». Au cours de la manifestation, la police arrête Sunil Manandahar ainsi que plus de 300 dirigeants de partis et autres associations. Ce 15 avril, nous apprenons qu'il a été libéré.

Quelle est la situation au Népal? Qui s'oppose aujourd'hui au régime du roi Gyanendra?

Sunil Manandahar. La situation au Népal est très tendue. Les gens combattent le régime autocratique instauré voici trois ans par le roi Gyanendra. En mai 2003, celui-ci a dissous le parlement élu. Ensuite, par un coup d'État militaire silencieux, il a renvoyé à ses foyers le gouvernement élu de M. Deuba, sous prétexte que ledit gouvernement n'a pas su liquider l'insurrection maoïste et organiser des élections. Le 1er février 2004, il s'arroge tous les pouvoirs et impose un pouvoir militaire non déclaré. Depuis, le peuple combat la dictature féodale et militaire. Aujourd'hui, l'Alliance des sept partis1 combat le régime militaire autocratique du roi, alors que, d'un autre côté, le Parti communiste maoïste népalais mène une lutte armée depuis dix ans. Récemment, via un mémorandum d'entente (MOU), l'Alliance et les maoïstes ont décidé de conjuguer leurs forces contre ce régime en vue de restaurer la démocratie.

Toutefois, le roi a demandé le soutien de l'Occident en prétextant que le mouvement est devenu une alliance entre les maoïstes et les sept partis. Les États-Unis, l'Union européenne et l'Inde exercent des pressions sur les partis afin qu'ils se réconcilient avec le roi. Mais leurs appels sont ignorés par le roi, lequel rassemble toutes ses forces afin de liquider le mouvement populaire. Aujourd'hui, les gens de toutes les couches de la société népalaise défilent dans les rues afin de réclamer la restauration de la démocratie. Le roi oppose une répression brutale au mouvement de l'Alliance des sept partis, tuant de nombreux manifestants. Toute la force militaire est concentrée sur les manifestations pacifiques. Chaque jour, des centaines de gens sont tués ou grièvement blessés par balles ou par des charges à la matraque.

Pour quoi exactement luttez-vous?

Sunil Manandahar. Actuellement, les objectifs de l'Alliance des sept partis sont: (1) la restauration du parlement dissous, (2) la formation d'un gouvernement de coalition comprenant tous les partis y compris les maoïstes, (3) la tenue d'élections pour l'assemblée constituante, laquelle devra rédiger une nouvelle constitution qui permettra au peuple de décider du rôle et de l'avenir du roi.

Combien y a-t-il eu d'arrestations, ici?

Sunil Manandahar. Des milliers, y compris des personnalités des médias, des militants des droits de l'homme, des leaders politiques, des paysans, des travailleurs et des fonctionnaires des quatre coins du pays.

Comment organisez-vous la grève générale?

Sunil Manandahar. Nous organisons des manifestations pacifiques pour appuyer la mobilisation de masse et nous invitons le peuple à rallier le mouvement pacifique. Les gens répondent favorablement à l'appel et sont très nombreux à se joindre au mouvement.

Comment voyez-vous l'avenir?

Sunil Manandahar. Comme l'agitation se propage partout dans le pays, que les gens de tous bords s'insurgent contre ce régime et que l'instauration d'une république est devenue une exigence générale, nous pensons que le mouvement sera bientôt victorieux. Il est très important aussi que les puissances occidentales ne se remettent pas à soutenir militairement l'actuel régime.

Qu'attendez-vous des forces progressistes en Europe?

Sunil Manandahar. Un soutien ferme à notre agitation de masse. Nous espérons par ailleurs que toutes les forces et gouvernements démocratiques du monde entier vont accroître les pressions sur le roi. En même temps, il sera très utile de faire connaître partout la situation au Népal ainsi que l'aspiration populaire à un Népal démocratique.

1 Sept partis d'opposition faisant partie du Parlement avant 2004

«Démocratie naissante» et livraisons d'armes

Un peu d'espoir dans la situation actuelle du Népal. Sept partis politiques forment un front uni avec le Parti communiste maoïste népalais afin de renverser le roi. Ce front constitue une épine dans le pied des bailleurs de fonds américains et européens soutenant le régime népalais. Le gouvernement belge a lui aussi un poids sur la conscience ­ pour autant qu'il en ait une. Rappelez-vous: en été 2002, la Belgique a livré 5.500 fusils-mitrailleurs Minimi à l'armée royale du Népal.

La livraison était justifiée par le gouvernement arc-en-ciel (libéraux, socialistes et écolos) parce que «le Népal est une démocratie naissante qu'il faut soutenir contre les rebelles communistes», affirmaient Louis Michel et Guy Verhofstadt. Le gouvernement n'a donc vu aucun inconvénient à mettre de côté l'interdiction de livrer des armes à un pays en guerre civile. Puis, en octobre 2002, le roi Gyanendra du Népal a renvoyé dans ses foyers le gouvernement élu de cette «démocratie naissante». Mais la livraison de fusils-mitrailleurs a quand même eu lieu.

Depuis lors, toutes les instances internationales reconnaissent que le Népal est une dictature qui organise une répression des plus sévères contre le peuple. Jorn De Cock, correspondant à l'étranger du quotidien flamand De Standaard, conclut notamment: «Le roi se maintient par la force des armes. L'arsenal de l'Armée royale népalaise comprend 5.000 Minimi de Herstal. Brusquement, tout l'Occident déplore qu'il y ait tant de violence au Népal. Même son de cloche du côté de l'Union européenne, dont le Commissariat à l'aide humanitaire est dirigé par un certain Louis Michel.» (DS, 13 avril 2006)