Page de Patrice Lumumba (10/11)
Une
guerre de libération depuis Kisangani
Le 9 octobre, Lumumba, qui est protégé par les soldats
ghanéens de son ami Nkrumah, fait une sortie dans la Cité
où il parle à plusieurs endroits devant un public
enthousiaste. Bomboko est furieux et s'écrie : « L'ANC
est prête à se battre contre les troupes de l'ONU pour
arrêter Lumumba.» Deux cents militaires de Mobutu, envoyés
pour arrêter Lumumba, sont repoussés par les soldats
ghanéens. (2)
Pendant un mois, Lumumba restera enfermé dans sa résidence.
Pendant cette période, c'est à Kisangani que les choses
bougent. A la mi-octobre, cette ville voit se développer
un combat acharné entre partisans de Lumumba et partisans
de Mobutu. Le 11 octobre, Jean-Pierre Finant, président du
gouvernement et proche compagnon de Lumumba, est arrêté.
Il sera massacré à Bakwanga par les bandes de Kalinji.
A ses côtés, Joseph Mbuyi aura les yeux arrachés
et le corps percé par des coup de baïonnettes. Mais
le 23 novembre, les militaires fidèles à Lumumba chassent
définitivement les soldats de Mobutu de Kisangani. Gizenga,
installé dans la ville depuis le 14 novembre, prépare
l'arrivée de Lumumba. (3)
Vers le 17 novembre, Lumumba reçoit une lettre de Kisangani.
Elle dit que les soldats de l'ANC de l'intérieur du pays
lui sont très favorables. Si Lumumba arrive à Kisangani,
toute la situation du Congo peut changer. Une opération militaire
à partir de Kenge au Kwilu et de Bolobo au Mai Ndombe aura
toutes les changes d'aboutir à la libération de Kinshasa.
Lumumba décide de partir vers l'Est. (4)
L'arrestation de Lumumba par Mobutu
Dans la nuit du 27 novembre, Lumumba quitte Kinshasa en voiture.
Son convoi passe par Kenge et arrive à Masi-Manimba le lendemain
à 19h00.
La CIA a immédiatement mobilisé ses hommes de confiance
parmi les troupes de l'ONU et celles de Mobutu. Un câble de
la CIA du 28 novembre dit : « La station travaille avec le
gouvernement congolais pour bloquer les routes afin d'empêcher
la fuite de Lumumba.» (5)
Karl von Horn a aussi contribué à «retrouver»
Lumumba. Dans ses Mémoires, le commandant des troupes de
l'ONU, se félicite de l'arrestation de Lumumba : «A
parler franchement, tout le pays aurait été mis à
feu et à sang si Lumumba était parvenu à Kisangani.»
(6)
Lumumba traverse le Kwilu en passant par Bulungu et Mangai. Puis,
on le trouve à Brabanta, Port-Franqui, Mweka et Lodi. Dans
cette dernière localité, le 1er décembre, à
23h00, Lumumba passe la rivière Sankuru en pirogue en compagnie
de Pierre Mulele, de Valentin Lubuma et de Mathias Kemishanga.
Un peu plus tard, le bac arrive sur l'autre rive et un groupe de
soldats mettent pied à terre. Lumumba, seul, s'avance pour
discuter avec eux. Après de longues palabres, il est arrêté
et conduit à Port-Franqui le 2 décembre au matin.
Mulele parviendra à Kisangani.
Sur instructions de Mobutu, le chef de la Sûreté, Nendaka,
ordonne à Pongo de ramener Lumumba à Kinshasa. Le
soir, à 17h00, un DC 3 d'Air Congo, ramène Lumumba
à Ndjili. Il est ligoté et jeté ligoté
sur un camion militaire, puis conduit au camp de Binza, devant Mobutu.
« Le colonel Mobutu, les bras croisés, a regardé
calmement ses soldats frapper et bousculer le prisonnier et le tirer
par les cheveux. » (7)
Lumumba est tabassé avec une extrême violence, les
militaires lui brûlent la barbe. Au matin du 3, il est enfermé
au camp Hardy de Thysville.(8)
Les lumumbistes contre-attaquent
Le 7 décembre, Kasavubu se réjouit de la capture de
son principal adversaire: «Je m'étonne de l'importance
attachée à l'arrestation de Lumumba par un certain
nombre de délégations afro-asiatiques et est-européennes;
en effet, Lumumba est sous le coup d'un mandat d'arrestation depuis
septembre. Il s'est rendu coupable des infractions suivantes : atteintes
à la sécurité de l'Etat et organisation de
bandes hostiles dans le but de porter la dévastation et le
massacre.»
Kasavubu y ajoute qu'à Kisangani, où règnent
les lumumbistes, les gens connaissent «le terrorisme, la torture
et la suppression de toute liberté individuelle.» (9)
Mais, en réalité, à Kisangani le pouvoir lumumbiste
se consolide et s'étend. Le 12 décembre, Gizenga déclare
que Kisangani est désormais le siège du gouvernement
légal et la capitale provisoire de la République.»
(10)
Deux semaines plus tard, les lumumbistes prennent le pouvoir à
Bukavu, capitale du Kivu. Le 1er janvier 1961, Pongo, l'homme qui
arrêta Lumumba, échoue lamentablement dans sa tentative
d'occuper Bukavu. Il est fait prisonnier. Kashamura forme un gouvernement
lumumbiste à Bukavu.
Le 9 janvier, les troupes congolaises fidèles à Lumumba
et dirigées par Lundula, libèrent Manono. La lutte
armée pour la libération du Katanga prend de l'ampleur.
Cette montée de la lutte révolutionnaire populaire
aboutirait certainement à la victoire si Lumumba, libéré,
pouvait se mettre à sa tête.
Le 13 janvier, sous l'impulsion de Mulele et des militants du PSA
et du MNC-L, une mutinerie éclate à Thysville pour
libérer Lumumba.
La CIA veut la mort de Lumumba
La CIA comprend qu'il est urgent d'assassiner Lumumba si elle veut
sauver la domination impérialiste sur le Congo.
Depuis octobre, la CIA poursuit une ligne constante : utiliser ses
agents congolais pour éliminer Lumumba. Hedgman, le chef
de station de la CIA à Kinshasa, câblait alors : «Station
a fermement poussé leaders congolais arrêter Lumumba
; pense Lumumba continuera à être menace pour stabilité
Congo jusqu'à son élimination de la scène.»
(11) Le 13 janvier, après la mutinerie qui faillit libérer
Lumumba, Hedgman envoie un autre message au directeur de la CIA
: «La combinaison des talents de Lumumba comme démagogue,
sa capacité d'utilisation de groupes de propagande assureraient
presque certainement Lumumba d'une victoire au parlement. Le refus
de prendre des mesures radicales maintenant conduira la politique
des Etats-Unis au Congo à la défaite.» (12)
Nous avons ici la décision finale de la CIA pour l'élimination
de Lumumba. A ce moment, la CIA est en relation permanente avec
Mobutu, Kasavubu, Tshombé, Munongo, Nendaka, Kazadi, Adoula
et tous ceux qui sont mêlés à la décision
d'envoyer Lumumba à la boucherie de Lubumbashi.
Le 14 janvier déjà, la Sûreté de Nendaka
envoie un télégramme à Lubumbashi: «Collège
commissaires généraux se permet insister afin obtenir
accord pour transférer Lumumba dans province du Katanga.»
Deux commissaires, Ferdinand Kazadi et Mukamba Jonas, sont chargés
d'accompagner le prisonnier dans l'avion.
L'assassinat du 17 janvier 1961
17 janvier à 16h45, trois hommes noirs, les yeux bandés
et les bras ligotés derrière le dos, sortent du DC
4 qui vient d'atterrir à la Luano, Lubumbashi. Il s'agit
de Lumumba, Mpolo et Okito. Ils sont immédiatement encerclés
par des gendarmes katangais, encadrés par des officiers belges.
Munongo assiste à la scène. Lumumba et ses deux compagnons
ont été tués le même soir.
Les services de renseignement occidentaux et leurs hommes de main
sont immédiatement au courant de la mort de Lumumba. Le 19
janvier déjà, des officiers congolais, assistés
par le conseiller militaire de Mobutu, le colonel belge Marlière,
arrivent à Lubumbashi pour discuter avec Tshombé d'un
accord de coopération militaire Kinshasa-Lubumbashi et d'un
commandement unique. Nendaka débarque quelques jours plus
tard. Tous les défenseurs de l'impérialisme comprennent
que l'annonce de la mort de Lumumba provoquera une révolution
dans tout le pays. Ils veulent du temps pour se préparer
à l'affronter. Ils savent que les Kasavubu, Mobutu et Bomboko
à Kinshasa auront besoin de l'aide militaire des Tshombé
à Lubumbashi et des Kalonji à Babwanga pour combattre
le nouvel essor de la révolution populaire nationaliste.
Ce n'est que le 13 février que Munongo annonce à la
presse internationale la mort de Lumumba «tué par des
villageois dans un petit village près de Kolwesi.»
Dans le texte qu'il a lu, il y a cette phrase : «On nous accusera
de les avoir assassinés. Je réponds: Prouvez-le !»
(13)
« Nous suivrons l'exemple de Lumumba ! »
Le lendemain, au Caire, Pierre Mulele fait une déclaration
au nom du gouvernement légal : « Les patriotes congolais
s'engagent aujourd'hui à suivre l'exemple de Lumumba et à
combattre jusqu'à ce que la libération totale de leur
pays soit réalisée sous la conduite du gouvernement
légal congolais. L'assassinat de Lumumba a été
préparé et exécuté par les colonialistes
belges et leurs hommes de main congolais. M. Hammarskjöld figure
parmi les responsables de la mort de l'ex-premier ministre congolais.
Le secrétaire général de l'ONU est l'instrument
de la politique de l'administration américaine. Le gouvernement
de Kisangani va prendre les mesures nécessaires contre les
colonialistes belges et leurs alliés et contre tous ceux
directement ou indirectement responsables de la mort de Lumumba
et de ses deux compagnons.» (14)
1) Heinz et Donnay,p.36; 2) ibidem,p.38; 3) Congo,
60, II, p.997-8 et 1042; 4) Heinz et Donnay,p.17; 5) Les Complots
de la CIA,p.152; 6) von Horn,p.236; 7) AP, dans Heinz et Donnay,p.64;
8) ibidem ,p.69; 9) Congo, 60, II, pp.1060-61; 10) ibidem, p.1041;
11) Les complots,p.142; 12) ibidem, p.152-153; 13) Congo 1961,p.665;
14) Courrier Africain, 13 mars 1964, p.5. | |