
JOHN CATALINOTTO,
janvier 2006
Ceux qui connaissent la capitale malienne et savent que Bamako ne possède
qu’une poignée d’ édifices de taille imposante
– les immeubles gouvernementaux, l’hôtel de luxe à
15 étages, la Banque internationale et la Grande Mosquée –
auront peut-être trouvé étonnant le choix de cette ville
pour accueillir la session consacrée à l’Afrique du
Forum Social Mondial.
Mais le Mali possède une riche histoire qui rappelle à l’esprit
l’apogée de la civilisation africaine avant que la traite des
esclaves ne vienne décimer le continent. Au début du 14e siècle
le Mali constituait le pôle principal d’un empire plus vaste
que l’Europe médiévale situé sur la route commerciale
s’étendant du Moyen-Orient à la Côte d’Or
de l'Afrique.
Cette route passait par la légendaire cité de Tombouctou,
située dans l’aride région du Mali septentrional connue
sous le nom de Sahel, au bord du désert du Sahara. On dit que Mansa
(ou Kakan) Moussa, le souverain malien du 14e siècle, se rendit une
fois à la Mecque avec une suite de 60.000 serviteurs, dont chacun
portait un lingot d’or. Il fit don de tellement d’or au Caire
que sa générosité ruina le marché médiéval
de l’or.
Réduit à l’extrême pauvreté et dépourvu
de tout accès à la mer, le Mali d’aujourd’hui
continue néanmoins à produire et exporter de l’or ainsi
que du coton. Ces deux produits représentent 80 % des exportations
du pays. Avec ses 1.241.341 kilomètres carrés, le Mali est
deux fois plus vaste que le Texas, mais seulement 4 % du territoire est
cultivable, principalement le delta intérieur du puissant fleuve
Niger, qui trouve sa source dans les montagnes de la Guinée voisine
et se dirige vers le nord-est pour ensuite se retourner vers le sud-ouest
à travers le Niger et le Nigeria et se déverser enfin dans
les champs pétrolifères du Nigeria dans le Golfe de Guinée.
Plus d’un million des 12,5 millions de Maliens habitent la capitale
Bamako, une ville aux rues bordées d’arbres et aux maisons
de bois qui donne plutôt l’impression d’un village géant.
De nombreux Maliens vivent dans le dénuement le plus complet –
il est plutôt question de survie – à peu près
autant qu’en Bolivie. 10 % des habitants sont des nomades, principalement
des Touaregs au nord du pays.
Le taux de mortalité infantile au Mali est de plus de 100 sur 1000
naissances effectives. Le taux d’alphabétisation adulte est
en-dessous de 50 pour cent.
Mais quiconque se promène sur le Pont des Martyrs reliant les rives
nord et le sud du Niger sera frappé par l’activité bouillonnante
tant de la population que de la circulation. La plupart des habitants semblent
bien s’y porter, la densité du parc de mobylettes et vieilles
voitures étant comparable à ce que l’on constate dans
n’importe quelle ville moderne. Poursuivez à travers le marché,
d’une longueur de plusieurs pâtés de maisons, en direction
de la grande mosquée : la plupart des gens marchent le long des étroites
rues bondées de la capitale, les femmes vêtues des plus belles
couleurs, et les hommes souvent grands. Tout le monde est occupé
à vendre ou acheter quelque chose dans ces rues, surtout des produits
manufacturés bon marché du monde entier.
Le Mali avait un gouvernement progressiste quand il obtint son indépendance
de l’Empire français en 1960, mais depuis, tout comme la plupart
des états d’Afrique francophone, il s’est laissé
attirer par le néo-colonialisme français. La monnaie du Mali
, le franc CFA, est liée à l’euro, tout comme celle
des Bahamas ou de l’Equateur est indexée sur le dollar. Les
seuls emplois réels sont à rechercher dans l’administration,
le chemin de fer, en voie de privatisation, ou les mines d’or, mais
80 % des gens vivent de la terre et les prix du coton sont si bas sur le
marché mondial que l’agrobusiness impérialiste élimine
peu à peu les producteurs locaux.
L’AFRIQUE AU CENTRE DES PREOCCUPATIONS
Les organisateurs
du Forum Social Mondial avaient choisi cette ville pour accueillir la session
Afrique de son édition 2006 du 19 au 23 janvier. Les militants maliens
ont organisé, malgré la modicité des infrastructures
existantes, un ensemble de 600 réunions qui se sont déroulées
à la période convenue dans les universités, les palais
des congrès, les musées et les salles de conférence de
Bamako. Selon les intrépides organisateurs, dont l’ancienne ministre
de la culture Aminata Traore, quelque 15-20.000 personnes, la plupart d’Afrique
francophone, dont de nombreux agriculteurs villageois, ont participé
au FSM de Bamako.
Pour la première fois en cinq ans d’existence du FSM, les questions
africaines étaient au centre des préoccupations. Selon l’organisateur
malien Mamadou Goita, « il y avait plus de 300 personnes des zones rurales
du Mali, et 8000 étaient venues des pays voisins. Tous ont participé
au forum et enrichi les débats, ceci n’était jamais arrivé
auparavant. »
Lors de la première manifestation du 19 janvier, des milliers de personnes
ont défilé dans les rues de Bamako jusqu’au Stade National,
exigeant un commerce mondial plus juste, l’abandon des projets de privatisation
du chemin de fer, la fin des subventions à l’agribusiness impérialiste,
la liberté du Sahara Occidental et l’annulation de la dette.
Pour les Africains, qui pour la première fois pouvaient discuter de
leurs problèmes de tous les jours devant le monde entier, le forum
était l’occasion d’exprimer un certain nombre de revendications
essentielles. Un commerce agricole plus juste, grâce à la fin
des subventions à l’agrobusiness impérialiste, le développement
de l’industrie en Afrique, le meilleur accueil des immigrés en
Europe, la protection de l’environnement dans les pays pauvres, l’annulation
de l’écrasant fardeau de la dette figuraient tous au programme.
Le 23 janvier un groupe d’invités étrangers du Liban,
de Turquie, de Syrie, de Suède, de Belgique et des USA se rendit dans
un restaurant local près de la gare ferroviaire. Alors que nous prenions
congé, quelques jeunes Maliens nous implorèrent de communiquer
au FSM et au monde entier le message suivant : « Tout ce que nous voulons,
c’est du travail. Nous préfererions rester travailler ici. Sinon
nous serons obligé d’aller travailler en Europe. »
Cette gare se situait à un bout de la voie ferrée reliant Bamako
à Dakar (Sénégal) qui vit la grève historique
de 10 mois de 1947-48, laquelle joua un rôle primordial dans la lutte
de la région pour l’indépendance. L’auteur-cinéaste
sénégalais Sembene Ousmane a fait connaître l’histoire
de cette grève au monde entier sous forme littéraire dans son
roman Les Bouts de Bois de Dieu.
Au FSM, les Maliens ont attiré l’attention sur le problème
essentiel de la privatisation du chemin de fer et de sa vente éventuelle
à une multinationale basée au Canada.
LE FARDEAU MORTEL DE LA DETTE
En raison
de l’intox autour du prétendu engagement à annuler la
dette des pays les plus pauvres par le biais de l’initiative pour les
pays pauvres très endettés (PPTE) , certains pourraient penser
que le problème de la dette a été en grande partie résolu.
En fait, cette initiative a eu peu de résultats concrets.
Depuis les années quatre-vingt-dix, les principales puissances impérialistes
ont utilisé l’arme du fardeau de la dette pour faire appliquer
par le Fonds Monétaire International ce que l’on nomme une politique
néo-libérale à l’encontre des pays endettés
d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine. Sans l’approbation
du FMI, ces pays ne peuvent obtenir les nouveaux crédits dont ils ont
besoin pour fonctionner dans l’économie mondiale.
L’on exige à présent que les gouvernements africains lèvent
les barrières douanières qui protègent les producteurs
locaux, qu’ils dénationalisent leurs industries, réduisent
leurs dépenses publiques en matière de santé, d’éducation
et de subventions aux produits alimentaires, et qu’ils ouvrent leur
marché, pour que leurs économies restent des sources de matières
premières et de main d’œuvre bon marché pour les
multinationales, tout en devant des intérêts aux banques. En
1999, par exemple, les pays PPTE ont remboursé 1860 millions de dollars
de plus que ce qu’ils ont reçu sous la forme de nouveaux prêts.
En raison des politiques de la banque Mondiale et du FMI, le revenu moyen
a baissé en Afrique, alors que la pauvreté du continent augmentait.
Ces politiques sont toujours imposées aux pays PPTE qui ont bénéficié
d’allègements de dettes, dont le Mali.
En Guinée et au Zimbabwe, l’incapacité à servir
les intérêts de la dette a conduit le FMI, la Banque Mondiale
et les pays occidentaux à geler toute aide, ce qui n’a fait qu’accélérer
la détérioration des économies respectives.
De façon générale, il faut à l’Afrique $
80 milliards pour assurer la fourniture de soins médicaux de base,
l’enseignement primaire et l’eau potable à ses populations,
les plus pauvres du monde, firent valoir des délégués
de la République Démocratique du Congo. Pourtant, les pays les
plus pauvres du Sud doivent rembourser plus de $ 300 milliards de dettes en
moyenne aux pays développés.
Ce qu’il faut avant tout, c’est l’annulation sans conditions
de la dette ainsi que des réparations pour compenser les énormes
richesses qui ont été volées à l’Afrique
ces cinq derniers siècles.
Au FSM de Bamako 600 réunions ont été organisées
dans neuf sites différents de la capitale. Un autre problème
qui fut abordé concernait l’immigration. Un groupe entier d’immigrés
d’Afrique de l’Ouest venait juste d’être expulsé
du Maroc au terme d’une marche d’une année poursuivie à
travers le continent dans l’espoir d’un accès à
l’Europe avec un emploi ou un autre, aussi ingrat ou sous-payé
qu’il soit.
Lors de l’un des forums intervinrent dans le débat à la
fois des Africains qui racontaient le triste sort qui leur était réservé
en Europe et des Européens progressistes, principalement de France
et d’Italie, qui essaient de travailler en solidarité avec les
Africains et de lutter pour les droits de tous les travailleurs. Un Angolais
raconta comment il avait été séparé de sa famille
pendant sept mois sans aucun contact alors qu’il essayait désespérément
d'atteindre l' Europe. Jusqu’alors il n’était parvenu que
jusqu'au Mali.
Le FSM ne fait pas de demandes globales, et ne s’organise pas non plus
pour les faire aboutir. Mais les participants ont exprimé leur satisfaction
d’avoir pu rencontrer d’autres personnes du continent qui travaillent
elles aussi pour le progrès humain.
L’APPEL DE BAMAKO
De plus,
un groupe de 80 intellectuels opposés à la mondialisation et
militants politiques, dont des économistes et syndicalistes marxistes,
se sont réunis les 18-19 janvier à Bamako, juste avant l’ouverture
du Forum Social Mondial polycentrique. Le rassemblement, qui ne constituait
pas une activité officielle du FSM mais dont les invités ont
ensuite participé à de nombreux débats au FSM , a fait
une déclaration à la fin de la réunion : l’Appel
de Bamako.
L’appel vise à favoriser le débat et l’action sur
toute une série de points posant des problèmes majeurs à
l’humanité. Ils comprennent le besoin de créer un front
uni des travailleurs et de lutter contre la domination impérialiste
et l’hégémonie militaire américaine; les problèmes
des sociétés paysannes menacées de destruction par leurs
concurrents occidentaux bénéficiant de subventions; la gestion
démocratique des médias et la diversité culturelle ;
enfin, la lutte contre les politiques néo-libérales centrées
uniquement sur le marché.
L’un des objectifs majeurs de l’Appel de Bamako est de promouvoir
la solidarité entre, d’un côté, les travailleurs
et les progressistes des pays impérialistes et, de l’autre, les
mouvements populaires des pays opprimés. L’appel insiste sur
l'importance attachée par les participants à la définition
d' objectifs alternatifs de développement afin de viser à un
équilibre entre sociétés, d'abolir l’exploitation
de classe, de sexe, de race et de caste et de tracer un itinéraire
vers un nouveau rapport de forces entre Nord et Sud.
L’économiste égyptien et président du Forum du
Tiers Monde Samir Amin, qui est professeur à l’Université
de Dakar chez le voisin sénégalais, nomma cette assemblée
pré-FSM une ‘Conférence de Bandung des peuples’,
marquant ainsi le 50e anniversaire de la conférence des pays non-alignés
de 1955 qui s’était tenue à Bandung en Indonésie.
Certains leaders politiques maliens impliqués dans le FSM organisèrent
et participèrent également à la conférence, dont
Aminata Traore.
Au nombre des 80 participants aux débats pré-FSM figuraient
Bernard Founou-Tchuigoua et Babacar Diop Buuba, tous deux professeurs d’université
à Dakar (Sénégal), l’ancien député
européen portugais Miguel Urbano Rodrigues, la journaliste politique
chilienne Marta Harnecker, l’éditeur Franco-Libanaise Leila Ghanem
et l’animateur du site internet rebelion.org Luciano Alzaga.
Il y avait aussi Wen Tiejun et Jinhua Dai de l’Université de
Pékin, la rédactrice en chef du périodique cubain ‘Marx
maintenant’ Isobel Monal, les économistes radicaux brésiliens
Paolo Nakatini et Rosa Marques et le vice-président du Parti Communiste
Brésilien (PcdoB) Jose Reinaldo Carvalho, l’économiste
français Rémy Herrera, le spécialiste suédois
du syndicalisme Ingmar Lindberg, Antonio Tujan de l‘Institut d’Economie
Politique des Philippines, Mamdouh Habashi du Groupe Anti-Mondialisation Egyptien,
le physicien belge Jean Bricmont ainsi que l’Américain John Bellamy
Foster, rédacteur de ‘Monthly Review’.
Ignacio Ramonet du ‘Monde Diplomatique’, Bernard Cassen d’Attac-France,
le Jésuite belge anti-militariste François Houtart et l’auteur
anti-mondialiste Susan George, qui s’étaient déjà
impliqués dans tous les forums sociaux majeurs antérieurs, ont
également pris la parole.
En sus des invités officiels, il y avait également des groupes
de jeunes d’anciennes colonies françaises, en particulier du
Sénégal, du Bénin et du Togo. Des coopérants Cubains
présents au Mali, en particulier médicaux, furent aussi de la
partie.
Pour mener les débats le groupe tout entier se divisa en 10 commissions
séparées. Ces dernières débattirent pendant trois
heures chacune, à raison de 5 commissions à la fois. Certaines
des commissions décidèrent d’essayer de mettre sur pied
des commissions de contrôle permanentes, dans des domaines tels que
l’impérialisme et l’environnement.
ALARCON DEMANDE DES MESURES ANTI-IMPERIALISTES
Le Président
de l’Assemblée Nationale cubaine, Ricardo Alarcon, prit également
part aux discussions. Il émit quelques suggestions pratiques, par exemple
que l’Appel de Bamako ne se contente pas seulement de mettre en place
un forum anti-impérialiste qui définirait un programme ou lancerait
des idées, mais qu’il s’organise en vue de coordonner des
actions anti-impérialistes.
En fait l’Appel de Bamako préconise quelques actions bien précises.
L'une d'entre elles s'avère le soutien aux journées mondiales
de manifestations contre l'occupation des 18-19 mars.
L'appel vise à renforcer le mouvement de protestation contre la guerre
et les occupations, ainsi qu'à exprimer sa solidarité avec les
réfugiés des points chauds de la planète. Dans cet ordre
d'idées, il est essentiel que la manifestation mondiale contre la guerre
en Irak et la présence militaire en Afghanistan
prévue pour les 18-19 mars 2006 coïncide avec :
- l'interdiction de l'utilisation et de la productiond'armes nucléaires
ainsi que la destruction des arsenaux existants
- le démantèlement de toutes les bases militaires situées
en dehors du territoire national, en particulier la base de Guantanamo.
- la fermeture immédiate de toutes les prisons de la CIA
Il appelle
également à la solidarité avec la Palestine et la vigilance
quant à une intervention américaine contre le Venezuela et la
Bolivie.
Pour résumer, l'Appel de Bamako, élaboré sur la base
des thèmes principaux discutés dans les groupes de travail,
exprime son désir de :
(i) forger un internationalisme qui rassemble les peuples du Sud et du Nord
souffrant des ravages engendrés par la dictature des marchés
financiers et par le déploiement mondial incontrôlé des
multinationales;
(ii) forger une solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique, d'Europe
et des Amériques confrontés aux défis du développement
au XXIe siècle;
(iii) parvenir à un consensus politique, économique et culturel
qui soit une alternative à la mondialisation militarisée néolibérale
ainsi qu'à l'hégémonie des Etats-Unis et de leurs alliés.
A Caracas (Venezuela), où la seconde session du FSM Polycentrique s'est terminée le 30 janvier, le Président Hugo Chavez a préconisé la création d'une organisation internationale qui décide d'actions anti-impérialistes.
Il est prévu que le FSM 2007 se déroule à Nairobi (Kenya).
Catalinotto représentait le Centre d'Action International (International Action Center – USA) aux réunions qui lancèrent l'Appel de Bamako.