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Dans
la lutte pour l'indépendance
La force motrice de la lutte pour l'indépendance du Congo
a été
constituée par les travailleurs et les chômeurs des
villes et les paysans des villages. Ceux-ci avaient porté
tout le poids de l'oppression et de l'exploitation coloniales. A
la fin des années cinquante, ils exigent un changement radical.
Ils sont sensibilisés par le courant anticolonialiste qui
déferle sur l'Afrique depuis la libération de la Chine
en 1949 et depuis le début de la guerre d'indépendance
en Algérie.
A cette époque, les dirigeants congolais modernes, les «
évolués », sont presque tous conciliants envers
les colons. Lumumba lui-même écrit encore en 1956 :
« Le désir essentiel de l'élite congolaise est
d'être des 'Belges' et d'avoir droit à la même
aisance et aux mêmes droits ».(1) En 1956 toujours,
Ileo et Ngalula publient le « Manifeste de la Conscience Africaine
». Ces deux hommes sont très liés à l'Eglise
catholique qui fut la première institution coloniale à
préparer le passage au néocolonialisme. La Belgique
commence à comprendre que pour maintenir sa domination économique
et politique sur le Congo, il faut désormais s'appuyer sur
des Congolais dévoués aux intérêts belges.
Le Manifeste dit : « Notre volonté est que l'émancipation
du Congo se réalise dans l'ordre et la tranquillité.
Les Européens doivent bien comprendre que notre désir
légitime d'émancipation n'est pas dirigé contre
eux. Nous prévoyons de créer une organisation qui
se fera en pleine légalité et en se conformant aux
lois ».(2)
Le 10 octobre 1958, Iléo, Ngalula, Adoula et Lumumba fondent
le Mouvement National Congolais. C'est un parti qui se veut loyal
vis-à-vis de la Belgique et regroupe des Congolais proches
des courants catholique, libéral et social-démocrate
belges.
La naissance d'un révolutionnaire
Du 5 au 13 décembre 1958, a lieu à Accra, capitale
du Ghana, une Conférence Panafricaine historique. Le Ghana,
sous la direction de Kwame Nkrumah, a été le premier
pays d'Afrique noire à briser les chaînes du colonialisme.
C'était le 6 mars 1957. A Accra, Lumumba rencontre les dirigeants
africains les plus expérimentés et les plus radicaux
dont Nkrumah qui deviendra son père spirituel. Lumumba déclare
à Accra : « Malgré les frontières qui
nous séparent, nous avons la même conscience, les mêmes
soucis de faire de ce continent africain un continent libre, heureux,
dégagé de toute domination colonialiste. Nous sommes
heureux de constater que cette conférence s'est fixé
comme objectif: la lutte contre tous les facteurs internes et externes
qui constituent un obstacle à l'émancipation de nos
pays et à l'unification de l'Afrique. Parmi ces facteurs,
on trouve le colonialisme, l'impérialisme, le tribalisme
et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave
sérieuse à l'éclosion d'une société
africaine harmonieuse et fraternelle. »(3) A Accra, Lumumba
a cessé d'être un « évolué »
pour devenir un nationaliste africain radical.
Le 28 décembre 58, Lumumba tient son premier meeting politique
sur la place de la Victoire à Matonge, Kinshasa, devant plus
de 10.000 personnes. C'est la première fois que Lumumba sent
l'énergie bouillante de la masse et qu'il comprend que seule
la masse constitue une force capable de réaliser les idéaux
d'une indépendance totale. Mais ses compagnons, Iléo,
Adoula, Kalonji et Ngalula, ne l'entendent pas de cette oreille.
Ils estiment que Lumumba est devenu un «démagogue dangereux»S
Peu après ce meeting, Lumumba leur dit : « Vous êtes
tous endormis. Vous pensez que l'indépendance vous sera offerte
sur un plateau d'argent, mais il faudra lutter pour l'obtenir et
je suis décidé à me battre pour arracher notre
indépendance.» (4)
Les massacres du 4-5 janvier 1959
Le 4 janvier, l'ABAKO de Kasavubu annonce un meeting place de la
Victoire. Il faut absolument dépasser le succès que
Lumumba a obtenu, une semaine auparavant. L'ABAKO considère
Lumumba comme un « étranger » dans la province
du Congo Central !
L'ABAKO était le parti tribaliste des Bakongo et avait l'avantage
d'opérer dans la partie la plus développée
et la plus connue du Congo: la capitale et ses environs. Les masses
du Bas-Congo et de Kinshasa étaient très révoltées
contre la domination coloniale. Mais l'ABAKO détournait cette
révolte vers des objectifs tribaux.
Or le meeting est interdit par l'administration et l'affaire tourne
à l'insurrection. La Force Publique massacre 300 Congolais,
surtout des travailleurs, des chômeurs et des « irréguliers
», venus à Kinshasa sans autorisation. Des dizaines
de milliers de Congolais ont pris part aux « émeutes
», c'est-à-dire au combat ouvert pour l'indépendance.
Le colonisateur expulse alors des milliers d'irréguliers
vers leur village d'origine. Là-bas, ces jeunes révoltés
racontent comment la masse a osé attaquer les colonialistes.
Dans tous les villages du Bas-Congo, du Kwilu et du Kwango, les
masses commencent à se soulever, à l'exemple des héroïques
combattants du 4 janvier.
Suite aux « émeutes » du 4 janvier, Kasavubu
est arrêté et emprisonné. Mais le gouvernement
belge, effrayé devant la lutte révolutionnaire, décide
très vite de changer de tactique. Connaissant la faiblesse
des partis nationalistes, l'administration coloniale les prend de
court en accordant l'indépendance dans un bref délai.
Ainsi, la Belgique veut s'assurer que le Congo « indépendant
» soit gouverné par ses amis et ses fidèles.
Le 13 janvier 1959, le roi Baudouin déclare : «Notre
résolution est aujourd'hui de conduire les populations congolaises
à l'indépendance.»
Le 13 mars, le ministre Van Hemelryck fait libérer Kasavubu
et l'envoie en Belgique. Van Hemelrijck affirme que Kasavubu s'est
rallié à la nouvelle politique définie le 13
janvier. Kasavubu déclare : «Nous demandons au peuple
congolais de rester calme, d'oublier le passé et de préparer
l'avenir dans l'esprit de la nouvelle politique qui conduit le Congo
à l'indépendance.» (5)
L'administration coloniale était déjà arrivée
à la conclusion que l'ABAKO, parti tribaliste et séparatiste,
pouvait être « apprivoisé ». Le 21 avril,
face au radicalisme des masses qui balaie toutes les institutions
coloniales, l'administrateur Saintraint indique une nouvelle piste
: «La situation générale est critique et, sous
certains aspects, dramatique. L'Administration, rejetée,
n'a plus les moyens de diriger le pays ni d'y maintenir l'ordre.
L'ABAKO a un plan détaillé de mise en place d'une
nouvelle administration. Il vaut mieux qu'elle procède très
rapidement à ce remplacement.» (6)
Poussé par son esprit tribaliste, l'ABAKO tourne le dos à
la lutte anticolonialiste pour s'orienter vers la lutte pour l'«
indépendance » de sa province. Le 21 juin 1959, Kasavubu
exige « la création d'un Etat autonome, la République
du Congo Central, dont le président sera élu par les
originaires de cette République ». (7) Ainsi, les nombreux
Congolais nés dans les autres provinces seront des «
étrangers » dans la capitale de leur pays.
« Une période pré-révolutionnaire
»
Le 1er juillet 1959, Lumumba tient un meeting devant 1.500 personnes.
Il entame son discours en demandant « cinq minutes de silence
à la mémoire des Congolais victimes du colonialisme
tombés le 4 janvier ».
« C'est de la provocation ! » clame un haut fonctionnaire
belge. « Cet homme est un démagogue dangereux »,
disent, le 17 juillet 1959, Iléo, Ngalula, Adoula, et Kalonji,
les chefs « respectables » du MNC. (8) Ils excluent
Lumumba du MNCS sur quoi Lumumba exclut tous ces « évolués
» favorables au maintien de la domination extérieure.
C'est la première scission dans les rangs des « évolués
» nationalistes : les lumumbistes veulent une indépendance
totale s'appuyant sur les masses, les opportunistes veulent «
réformer » le système économique et politique
colonial.
Après la scission, Victor Nendaka est nommé vice-président
du MNC-Lumumba, Jean-Pierre Finant devient la troisième personnalité
du parti et un certain Joseph Mobutu se lie d'amitié avec
Lumumba.
En fait, les « émeutes » du 4 janvier ont éveillé
les masses sur l'ensemble du territoire congolais. Pendant toute
l'année 1959, des campagnes de désobéissance
aux autorités coloniales se développent. Il y a de
fréquentes confrontations entre les forces de l'ordre et
la population qui refuse de payer les impôts. Le sang coule
à Matadi, Mbanza Ngungu, Luozi, Lukula, Jadotville. En août
59, le vice-gouverneur général Schöller parle
de « la masse fanatisée » qui est en «
état de rébellion ouverte ». (9) « Dans
le Bas- et Moyen-Congo, on se trouve en période pré-révolutionnaire.
Nous risquons d'être entraînés dans une guerre
de type Algérie.» (10)
Les masses, qui exigent l'indépendance totale et un changement
radical de leur situation, poussent une partie des « évolués
» à gauche. Ils se regroupent essentiellement dans
le MNC Lumumba et dans le Parti Solidaire Africain de Mulele et
Gizenga. Ils comprennent que l'essence du colonialisme est la domination
économique et qu'à la base des malheurs du Congo se
trouve la soif du profit des grands capitalistes.
Le « Parti des Nègres Payés »
Dans l'autre camp, l'administration coloniale met désormais
tout en oeuvre pour créer et soutenir des partis prêts
à accepter une indépendance de pure forme. Il y a
le Parti National du Progrès, le PNP de Bolya, Dericoyard
et Delvaux; le Mouvement National Congolais-K, le MNC-K de Kalonji
et Iléo; la Confédération des Associations
tribales du Katanga, la CONACAT de Tshombé et Munongo; le
Parti de l'Unité Nationale, le PUNA de Bolikango ; l'Association
des Bakongo, l'ABAKO de Kasavubu et Kisolokela et l'Union des Mongo,
l'UNIMO, de Bomboko.
En fait, la majeure partie des « évolués »
commencent à craindre le radicalisme des masses: ils veulent
« vivre comme les Blancs » et comptent y arriver en
laissant intactes les structures économiques du régime
colonial.
Le ministre Ganshof Van der Meersch déclarera plus tard :
« L'administration fondait sur le PNP de grands espoirs. Mais
le MNC-L disposait, en la personne de Lumumba, d'un atout supérieur
à celui du PNP. Lumumba était seul à faire
preuve de dynamisme ». (11)
Colonialisme et « élections libres »
Fin 1959, la Belgique veut toujours déterminer unilatéralement
les conditions de l'indépendance pour que rien de fondamental
ne change. Elle rejette la revendication des partis nationalistes
d'une Conférence où les modalités de l'indépendance
immédiate seraient fixées de commun accord entre les
parties belge et congolaise. Et la Belgique pense que des «élections
libres» peuvent donner une légitimation à ses
complots néocoloniaux.
Le 7 octobre 1959, l'administration coloniale annonce la tenue d'élections
communales en décembre. Elle croit qu'à ce niveau,
les forces pro-colonialistes, et notamment les chefs coutumiers,
gagneront les élections.
Au congrès du MNC-L, tenu du 23 au 29 octobre 1959, Lumumba
demande l'indépendance immédiate et décide
de boycotter les élections. Lorsque l'administration veut
arrêter Lumumba, des affrontements entre les masses nationalistes
et la gendarmerie font 20 morts. Le gouverneur de Kisangani, M.
Leroy déclare : «Lumumba a provoqué des émeutes
pour empêcher les élections. Il a reçu d'un
étranger des leçons de technique révolutionnaire.»
(12) Lumumba est emprisonné le 31 octobre.
Lumumba, vainqueur inattendu des élections
Dans un climat social qui se dégrade très vite, une
Table ronde est organisée à Bruxelles du 20 janvier
au 20 février 1960. Sous la pression des délégués
congolais, la Belgique doit libérer Lumumba qui arrive à
la Table ronde pour y faire un triomphe. La date de l'indépendance
est fixée au 30 juin.
Les élections nationales ont lieu le 22 mai 1960. La Belgique
est convaincue que la victoire des partis pro-impérialistes
est assurée grâce au soutien de l'Etat colonial, à
l'aide financière des grandes entreprises belges, et grâce
à l'appui de la puissante Eglise catholique.
Et pourtant, le PNP, le « Parti des Nègres Payés
», comme on dit à l'époque, perd les élections,
malgré les moyens formidables mis à sa disposition,
malgré la campagne virulente de l'Eglise catholique contre
les nationalistes.
Les nationalistes s'imposent haut la main. Le MNC-L obtient 35 sièges
à la Chambre et le PSA, avec 13 sièges, devient le
principal parti de la Province de Léopoldville (Congo Central,
Kwilu, Kwango et Lac Mai Ndombe). Personne ne s'attendait à
ce que l'ABAKO, parti renommé à Kinshasa, puisse être
battu dans « sa » province par le PSA, le parti nationaliste
le plus radical. Le CEREA de Kashamura, avec 10 sièges, et
le Balubakat de Sendwe, avec 7, rejoignent la coalition MNC-L et
PSA.
Le dernier complot du colonisateur
Après les élections, la puissance colonisatrice continue
à comploter contre les nationalistes.
Elle engage l'ABAKO pour mettre sur pied une coalition anti-nationaliste.
Le 17 juin, elle charge Kasavubu de former le premier gouvernement
congolais. S'appuyant principalement sur le PNP, le MNC-Kalonji
et l'ABAKO, le projet de gouvernement de Kasavubu ne comprend aucun
membre du MNC-Lumumba ni du PSA-Gizenga !
Mais, n'ayant pas trouvé de majorité pour soutenir
ce complot, la Belgique se résigne à ce que Lumumba
forme le gouvernement. Et elle redouble d'efforts pour briser Lumumba
et les partis nationalistes.
(1)Congo, terre d'avenir,p.29; (2) Chronique de politique étrangère,
vol. XII, n°4-6, juillet-nov. 1960, p.443-445; (3) La Pensée
politique de Lumumba, p.l 1-12; (4) Pierre De Vos, Vie et mort de
Lumumba, p.78-79; (5) Congo,1959,p.71-72; (6) Congo 60,I,p.144;
(7) Congo 1959,p. 81 85; (8) De Vos,p.138-140; (9) Congo 1959, p.100;
(10) De Vos,p.146; (11) Congo mai-juin 1960, p.80; (12) De Vos,
p.154;
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