|
Le
Maître, le Laquais et le Patriote
Le 30 juin 1960 représente une journée exceptionnelle,
non seulement pour l'histoire du Congo, mais pour l'histoire de
l'Afrique entière. Jamais l'affrontement entre l'oppresseur
et l'opprimé n'a été exprimé avec une
telle force. Jamais un Africain n'a résumé en si peu
de mots 80 années de terreur, d'exploitation et d'humiliation.
Il faut lire les trois discours prononcés ce jour mémorable.
Trois, en effet. Puisque entre le Maître et le Patriote s'est
glissé le Laquais. Il faut relire ces discours, puisque des
laquais, il y en a toujours. Et puisque les Patriotes qui veulent
suivre la voie de Lumumba sont de plus en plus nombreux.
Le Maître
Le Roi Baudouin: "Pas en conquérant, mais en
civilisateur"
" L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement
de l'oeuvre conçue par le génie du roi Léopold
II. Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les
meilleurs de ses fils, d'abord pour délivrer le bassin du
Congo de l'odieux trafic esclavagiste; ensuite pour rapprocher les
unes des autres les ethnies, jadis ennemies.
Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve
aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté
à vous en conquérant mais en civilisateur.
Ne compromettez pas l'avenir par des réformes hâtives,
et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant
que vous n'êtes pas certains de pouvoir faire mieux.
N'ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts
à rester à vos côtés pour vous aider
de nos conseils,
L'Afrique et l'Europe se complètent mutuellement. Je souhaite
que le peuple congolais conserve et développe le patrimoine
des valeurs spirituelles, morales et religieuses qui nous est commun."
Le Laquais
Kasavubu : " les racines que la civilisation chrétienne
a poussées en nous"
"Sire, Excellences, Mes chers compatriotes,
L'aube de l'indépendance se lève sur un pays dont
la structure économique est remarquable, bien équilibrée
et solidement unifiée. Mais l'état d'inachèvement
de la conscience nationale parmi les populations a suscité
certaines alarmes que je voudrais dissiper aujourd'hui en rappelant
tous les progrès qui ont été déjà
acomplis en ce domaine et qui sont les plus sûrs garants des
étapes qui restent à parcourir.
La Belgique a eu la sagesse de ne pas s'opposer au courant de l'histoire
et, comprenant la grandeur de l'idéal de liberté qui
anime tous les coeurs congolais, elle a su faire passer directement
notre pays de la domination étrangère à l'indépendance.
Nous saurons dans tout le pays développer l'assimilation
de ce que quatre-vingts ans de contact avec l'occident nous a rapporté
de bien : la langue, la législation et enfin surtout la culture.
Le contact de la civilisation chrétienne et les racines que
cette civilisation a poussées en nous, permettront au sang
ancien revivifié de donner à nos manifestations culturelles
une originalité et un éclat tout particuliers.
Sire, la présence de votre Auguste Majesté constitue
un éclatant et nouveau témoignage de Votre sollicitude
pour toutes ces populations que vous avez aimées et protégées.
Elles sont heureuses de pouvoir dire aujourd'hui à la fois
leur reconnaissance pour les bienfaits que Vous et Vos illustres
prédécesseurs leur avez prodigués et leur joie
pour la compréhension dans laquelle Vous avez rencontré
leurs aspirations."
Le Patriote
Lumumba : " Fiers de cette lutte qui fut de sang, de larmes
et de feu. "
"Congolais et Congolaises, Combattants de la liberté
aujourd'hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais.
A vous tous, nos amis qui avez lutté sans relâche à
nos côtés, je vous demande de faire de ce trente juin
1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement
gravée dans vos coeurs, une date dont vous enseignerez avec
fierté la signification à vos enfants.
Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom
ne pourra jamais oublier que c'est par la lutte qu'elle a été
conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste,
une lutte dans laquelle, nous n'avons ménagé ni nos
forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.
Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes
fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une
lutte noble et juste, une lutte indispensable, pour mettre fin à
l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la
force.
Ce fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste ; nos
blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour
que nous puissions les chasser de notre mémoire, car nous
avons connu le travail harassant exigé en échange
de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre
faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni
d'élever nos enfants comme des êtres chers.
Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions
subir matin, midi et soir, parce que nous étions des "nègres".
Nous avons connu les souffrances atroces des relégués
pour opinions politiques ou croyances religieuses; exilés
dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que
la mort même.
Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques
pour les Blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs,
Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant
de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés
ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'injustice,
d'oppression et d'exploitation.
Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de
l'oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut : tout
cela est désormais fini.
La République du Congo a été proclamée
et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres
enfants.
Ensemble, mes frères, mes soeurs, nous allons commencer une
nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à
la paix, à la prospérité et à la grandeur.
Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer
que chacun reçoive la juste rmunération de son travail.
Nous allons montrer au monde ce que peut faire l'homme noir lorsqu'il
travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo
le centre de rayonnement de l'Afrique toute entière.
Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent
véritablement à ses enfants.
Nous allons revoir toutes les lois d'autrefois et en faire de nouvelles
qui seront justes et nobles.
Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous
pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et
nos richesses immenses, mais sur l'assistance de nombreux pays étrangers
dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu'elle sera
loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle
qu'elle soit.
Ainsi, le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera
un pays riche, libre et prospère.
Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui
nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à
l'étranger.
Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice
pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise.
L'indépendance du Congo marque un pas décisif vers
la libération de tout le continent africain.
Notre gouvernement fort - national - populaire, sera le salut de
ce pays.
J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants
de se mettre résolument au travail, en vue de créer
une économie nationale prospère qui consacrera notre
indépendance économique.
Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l'Indépendance et l'Unité africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain !"
(d'après Congo mai-juin 1960, Ganshof Van der Meersch,
pp. 235-244)
|