1. Pierre Mulele : jeunesse et fondation du Parti Solidaire Africain
Pierre Mulele naquit le 11 juillet 1929 à Isulu-Matende, un petit village situé dans le secteur de Lukamba sur le territoire Gungu. Son père, Benoît Mulele, avait fait des études d’infirmier. Il était l’un des premiers intellectuels de la région. Sa mère s’appelait Agnes Luam. Le jeune Pierre bénéficia de bonnes conditions d’éducation: son père lui avait appris l’alphabet avant qu’il n’aille à l’école. Benoît Mulele était très aimé par la population de la région d’Idiofa. Il prenait à coeur le sort des malades les plus démunis. C’est dans cet esprit qu’il éleva ses enfants. A l’école, le jeune Mulele était connu pour son dégoût de l’injustice. Désigné comme surveillant du dortoir des plus jeunes élèves à l’école moyenne de Leverville, il refusa de dénoncer un seul élève.
En janvier 1951, Mulele, jugé « rebelle » et anticolonialiste, fut renvoyé de l’Ecole d’Agriculture. Le Directeur l’envoya à l’armée, où il obtint après six mois le grade de caporal.
Très jeune, Mulele était déjà un organisateur. Il comprit très tôt que les opprimés doivent s’organiser pour devenir une force. En ’52, il demanda à son ami Fernand Nima de regrouper les anciens élèves de la mission de Leverville qui résidaient à Léopoldville. Nima fonda l’Unamil, l’Union des anciens élèves de la mission Leverville. Après sa démobilisation Mulele arriva début ’53 à Léopoldville. Il y fut engagé par la Direction générale des bâtiments civils comme commis de deuxième classe. Dès son arrivée, Mulele organise au sein de l’Unamil des causeries contre le colonialisme. Il fut aussi actif dans l’Apic, l’Association du personnel indigène de la colonie. Dès 1953, il se lance dans une campagne visant à obtenir l’égalité des droits entre les fonctionnaires blancs et noirs. Cette campagne pour « le statut unique » impulse la prise de conscience nationaliste de nombreux ‘évolués’.
Le jeune Mulele devient un combattant anti-colonialiste
Jusqu’en 1957, la littérature progressiste internationale n’arrive presque pas au Congo belge. C’est la radio qui tient le jeune Mulele au courant des grands bouleversements dans le monde.
Le 26 juillet 1956, le président égyptien Nasser nationalise le canal de Suez. Devant les menaces de l’ex-colonisateur, il déclare: « Je n’ai pas peur des petits soldats parfumés de l’empire britannique. » Ce qui suscite l’admiration de Mulele. En 1956 toujours, la guerre de libération nationale en Algérie bat son plein. Jour après jour, Mulele suit les événements à la radio.
En 1957, la revue Présence Africaine commence à circuler dans les milieux congolais. Mulele y trouve des idées qui seront les siennes toute sa vie. Le numéro de février-mars 1957 cite N’Krumah:
« A partir de ce moment, le nationalisme panafricain et une conscience d’émancipation africaine doivent se répandre à travers tout le continent dans ses moindres parties. »
L’année suivante, en août 1958, plusieurs centaines ‘d’évolués’ congolais sont invités à l’Exposition universelle de Bruxelles. Ils y découvrent la planète entière et la littérature révolutionnaire internationale. Ce sont eux qui ramènent les premiers livres marxistes au Congo. Ainsi, Mulele et ses amis découvrent les livres de Lénine, consacrés à la question coloniale, les oeuvres de Staline et de Mao Zedong. Au cours de l’année 1958, Mulele fait la connaissance d’un communiste grec, Bourras. Il lui demande d’où vient la force qui a permis à l’URSS de vaincre les occupants nazis. Bourras répond: « En Union soviétique, les intérêts collectifs passent avant tout. Il n’y a plus de patrons qui s’enrichissent aux dépens du peuple. Chez vous, au Kwilu, presque tout appartient aux Huileries du Congo Belge. En 1947, le président de la société Lever vous a rendu visite, il n’avait que 29 ans. Serait-ce lui qui a créé les richesses de ces 150 entreprises qu’il contrôle dans le monde ? En Union soviétique, les moyens de production appartiennent à l’ensemble des travailleurs. C’est ce qui fait sa force. »
La fondation du Parti Solidaire Africain (PSA)
Le 10 octobre 1958, Lumumba fonde le Mouvement National Congolais (MNC). Mulele estime que ce parti est trop lié aux colonisateurs puisque des éléments comme Ileo et Ngalula, proches de l’Eglise catholique et de l’administration coloniale, se trouvent à sa direction. Ce n’est qu’en juillet 1959 que le parti de Lumumba se radicalisera, après la scission avec les agents du colonialisme Ileo, Ngalula, Kalonji et Adoula. Mulele, lui, prépare entre-temps la fondation du Parti Solidaire Africain.
La révolte de Léopoldville, précipite la fondation du Parti Solidaire Africain. Mulele dit ceci: « Les nôtres se sont vaillamment battus sans armes. S’ils avaient disposé d’une bonne organisation et d’armes en suffisance, ils auraient pu libérer la ville. «
Unité congolaise et africaine
Mulele n’a jamais été un tribaliste ni un régionaliste. Il est partisan de la formation d’un seul parti nationaliste radical et prône une politique panafricaine. Il écrit : « Le Parti Solidaire Africain a pour but l’émancipation du peuple africain dans tous les domaines, son accession dans l’unité existante à l’indépendance. » Les statuts prévoient que le PSA sera dissout et intégré dans un nouveau parti, issu de la fusion des différentes formations nationalistes.
Mulele propose Antoine Gizenga comme premier président du PSA. Gizenga a déjà un certain âge et a failli se faire ordonner prêtre. En outre, il travaille dans le privé et échappe donc aux tracasseries qui assaillent les fonctionnaires. Mulele, lui, devient secrétaire général.
Par la suite, Mulele élabore un projet de la République fédérale du Congo : « L’Etat fédéral unitaire du Congo aura tout en mains pour promouvoir la politique sociale et économique du pays. »
Le 19 septembre 1959, Mulele rencontre le comité provincial PSA de Kikwit. Il met déjà l’accent sur deux points cruciaux: il faut mobiliser la masse exploitée et il faut être prêt à se battre les armes à la main. Mulele déclare: « Nous avons déjà demandé l’indépendance, maintenant il nous faut l’acquérir. Il nous faut organiser des luttes pour avoir notre indépendance. Et pour agir efficacement, la masse doit collaborer avec nous. Les conséquences qui vont s’ensuivre sont indubitables. Une tension naîtra entre l’administration et le parti. Des arrestations, il faut s’y attendre. Mais malgré toutes les mesures vexatoires, nous demeurerons fermes dans notre résolution. Devant une telle résistance, il faudra s’attendre à des événements sanglants. »
Pendant la campagne électorale de 1960, Mulele, Gizenga, Yumbu et madame Andrée Blouin font une tournée au Kwilu. Ils prennent soin de contacter tous les paysans jusque dans les moindres villages. Ceux-ci s’inscrivent par milliers au PSA. Même des religieuses noires rejoignent le Parti.
2. La révolution anticoloniale: ses partisans et ses ennemis
Au moment de la lutte pour l’indépendance, le Congo connaissait déjà des classes sociales bien distinctes. Certaines classes voulaient que le colonialisme reste en place. D’autres classes voulaient l’indépendance, mais différentes classes donnaient un contenu différent à cette indépendance.
Les classes sociales qui défendaient le colonialisme
Il y avait d’abord la grande bourgeoisie coloniale. C’étaient les managers des sociétés, les hauts fonctionnaires d’Etat et les dignitaires de l’Eglise qui dominaient politiquement et économiquement la colonie. L’Union minière, créée en 1906 avec un capital de 10 millions de francs, réalisa entre 1950 et 1959 un bénéfice net de 31 milliards de francs. Les cinq dernières années du régime colonial, elle comptait 21,81 milliards de bénéfices et d’amortissements. Il est évident que cette classe avait tout intérêt à maintenir en place le système colonial.
Cette grande bourgeoisie, essentiellement belge, s’appuyait sur trois autres classes:
La bourgeoisie moyenne était composée de patrons européens établis au Congo. Ceux-ci possédaient des petites et moyennes entreprises.
La petite bourgeoisie européenne était formée par l’échelon inférieur des employés blancs de l’administration et des entreprises, par des petits commerçants et par l’aristocratie ouvrière: c’est-à-dire les ouvriers blancs spécialisés et les contremaîtres européens.
Enfin l’aristocratie noire constituait un rouage important du système colonial. Dans un décret colonial de 1906, la politique à suivre vis-à-vis des chefs coutumiers est clairement décrite : « Les chefs de villages sont les intermédiaires naturels entre les autorités de l’Etat et la population indigène. Soutenus par l’Etat, les chefs formeront dans tout le Congo une classe extrêmement utile, intéressée au maintien d’un ordre des choses qui consacre leur prestige et leur autorité. » Les chefs coutumiers recevaient une prime calculée en fonction du nombre d’indigènes qu’ils administraient ainsi qu’un pourcentage sur les impôts payés par leurs sujets.
Les classes opposées au colonialisme
Du côté du peuple congolais, on pouvait discerner cinq classes sociales qui avaient, chacune pour ses propres raisons, intérêt à chasser les colonialistes. Pour renverser le colonialisme, il fallait réunir le plus possible de forces.
Une minorité de chefs coutumiers, surtout parmi ceux dont l’autorité ne s’exerçait que sur un nombre restreint d’hommes, refusa de collaborer et s’opposa au colonialisme.
Puis, il y avait la bourgeoisie nationale. En 1958, il y avait 21.683 ‘firmes d’indigènes’ engagées dans des activités commerciales, des briqueteries, des entreprises de construction, des scieries, des garages et des hôtels. En 1958, 6.500 patrons noirs engageaient des ouvriers salariés. D’autres groupes ‘d’évolués’ avaient, à cause de leurs privilèges, la même position que la bourgeoisie nationale: les prêtres, les assistants médicaux, les assistants agronomes et les employés supérieurs dans les sociétés. En 1960, la bourgeoisie nationale ne comptait que 10.000 personnes. Une fraction de la bourgeoisie nationale, liée souvent aux chefs coutumiers, s’enrichit en collaborant avec les grandes sociétés étrangères. Cette fraction voulait l’indépendance pour pouvoir s’enrichir plus vite et cela par la collaboration avec les anciens colonialistes.
La petite bourgeoisie noire était composée par les employés et les fonctionnaires noirs, et par les indépendants noirs n’utilisant pas de salariés. En 1958, les entreprises européennes regroupaient 68.498 employés. En 1960, les agents congolais de l’Administration étaient au nombre de 98.000.
Les paysans produisant de manière traditionnelle représentaient 77% de la population.
Le prolétariat et le semi-prolétariat: le développement considérable des grandes entreprises capitalistes avait créé une des plus importantes classes ouvrières d’Afrique. En 1956, le Congo comptait 1.199.896 salariés (sur une population totale de 13 millions de personnes). 755.944 pouvaient être considérés comme des prolétaires.
Dans les villes existait aussi une importante légion de sous-prolétaires. En 1959, à Léopoldville, 36.000 personnes étaient officiellement enregistrées comme chômeurs, ce qui représentait presque un tiers des personnes actives. Le nombre de travailleurs sans emploi était encore plus élevé, car beaucoup de jeunes résidaient clandestinement dans la capitale. Ce sont ces jeunes qui donneront, le 4 janvier 1959, le signal de la révolte populaire qui marqua le début de la lutte ouverte pour l’indépendance.
» Seule la révolution nous sortira de la misère. » Voilà une leçon politique de Pierre Mulele.
3. Mulele face au colonialisme belge, au pillage et à la répression violente
Pierre Mulele, né en 1929, grandit dans une société dominée par les trois forces du colonialisme : l’administration, le capital et l’Eglise. Le jeune Mulele se révoltera contre la misère et l’injustice, inhérentes à l’Etat colonial. Il deviendra par la suite un des principaux dirigeants de la lutte pour l’Indépendance.
Comme son aîné Lumumba, Mulele comprit le caractère injuste, exploiteur et humiliant du colonialisme. Or, à cette époque, beaucoup d' »évolués » qui avaient fréquenté l’école, étaient favorables au colonialisme dont ils tiraient certains avantages.
C’est en 1885 que les puissances occidentales, réunies à Berlin, font de l’Etat Indépendant du Congo l’immense propriété privée du roi Léopold II, roi des Belges. Celui-ci déclara en 1906: » Le Congo a été et n’a pu être qu’une oeuvre personnelle. Mes droits sur le Congo sont sans partage; ils sont le produit de mes peines et de mes dépenses. C’est l’auteur de l’Etat qui dispose légalement, souverainement, seul, dans l’intérêt de la Belgique, de tout ce qu’il a créé au Congo. » Voilà un discours qui a dû inspirer Mobutu, quelque soixante ans plus tard.
En réalité, Léopold II a mis en place un système qui a permis à l’Etat et aux compagnies privées belges d’exploiter au maximum les richesses naturelles et humaines du Congo. Pour ce faire, le colonialisme belge reposait sur trois piliers: le capital, l’administration coloniale et l’église. Nous publions içi deux leçons politiques que Mulele donnaît au maquis entre 1963 et 1968.
» Comment nos ancêtres ont été colonisés «
« Nos ancêtres étaient libres et indépendants dans leur pays. Un jour, les Blancs sont venus pour les coloniser. De village en village, ils ont distribué du sel et du poisson salé pour les acheter. Mais nos ancêtres refusaient. Puis, les Blancs faisaient tonner le fusil. Avant d’entrer dans un village, ils tiraient un coup de canon au milieu des huttes. Les Noirs arrêtés l’arc ou la lance à la main étaient fusillés sur place. Les Blancs nous contraignaient à payer des impôts et à exécuter des travaux forcés. Puis, ils envoyaient des prêtres avec mission de nous convaincre de travailler volontairement pour les Blancs. Nous ne voulions même pas les écouter. Ils arrachaient alors des petits enfants à leurs mères, en prétextant qu’ils étaient orphelins. Ces enfants travaillaient durement dans des fermes pour y apprendre la religion des Blancs.
Petit à petit, ils nous ont imposé leur religion. Que nous raconte-t-elle? Elle nous apprend qu’il ne faut pas aimer l’argent, il faut aimer le bon dieu. Mais eux, n’aiment-ils pas l’argent? Leurs compagnies, comme les Huileries du Congo Belge, gagnent des dizaines de millions grâce à notre sueur. Ne pas aimer l’argent, c’est accepter un travail d’esclave pour un salaire de famine. Ils nous interdisent aussi de tuer. Mais eux, est-ce qu’ils ne tuent pas? Ici, à Kilamba, en 1931, ils ont massacré un bon millier de villageois. Ils nous interdisent de tuer, simplement pour nous empêcher de combattre l’occupant. Les prêtres nous défendent aussi de voler. Mais eux, ils nous ont volé notre pays, nos terres, toutes nos richesses, nos palmeraies. Quand un homme vole chez un Blanc, il doit aller le dire à confesse. Alors le prêtre court prévenir le patron blanc et le Noir est chassé de son travail et mis en prison. «
(Extrait de Abo, une femme du Congo, Ludo Martens, Ed. EPO, Bruxelles, 1995, page 68)
Pour sortir de la misère, il faut faire la révolution
« Nous allons faire une révolution pour chasser les Blancs et pour nous occuper nous-mêmes de notre pays. Mais, pour comprendre la révolution, il faut d’abord connaître les cinq étapes de l’humanité. La société n’est pas immuable, l’humanité progresse par étapes.
D’abord, l’homme a vécu dans la société primitive. Les gens vivaient ensemble, à peine séparés des animaux. Ils n’avaient de force qu’en se regroupant. Ainsi, en bandes, ils luttaient contre les animaux, allaient à la pêche et à la chasse. Ils étaient encore sauvages, presque des animaux, mais ils avaient l’intelligence. Il n’y avait pas de différences de classe, tous faisaient les mêmes travaux. Ils ont inventé le feu et les instruments de la chasse, en pierre et en bois. Après, ils ont commencé à travailler la terre et à produire beaucoup de nourriture. Il y a eu une division de travail.
A ce moment ont surgi l’inégalité, la haine et la jalousie. Il y avait des chefs qui dominaient les autres. Puis les différentes bandes ont commencé à se faire la guerre pour prendre des esclaves qu’ils faisaient travailler pour eux. On a vu la classe des seigneurs qui possédaient tout et la classe des esclaves qui n’avaient aucun droit. Les riches ne travaillaient pas, ils disposaient du temps nécessaire pour organiser une armée afin de mater les esclaves Ils trouvaient aussi le loisir d’apprendre à lire et écrire et d’étudier les secrets de la nature. Ils ont inventé le métier à tisser et des instruments pour labourer la terre. La société produisait maintenant beaucoup plus de richesses. Mais les esclaves ne cessaient de lutter contre les tyrans pour qui l’esclave n’était qu’une bête. Finalement, les esclaves refusaient de travailler et la production régressait.
Alors les maîtres ont dû accorder la liberté à leurs esclaves et leur permettre de travailler un lopin de terre. Mais les seigneurs féodaux continuaient à posséder la terre et les instruments de travail. Les gens étaient devenus des serfs, ils n’étaient plus esclaves, ils avaient une certaine indépendance mais ils devaient livrer une grande partie de leur récolte au seigneur. Dans cette société féodale, la connaissance des hommes a progressé. On a inventé la charrue de fer, la forge, la roue hydraulique. Les hommes ont commencé à apprendre le métier de tisserand, d’armurier, de meunier, de cordonnier On a créé des villes et le commerce s’est développé avec des pays lointains. Mais souvent, les paysans et les artisans se sont soulevés contre leurs exploiteurs.
Quand les marchands avaient amassé beaucoup d’argent, ils ont inventé les machines Les riches ont créé des usines et les pauvres, qu’on chassait de leur terre, étaient obligés de se vendre aux riches pour aller travailler dans leurs usines. Ainsi on a eu des capitalistes qui exploitent des ouvriers. C’est comme les Huileries du Congo Belge où vous allez travailler durement pour un petit salaire Les usines créent beaucoup de produits différents en grande quantité, mais tout appartient au capitaliste. Au Congo, les capitalistes belges possèdent les usines, les machines et les richesses du sous-sol. Ils sont venus ‘razzier’ les Noirs dans leurs villages, même ici, au Kwilu, pour les déporter au Katanga où ils peinent dans les mines.
La révolution socialiste, c’est les travailleurs et les pauvres qui s’emparent des usines, chassent les capitalistes et font tourner les usines au service de la population qui travaille. »
(Extrait de Abo, une femme de Congo, page 69-71)
4. Lumumba et l’indépendance
Les 4 et 5 janvier 1959, une révolte éclate à Léopoldville. Pendant 48 heures, le peuple est maître de la rue. La Force Publique et la police tuent trois cents personnes. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées et des clandestins sont expulsés par milliers et renvoyés dans leur village. Or cette dernière mesure contribue à l’extension du mouvement nationaliste: dès le mois de janvier 1959, les paysans dans les villages ne paient plus d’impôts, ni de taxes et ils refusent de se rendre devant les tribunaux coutumiers.
L’armée coloniale intervient dans les villages et elle lance des opérations contre les ouvriers des grandes entreprises (cimenteries, sucreries, l’Otraco,…).
La grande majorité des ‘évolués’ se distancent ouvertement de cette lutte des ouvriers et paysans. Ces ‘évolués’ veulent une indépendance à leur avantage, en collaboration avec les anciens collaborateurs.
Patrice Emery Lumumba lors de son discours, le 30 juin 1960: « Qui oubliera les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. »
Le programme anti-impérialiste de Lumumba
Malgré tous les efforts de l’Administration pour réprimer le mouvement nationaliste et favoriser les partis de collaborateurs, les partis nationalistes gagnent les élections de mai 1960. Le MNC-L obtient 34 sièges, le PSA 13. L’ensemble des formations nationalistes obtient 71 députés sur un total de 137, la majorité étant de 69.
Au cours du crucial mois de juin 1960, Lumumba, Mulele, Gizenga, Mpolo, Mbuyi et madame Blouin se réunissent presque chaque soir pour analyser les intrigues de l’Administration coloniale. Ganshof van der Meersch, ministre des Affaires générales en Afrique, résidant à Léopoldville, fait tout pour empêcher la formation d’un gouvernement composé en majorité par des nationalistes.
Le 17 juin, Lumumba dénonce ces intrigues: « La Belgique veut imposer un gouvernement fantoche dont l’avènement et le maintien seraient au besoin défendus par les armes. Nous allons constituer notre propre gouvernement au sein de l’ensemble congolais, dont la Belgique prépare l’éclatement. » Ganshof van der Meersch prend peur. Il dira plus tard: « L’insurrection était latente. Elle pouvait éclater d’un jour à l’autre. » Le 21 juin 1960, il confie la mission de formateur à Lumumba.
Le 30 juin 1960, Lumumba prononce le discours historique que les colonialistes ne lui pardonneront jamais. En présence du Roi Baudouin, il dit: « Cette indépendance du Congo, c’est par la lutte qu’elle a été conquise. Cette lutte, nous en sommes fiers car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé de force. »
Ce jour historique, Lumumba devient un grand combattant contre un système inhumain qui s’appelle colonialisme et impérialisme. Comme tous les autres ‘évolués’, Lumumba a été éduqué dans un esprit d’obéissance et de soumission au colonisateur et de pacifisme. Mais confronté aux âpres réalités de l’exploitation capitaliste, Lumumba devient progressivement un révolutionnaire conséquent. La plupart des autres ‘évolués’ ne sont pas capables de suivre le développement des idées de Lumumba. Mulele sera un des rares à suivre toute l’évolution de Lumumba et à continuer cette radicalisation après la mort du premier ministre.
L’indépendance économique
Au lendemain de la proclamation de l’indépendance, Lumumba formule pour la première fois un programme anti-impérialiste clair: « L’indépendance politique conquise, nous voulons maintenant l’indépendance économique. La patrimoine national nous appartient. (…) Ce n’est pas en mendiant des capitaux que nous allons développer le pays, mais en travaillant nous-mêmes. (…) L’indépendance cadeau, ce n’est pas une bonne indépendance. L’indépendance conquise est la vraie indépendance. »
Devant les sénateurs, Lumumba s’écrie le 8 septembre 1960: « Pour la presse, Lumumba est un homme à abattre, c’est un communiste. Pourquoi? Parce que je ne suis pas malhonnête et n’accepterai jamais un franc des Américains ou des autres pour vendre mon pays. »
Lumumba s’appuie sur les paysans et les ouvriers
Le 22 avril 1959, il dira: « Quand nous sommes avec la masse, c’est la masse même qui nous pousse. » A peine son gouvernement installé, Lumumba adresse les paroles suivantes à ses ministres: « Les ministres doivent vivre avec le peuple. Nous ne devons pas passer aux yeux du peuple pour les remplaçants des colonialistes. »
Lumumba initie la lutte armée contre l’agression belge
Cinq jours après l’indépendance du Congo, l’agression belge débute. Le commandant belge de la Force Publique, le général Jansens, prononce ces paroles historiques: « Avant l’indépendance égale après l’indépendance ». Il provoque des troubles au sein de ses troupes et réclame une intervention belge massive. A partir du11 juillet, la Belgique envoie dix mille soldats belges au Congo.
Dès le 11 juillet, Tshombe, assisté par les colons belges, se proclame président du Katanga « indépendant ». Albert Kalonji le suivra le 9 août en proclamant l’indépendance du Kasaï. Lumumba réagit courageusement en mobilisant tous les éléments nationalistes de l’armée congolaise contre les sécessionnistes de Katanga et du Kasaï. Mais le colonel Mobutu donne l’ordre à ses troupes d’arrêter leur offensive victorieuse.
Le 5 septembre, Kasavubu décrète illégalement la dissolution du gouvernement Lumumba. Il exige que les soldats de l’ANC déposent les armes. Lumumba lui répond: « Pour Kasavubu, le fait de vouloir réintégrer le Katanga pour libérer nos frères est une guerre atroce, parce qu’il a déjà des contacts avec Tshombe. Alors que la victoire du gouvernement central au Katanga est une victoire sur l’impérialisme. (…) Le gouvernement rend hommage aux troupes de l’ANC pour le patriotisme et l’héroïsme avec lesquels elles ont défendu jusqu’ici la nation contre l’agression et les mouvements de sédition colportés à travers le pays par les impérialistes belges. »
Mobutu organise son premier coup d’Etat le 14 septembre. Le 27 novembre, Lumumba quitte sa résidence pour rejoindre Stanleyville et y prendre la tête des troupes loyalistes. Un général de l’ONU, Von Horn, déclare: « Si Lumumba était arrivé à Stanleyville, il aurait déclenché une guerre populaire pour la libération du Congo. »
Trois ans plus tard, Mulele prendra sur lui cette tâche historique que Lumumba n’a pu accomplir: déclencher l’insurrection populaire pour libérer le Congo.
5. Mulele, ministre de l’Education nationale sous Lumumba
Ministre de l’Education nationale du gouvernement de Lumumba, Mulele voulait faire de l’enseignement un instrument de la décolonisation mentale. Mulele voulait un enseignement qui soit scientifique et nationaliste, un enseignement démocratique à la portée des plus pauvres.
Le plus grand souci de Mulele était de rompre avec l’esprit obscurantiste qui régnait dans l’enseignement des missionnaires. Le but avoué de l’enseignement catholique était de donner le strict minimum de formation, nécessaire pour exécuter des fonctions subalternes. En plus, les prêtres éduquaient les Congolais dans un esprit de soumission et d’obéissance au colonisateur.
Dans son programme, Mulele exigea que l’enseignement soit avant tout scientifique. Ensuite, il insista sur le caractère national. Là aussi, c’était une rupture car le colonisateur avait écrit: « L’objectif primordial de l’uvre d’enseignement en Afrique est de gagner l’adhésion consciente et active de l’indigène à notre idéal civilisateur. »
Mulele affirma dans son programme: »Le gouvernement veut donner à toute la jeunesse une éducation nationale; il veut lui inculquer la notion de son devoir vis-à-vis de la Patrie et la volonté des sacrifices pour le bien commun ». Enfin, Mulele voulait que l’enseignement soit démocratique et gratuit.
Le 16 août 60, Mulele mit la nationalisation de l’université catholique de Lovanium à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Ce fut le tollé chez les réactionnaires et les colonialistes. Monseigneur Malula déclara: « Pour les vrais nationalistes congolais, le laïcisme est un attentat à la vie religieuse du peuple bantou. »
L’Eglise catholique a mis tout son poids dans le combat pour renverser le gouvernement Lumumba: elle voulait à tout prix garder son contrôle sur l’esprit des Congolais pour les soumettre au néocolonialisme.
L’attaché de presse de Lumumba, Serge Michel, raconte une anecdote qui survint le 19 juillet 60. Après un meeting à Kisangani, Lumumba et ses ministres étaient assis pour boire quelque chose. Serge Michel nota: « Tous des traîtres ou des incapables, dit Mulele d’une voix claire pour que Lumumba l’entende. Il parla de complot, cita des noms de conspirateurs, mit en garde les disciples contre les hypocrites et contre le pire des Judas, Joseph-Désiré. »
6. Mulele face à ces ‘lumumbistes’ qui ont trahi Lumumba
Après le coup d’Etat de Mobutu, le 14 septembre 1960, l’ONU ne reconnut plus le gouvernement Lumumba, déplacé aussitôt à Stanleyville. Petit à petit, la plupart des membres du gouvernement cherchaient le compromis avec les ennemis de Lumumba.
Un mois après l’arrestation de Lumumba, le 1er décembre 1960, Pierre Mulele partit en Egypte. Il amena plusieurs pays à reconnaître le gouvernement Lumumba-Gizenga: après l’Egypte, suivirent l’URSS, l’Allemagne de l’Est, la Guinée, le Maroc, le Ghana, l’Algérie, Cuba, l’Irak, la Chine populaire et d’autres.
Sous l’impulsion de Mulele, le Conseil des ministres de Stanleyville approuva le 31 mars 61 un arrêté consacrant la rupture totale avec les collaborateurs à Kinshasa. « Kasavubu, le Chef de l’Etat, ne tire son pouvoir que de l’appui des puissances complices contre la Nation et dans le coup de force de Mobutu. Il tolère les actes sécessionnistes au Katanga et à Bakwanga. »
Cette décision de rompre radicalement avec les fantoches devait être le signal du déclenchement d’un vaste mouvement révolutionnaire pour l’indépendance authentique. Mais il n’en fut rien.
En fait, la plupart des dirigeants « lumumbistes » ne rêvaient que d’une réconciliation avec les traîtres de Léopoldville. Le 19 juin 1961, ils eurent leur chance: Bolikango, le pire ennemi des nationalistes avant l’indépendance fit une déclaration dans laquelle il n’était question que de « réconciliation nationale » et de « recours au Parlement ». Le gouvernement de Stanleyville accepta la main tendue, renonçant à son objectif d’instaurer un pouvoir nationaliste révolutionnaire. Après l’annonce de l’assassinat de Lumumba, les masses avaient partout redoublé d’effort dans la lutte armée pour la libération. La moitié du pays était sous le contrôle des nationalistes. Mais en juillet-août, les opportunistes capitulaient complètement et ils désarmaient les masses.
Le Conclave: la trahison
Le 22 juillet 61, le parlement élu en 60 se réunit dans le Conclave de Lovanium. Les lumumbistes sont divisés et infiltrés par les agents du néocolonialisme: ils acceptent de démettre Gizenga comme premier ministre et de donner son poste à Adoula, un ennemi de Lumumba. Les Chambres accordent leur confiance au Gouvernement Adoula, comme le « successeur légal du gouvernement Lumumba, sorti des élections en 60. » Ainsi les lumumbistes ont permis que la légalité change de camp et devienne l’arme des Mobutu, Kasavubu, Nendaka et Ileo.
Ceci montre que la plupart des chefs « lumumbistes » de 61 étaient des représentants de la jeune bourgeoisie congolaise. Même ceux qui étaient mus par un nationalisme honnête, se sont laissés facilement mener par le bout du nez par les pires ennemis de la nation. Pour ces nationalistes opportunistes, les luttes les plus âpres ne reposaient que sur des malentendus. Il suffisait de réconcilier les hommes de bonne volonté pour résoudre tout. La bourgeoisie nationale s’enivre de mots mais est incapable de juger les gens sur leurs intérêts de classe et sur leurs actes. Alors que Tshombe était un agent de la Belgique et qu’il avait assassiné des milliers de nationalistes, certains « lumumbistes » allaient demander à l’ONU de le persuader d’accepter une « réconciliation nationale »
Les hésitations de Gizenga
Le 4 août, Mulele prend l’avion pour Stanleyville, puis se rend en Egypte. Désormais, il est à la recherche d’un pays où il pourra apprendre à créer une armée populaire réellement fidèle à la lutte de libération.
Gizenga, resté à Stanleyville, se laisse convaincre par Gbenye de reconnaître le gouvernement pro-américain d’Adoula et d’y entrer comme vice-premier ministre. Le 18 août, Gizenga défend son choix devant 30.000 personnes: « Adoula est d’accord de suivre la doctrine et les secrets que Lumumba nous a laissés. » La foule hurle: « N’y va pas! N’y va pas! » Une fois de plus, mieux que leurs dirigeants, les masses ont compris la tournure des événements.
Lorsqu’Adoula entame des négociations avec Tshombe en septembre 61, Gizenga se rend compte que le gouvernement a pris la voie de la trahison ouverte. Fin novembre 61, Gizenga déclare: « Le 2 août, le Parlement, sous les menaces de Mobutu, a été obligé de voter la confiance au gouvernement. » Et il termine par un appel aux soldats nationalistes: « Je vous donne l’ordre de me suivre sur le champ de bataille au Katanga. » Voilà ce qu’il aurait dû dire en février 61, au moment où les masses étaient encore armées et se battaient pour imposer un gouvernement populaire.
Le 15 janvier, la Chambre décide par 67 voix pour, une contre et 4 abstentions de démettre Gizenga de ses fonctions de vice-premier ministre. Ces chiffres montrent irréfutablement la trahison du programme de Lumumba par la grande majorité des chefs « lumumbistes ». Le 27 janvier, Gbenye, le ministre de l’Intérieur, signe un arrêté de mise en résidence surveillée de Gizenga, qui se voit accusé de porter « atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Devenir riche en 1961-1963
Certains chefs coutumiers, une grande partie de la bourgeoisie nationale congolaise ainsi que des couches supérieures de la petite bourgeoisie devenaient membres de la nouvelle bourgeoisie corrompue et vendue à l’impérialisme belge.
Les hommes politiques s’attribuèrent des salaires énormes. Le 5 juillet 60 le Sénat vota une augmentation de la rémunération, qui passa de 100.000 FC à 500.000 FC. A cette époque, un coupeur de noix de palme gagnait 700 FC par mois.
Un deuxième moyen de s’enrichir était le pillage des caisses de l’Etat. Les ministres, les parlementaires et les hauts fonctionnaires détournaient les fonds destinés au paiement des travailleurs où à l’achat de matériel.
Diamants et ivoire disparaissaient au-delà des frontières sans qu’aucun papier ne puisse témoigner de leur passage. En 63, l’exportation clandestine de diamants avait déjà rapporté 3 milliards de FC.
De nombreux commerçants européens ne se risquaient plus à l’intérieur du pays. Ils s’associaient à des commerçants congolais et à des hommes politiques qui devenaient les alliés du grand capital européen.
Une dernière source d’enrichissement consistait à s’allier au capital monopoliste international. Ainsi le grand chef Mwenda Munongo qui déclara: « Nous représentons la tradition authentiquement africaine », a fait son entrée dans le Conseil d’Administration de L’Union Minière du Haut-Katanga.
Le manifeste de Mulele et Bengila
A partir d’avril 1962, Mulele et son ami Theodore Bengila suivent des cours politiques et militaires en Chine. A leur retour à Kinshasa, ils publient en juin 1963 un manifeste pour annoncer la révolution populaire qu’ils apprêtaient de déclencher.
« Peuple congolais, le pays est en train de mourir à cause des manoeuvres colonialistes. Les colonialistes veulent nous imposer une nouvelle forme de domination, le néo-colonialisme, c’est-à-dire une domination par l’intermédiaire de nos propres frères traîtres et corrompus, c’est-à-dire les réactionnaires de la bourgeoisie.
Il n’est pas besoin de vous démontrer la barbarie, la cruauté de cette nouvelle forme de colonialisme. Les néo-colonialistes utilisent diverses méthodes: tueries, assassinats, empoisonnements, la corruption avec des sommes colossales d’argent en dollars, la propagande mensongère par radio, journaux, tracts.
Beaucoup de dirigeants qui, hier, étaient vos défenseurs acharnés, ont trahi la cause du pays. Le pays est tombé entre les mains d’une caste qui ne cherche qu’à s’enrichir d’une manière scandaleuse, rapide, révoltante, impitoyable au détriment des intérêts réels du peuple qui continue à mourir de faim.
La stratégie américaine au Congo s’appuie sur nos divisions, nos querelles, nos luttes tribales, provoquées et entretenues d’ailleurs par les sociologues et psychologues américains qui sont partout dans le pays.
Il nous faut parer à cette situation menaçante.
Sur le plan interne, nos efforts doivent tendre à balayer toutes les traces du colonialisme. Il va de soi que nos frères traîtres, qui servent d’intermédiaires aux capitalistes et qui constituent le support d’une politique étrangère doivent subir les rigueurs de notre lutte de libération totale. cette lutte doit se mener sous la direction d’un pouvoir populaire et démocratique.
C’est aussi une fausse conception que l’indépendance équivaut à prendre la place des anciens dirigeants coloniaux pour ne rien changer quant à la structure économique du type colonialiste.
L’indépendance, si l’on la veut entière et totale entraîne une lutte héroïque et implacable du colonisé parce que sa réalisation implique un changement radical. C’est une lutte systématique de décolonisation. Elle est dure et de longue haleine.
C’est une utopie de croire que la décolonisation totale et réelle puisse se réaliser sans casse. L’histoire de l’humanité nous le prouve avec éloquence. Notre détermination dans la lutte nous conduira à la victoire et celle-ci est inéluctable. »
7. Le début du maquis du Kwilu
Le 3 juillet 63, Mulele revient clandestinement de Chine à Kinshasa via Brazzaville. « La stratégie parlementaire a définitivement échoué à Lovanium, dit-il. Tous les nationalistes doivent quitter la capitale et rentrer chez eux. Il faut se préparer pour déclencher dans toutes les régions du pays un soulèvement populaire. »
Mulele promet d’accueillir au Kwilu tous les dirigeants qui veulent s’engager dans la lutte armée et de les former pour qu’à leur tour ils créent des bases d’entraînement. « Il faut d’abord former des cadres et préparer la population. Je ne veux pas agir avant 3 ans. »
Les débuts du maquis
Début août, Mulele et quatre compagnons, Bengila, Mukulubundu, Mukwidi et Mitudidi arrivent au Kwilu dans la région de Nkata. Très tôt le matin, ils y tiennent la première réunion du maquis. Mukwidi et Mitudidi doivent aller à Léopoldville dès le mois d’août pour contacter les cadres nationalistes susceptibles de s’engager dans la lutte. Mitudidi, traducteur chez Mabika Kalanda, doit aussi garder le contact avec les pays progressistes africains, avec la Chine et Cuba.
Dès le 6 août, Mulele commence à recruter des partisans. Parmi le premier groupe de dix jeunes, Valère Etinka, le petit frère de Bengila et une seule fille Léonie Abo. A la fin du mois, le camp compte 580 partisans, dont 150 jeunes filles.
La répression s’abat sur tous les villageois: le sang coule
Le 3 septembre déjà, le gouvernement proclame la « mise à prix de la tête de Mulele » et décide d’envoyer des troupes vers « les régions troublées ».
L’abbé Placide Tara témoigne de la répression qui sévit dès septembre dans le triangle Kikwit-Idiofa- Gungu: « Le chef de clan chez qui manque un enfant, fille ou garçon, paie l’absence. Il est torturé, les parents de l’enfant de même. On leur inflige de fortes amendes et on parvient à ravir les habits des chefs de clan. Les scènes sont parfois horribles à voir. Tous les hommes doivent se coucher à plat ventre. Les militaires et les policiers marchent sur le dos des villageois couchés par terre. Ils les rouent de coups de bâton. Le sang coule. »
Mulele déclenche l’insurrection populaire
Le 1er janvier 1964, Mulele donnait l’ordre de passer à l’action. Pendant tout le mois de janvier les équipes menaient dans la province du Kwilu des opérations ponctuelles dans le but de se procurer des armes et de punir les réactionnaires les plus endurcis.
Le 13 janvier, Jérome Anany, ministre de la Défense, prit la charge des opération au Kwilu, où il se rendaient en compagnie de Mobutu. Le 14 janvier, une compagnie de l’ANC, envoyée en renfort, débarquait à Kikwit. le 18 janvier, Kasavubu décrétait l’état d’exception dans toute la province du Kwilu.
La terreur était horrible. A Mungindu, les policiers organisaient des razzias et entassaient par centaines leurs victimes ensanglantées dans la prison. La revue belge « La Relève » du 1 février écrit: » Un camion maculé de sang est arrivé de Mungindu. Le chauffeur a raconté qu’il a dû emporter 87 cadavres pour les faire enterrer. Ils ont péri asphyxiés, parce qu’ils étaient entassés à 124 dans un local trop petit. «
L’abbé Tara, qui par la suite a rejoint le maquis, témoigne: » Les militaires incendient les cases, tuent tout être humain qu’ils voient, attrapent des chèvres, des poules. Le gros bétail sur leur passage attrape aussi des balles. » Tarra avait entendu une conversation entre soldats, qui disaient: » On a tué des policiers, mais nous devons tuer 500 civils. Un policier vaut 500 civils. Si c’était un militaire qui avait été tué, alors nous allions massacrer le village entier. «
Le premier territoire libéré
Le 22 janvier, Mulele donnait l’ordre à toutes les unités combattantes de passer à une offensive générale. Les partisans détruisaient les ponts et les bacs. Ils creusaient de larges fosses dans les routes. De cette manière, ils voulaient empêcher les déplacements militaires et obliger l’armée à se diviser en unités plus réduites.
En même temps, des équipes de 100 à 200 partisans, souvent renforcés par des villageois, s’emparaient des personnalités particulièrement détestées dans les villages et les exécutaient.
A la fin de février 1964, les partisans de Mulele exerçaient un contrôle réel sur un territoire de 300 km de long sur l’axe nord-sud et de 120 km de large sur l’axe est-ouest. Mulele avait eu trois mois pour former ses premiers cadres. Rentrés chez eux, ceux-ci ne disposaient que de deux mois pour organiser et entraîner les équipes locales et pour préparer les masses.
Le 20 janvier, le mouvement muléliste toucha le centre minier et diamantaire au Kasaï, Tshikapa. Au nord de la province du Kwilu, les mulélistes traversèrent le fleuve Kasaï en direction d’Oshwe. Ils étaient même arrivés dans la région de Coquilhatville. Le 19 février le gouvernement central annonça que plus aucune autorisation ne serait accordée pour se rendre au Kwilu.
Le maquis s’étend et la répression s’aggrave
Début octobre, il y avait déjà 940 partisans. C’était trop, il fallait se diviser en trois groupes: un groupe de 380 combattants sous la direction de Mukulubundu part vers le Nord, entre Kalanganda et Bulwem. Mulele et Bengila dirigent une section centrale de 350 hommes, à une bonne trentaine de kilomètres d’Idiofa. Le troisième groupe, commandé par Louis Kafungu s’établit d’abord près de Yassa-Lokwa, pour se déplacer ensuite vers Kilembe.
Entre temps, la répression mobutiste continue. Partout où passent ses troupes, les villages sont pillés: manioc, légumes, cochons, poules sont emportés. Le 19 décembre, Mobutu arrive à Kikwit accompagné des colonels belges Marlière et Noël. Des jeunes, soupçonnés d’être des partisans de Mulele, sont pendus. Conscient que les conditions ne sont pas mûres pour la confrontation, Mulele ne riposte pas. Il donne la priorité à la préparation politique. Fin décembre, il y a déjà plus de 5.000 partisans.
En novembre et décembre, des partisans impatients lancent des actions sporadiques contre les représentants du gouvernement anti-populaire. Des bâtiments appartenant à des Blancs sont attaqués à Kakobola, Mungindu, Yassa-Lokwa, Kanga et Kilembe.
8. La formation dans le maquis
D’abord il y avait l’entraînement physique et militaire. Ensuite, il y avait des leçons politiques, dont le premier objectif était de susciter parmi les masses la haine et le mépris du régime existant et l’amour du peuple. Un commissaire politique raconte: « Il suffit de vivre parmi les masses, de voir ce qui les tracasse, d’écouter leurs plaintes, pour trouver les thèmes et le matériel d’une leçon politique. Une fois qu’on a suscité la haine des injustices, on se met ensemble pour trouver les moyens de changer cette situation. »
Mulele et Bengila expliquaient les principes de la guérilla, de l’organisation et du renseignement. La solidarité entre combattants est la pierre d’angle du mouvement: les partisans partagent leurs joies et leurs peines; les dirigeants doivent vivre de la même façon que les maquisards et donner l’exemple en tout. Les partisans doivent être dans le peuple comme le poisson dans l’eau: l’organisation puise toute sa force dans les masses populaires. Elles constituent la principale source de renseignements. Le partisan doit toujours privilégier l’action politique en expliquant les méfaits et les crimes des réactionnaires. La lutte armée en sera grandement facilitée, parce que les masses, conscientes de leur rôle, rapporteront aux partisans tous les événements dont elles sont les témoins. Le combattant tentera de nouer des relations avec le plus grand nombre possible de villageois.
« Ils sont comme des moustiques qui nous sucent tout notre sang »
Une leçon politique de Pierre Mulele sur les classes sociales
Mulele enseignait que celui qui veut faire une politique pour les masses populaires, doit d’abord analyser les classes sociales qui existent dans la société.
Il faut toujours étudier qui possède les moyens de production et de circulation (la terre, les usines, les machines, les camions) et qui contrôle l’Etat. Les classes exploiteuses possèdent les moyens de production et possèdent l’Etat; c’est pour cette raison qu’elles peuvent exploiter les ouvriers, les paysans, les petits commerçants et les petits fonctionnaires. Pascal Mundelengolo se distinguait par sa faculté d’exposer les leçons politiques sous forme de dialogue, compréhensible pour les villageois. Voici comment il expliquait les idées de Mulele.
« Il y a maintenant chez nous trois classes de vie.
La première classe, c’est nous qui produisons, les coupeurs de fruits de palme.
Qu’est-ce que nous recevons pour nos fruits? Est-ce que nous pouvons encore acheter les pagnes pour les femmes avec notre salaire? Non, nous ne pouvons plus acheter de wax.
Quand nous vieillirons, est-ce que nous aurons une pension? Non, nous n’y avons pas droit.
La deuxième classe, ce sont les Blancs qui achètent nos fruits. Est-ce que nous savions ce que les Blancs pourraient faire avec nos produits? Personne parmi nous ne le savait. Avec nos fruits, le Blanc fabrique de l’huile de palme, du savon, des bougies, du beurre. Les coques, il les vend comme bois de chauffage. Il mélange les déchets avec le maïs pour obtenir du fourrage pour la volaille.
Tout cela, est-ce que nous le savions? Nous ne connaissions pas la vraie valeur de nos fruits de palme. C’est nous qui faisons le travail dangereux, mais nous ne recevons presque rien. Le Blanc vole nos richesses. Les impérialistes sont comme les moustiques. Vous avez travaillé et peiné toute la journée. Avec votre argent, vous mangez pour vous procurer du sang qui est nécessaire pour vivre. Alors, les moustiques viennent et ils sucent votre sang, et ils ne laissent plus une seule goutte dans votre corps. Ils deviennent très gras. Mais, dites-moi, est-ce que c’est eux qui ont travaillé?
Les richesses sont produites par nous, mais nous n’en profitons pas. Est-ce que vous êtes contents de cette situation? Non, on n’est pas contents. Les Blancs viennent et eux ils fixent les prix.
Mais pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas fixer les prix? Ah oui, quand est-ce qu’on aura ce pouvoir-là? Oui, voilà ce qu’on cherche. Nous ne voulons plus travailler comme avant.
Alors, nous faisons la connaissance d’une troisième classe. Il y a des personnes qui se mettent du côté du Blanc et qui nous disent: vous n’avez pas le droit de faire grève. Nous revendiquons une juste cause, mais eux, ils nous mettent en prison. Entre le Blanc et nous, se trouve le réactionnaire noir.
Dans un régime normal, le gouvernement doit prendre les mesures pour satisfaire les besoins du peuple. Mais nos chefs ne savent que donner des amendes, lever des impôts, arrêter et torturer. Les Blancs les paient pour ça. Le Blanc corrompt nos frères qui sont réactionnaires pour nous causer du tort. Le militaire qui a tué toute sa vie aura sa pension et retournera au village. Est-ce qu’il va continuer à exterminer ses propres parents? Non, le militaire doit aussi apprendre pourquoi ses parents luttent. Quand il aura compris, il rejoindra notre combat. »
Le capitalisme ne vivra pas éternellement
Une leçon politique
donnée par Théodore Bengila
« L’impérialisme est venu au Congo, mais il faut savoir que chez lui, il s’appelle d’abord le capitalisme. En Belgique aussi, il y a un petit nombre de personnes qui ont le pouvoir et qui commandent le gouvernement et l’armée. Ce petit nombre possède les usines du pays, les machines et les outils avec lesquels le travail peut s’effectuer. Là-bas en Belgique, la terre manque, tu ne peux pas aller labourer les champs pour avoir quelque chose à manger. Donc, si un patron ne te donne pas du travail, tu peux même mourir. Le travailleur est ainsi obligé de se vendre pour une faible somme d’argent, mais le patron l’oblige à bosser durement. De cette façon, tous les patrons ont gagné beaucoup d’argent. Tant d’argent qu’ils ne savent plus quoi en faire en Belgique ou en Europe. Ca, c’était à la fin du siècle passé. Alors, cet argent des capitalistes est venu ici au Congo et l’impérialisme a pris naissance. Ces capitalistes ont pensé qu’au Congo, il y a encore beaucoup de richesses, des palmeraies, du cuivre, du diamant. Ils viennent nous prendre par la force pour que nous coupions des noix de palme, pour que nous creusions la terre pour en sortir le cuivre. Ils nous accordent un salaire de rien du tout et ils transportent toutes nos richesses chez eux. Ainsi, ils gagnent encore plus d’argent. Puis, avec les matières premières qu’ils ont volées chez nous, ils fabriquent du savon et d’autres produits qu’ils réexportent au Congo. Avec notre petit salaire, nous sommes obligés d’acheter ces produits et les capitalistes en profitent une fois de plus. Bref, l’impérialisme, c’est un voleur qui dévalise deux peuples, les travailleurs belges et le peuple congolais.
Mais le capitalisme ne va pas vivre éternellement. Tout a un début et une fin. Maintenant que le capitalisme exploite toute la planète, c’est le monde entier qui est entré en lutte contre lui. Dans le capitalisme, il y a le petit nombre qui possède tout et qui décide de tout. Il y a des classes, des riches et des pauvres, des oppresseurs et des opprimés. Sur la terre entière, les gens qui travaillent durement vont chasser le capitalisme et le remplacer par le socialisme. Dans le socialisme, il n’y a pas de classes, tous les gens ont les mêmes chances, peuvent faire des études et devenir dirigeants. Les usines ne sont plus pour la petite minorité mais pour le peuple. Les richesses produites servent à nourrir, vêtir et éduquer tout le monde pour qu’il n’y ait plus de maîtres et d’esclaves, plus de riches et de mendiants. »
(Abo, Pages 111-112)
Pas de révolution sans les femmes
Une leçon de Mulele sur le rôle des femmes
» Les femmes mettent les enfants au monde; pourquoi doivent-elles laisser la lutte aux seuls enfants et rester derrière eux? Elles souffrent avec les enfants, elles doivent lutter avec les enfants, mourir ensemble ou connaître le bonheur ensemble. Les femmes connaissent beaucoup de choses Elles ont l’habitude de bien réfléchir, elles peuvent nous donner conseil. Si les hommes agissent seuls, ils feront des bêtises. La mère de Marc Katshunga, à l’indépendance, était déjà très vieille, mais elle écoutait chaque jour les nouvelles à la radio. La femme doit s’intéresser au sort du pays. Sinon, elle ne comprendra pas pourquoi son enfant lutte, elle dira qu’il est bandit.
Les femmes sont toujours avec les enfants, elles les éduquent Si la femme ne connaît pas les misères du pays et ne sait pas comment lutter, les enfants ne l’apprendront pas non plus. Il y a des pays ou les femmes ont lutté à côté des hommes. Angela Davis est une Noire américaine qui a beaucoup lutté. Valentina Terescova a été la première femme astronaute.
En Chine, j’ai vu des femmes travailler comme ingénieur, directeur d’entreprise, pilote d’avion, j’en ai vu commander dans l’armée, conduire des chars. Avant la révolution, la femme chinoise ne pouvait pas sortir de sa maison. Dès l’enfance, on lui bandait les pieds pour qu’ils restent petits, atrophiés. Sur ses pieds déformés, la femme ne pouvait pas s’enfuir. C’est le président Mao qui a combattu tout cela. «
(Abo, Page 83-8)
9. Le Conseil National de Libération et l’ agression belgo-américaine de 1964
Le 25 septembre 1963, des députés du Parlement manifestent à Léopoldville pour la libération de Gizenga, le président du PSA. Mukwidi, Yumbu, Mulundu, Masena, Tumba Mwasipu, Bocheley et Gbenye sont arrêtés. Le 19 octobre, le gouvernement déclara l’état d’exception.
Tous les pouvoirs sont à ce moment concentrés entre les mains de Kasavubu, Mobutu, Nendaka, Anany, Maboti, Kandolo et Bomboko. Le MNC-L et le PSA-Gizenga sont interdits. Un Conseil National de Libération est formé le 3 octobre 1963 sous l’impulsion de Mitudidi et de Mukwidi, qui ont commencé la révolution avec Mulele.
Une ordonnance-loi signée le 16 décembre 1963 définit dans son article 202 que « sera puni de mort quiconque, en vue de troubler l’Etat, en faisant attaque ou résistance envers la Force publique, se sera mis à la tête de bandes armées. »
Après leur libération, les parlementaires lumumbistes se retirent à Brazzaville. Chassé de son siège parlementaire, Gbenye se laisse convaincre par Mukwidi, Mitudidi et Yumbu à accepter la création d’un Conseil National de Libération. Mais très vite, il y a un désaccord entre Gbenye et ceux qui suivent les conseils de Mulele. Les nationalistes radicaux ne veulent à aucun prix que Gbenye dirige le CNL, parce qu’ils le tiennent pour responsable de la capitulation à Lovanium et parce qu’il a signé l’arrestation de Gizenga.
Le programme de Libération Nationale
Le 5 février 1964, les nationalistes radicaux retirent le mandat de président provisoire à Gbenye. Bocheley devient le nouveau président du CNL.
C’est au nom de cette organisation que Léonard Mitudidi, Thomas Mukwidi et Abdoulaye Yekodia rédigent le programme du CNL, publié le 15 avril 1964. Quelques extraits.
« La solution à la crise congolaise a son fondement dans les masses populaires et exclut tout recours à un simple changement d’hommes par une mascarade électorale ou à la suite d’un coup d’Etat militaire. La solution du problème congolais implique un changement complet et radical des formes d’organisation économique et des options politiques de notre pays. … Aucune solution viable ne peut voir le jour à la suite d’élections ou d’un référendum dans le cadre politique actuel caractérisé par le fascisme, la soumission aux USA, l’abus des pouvoirs, la fraude. … Le CNL préconise toutes les formes de lutte susceptible de renforcer l’action révolutionnaire armée: protestations, manifestations, agitation, comités de solidarité avec les combattants. … Le gouvernement révolutionnaire adoptera une orientation économique inspirée d’une connaissance scientifique des lois sociales: l’expérience socialiste, adaptée aux conditions de notre pays, est la voie sûre de développement pour nos masses laborieuses. »
Les troupes mobutistes chassées de deux tiers du territoire national
A l’exemple de l’insurrection du Kwilu-Kwango, tout l’Est du Congo s’enflamma à partir d’avril 1964. Toutes les masses, à l’Est du Congo, étaient lumumbistes. Elles étaient inspirées par l’insurrection que Mulele avait déclenchée à l’Ouest, fin 1963.
Les révolutionnaires à l’Est n’avaient jamais vu Mulele, mais ils allaient au combat sous le cri: « Mulele maï! ». Le général Olenga déclara: « Le Lumumbisme est une doctrine, tandis que le Mulelisme est une force. Les deux éléments conjugués donnent une arme invincible pour délivrer le peuple congolais de la servitude des impérialistes. »
En août, les troupes mobutistes sont déjà chassées de deux tiers du territoire national. Les troupes de Mobutu étaient en pleine débandade. Seul Tshombe disposait encore d’une force combattante redoutable: 10.000 mercenaires katangais gardés en réserve à l’ombre des fascistes portugais en Angola.
Tshombe, premier ministre à Kinshasa
Tshombe est le principal responsable de la mort de Lumumba. Il était une marionnette que les Belges ont utilisée pour créer le soi-disant: « Etat Indépendant du Katanga ».
L’impérialisme belge et américain se sont mis d’accord pour placer Tshombe au poste de premier ministre à Kinshasa. Tshombe reçoit ses ordres à Bruxelles, où il rencontre, le 24 juin 1964, Spaak et l’ambassadeur américain Douglas Mc Arthur. Le 10 juillet, Tshombe prête serment « aux lois du Congo et au chef de l’Etat » entre les mains de Kasavubu.
Thsombe, Kasavubu et Mobutu organisent une véritable terreur contre les masses insurgées. Mais ils ne peuvent pas contenir la volonté de libération des masses populaires, inspirées par Mulele. Alors ils demandent aux gouvernements belge et américain d’intervenir militairement pour écraser la révolution.
A partir du 14 septembre 1960 jusqu’au 24 novembre 1965, le Congo a été dirigé essentiellement par Kasavubu, Mobutu et Tshombe. Ces trois personnages ont été les principaux instruments du néocolonialisme dans sa lutte contre les nationalistes. Il est faux de prétendre que « la démocratie » existait au Congo jusqu’au coup d’Etat de Mobutu en 1965.
C’est lélimination de Lumumba le 14 septembre 60 qui a marqué le début de la dictature néocoloniale exercée contre les masses lumumbistes.
La contre-offensive pour écraser l’insurrection muleliste
Le colonel Vandewalle, l’attaché militaire de l’Ambassade belge à Kinshasa, envoie, le 3 septembre 64, une note à Spaak. Il constate que Mobutu n’a plus d’armée. « Il faut considérer que sauf quelques détachements, l’ANC actuelle est, soit mutinée, soit passée à la rébellion, soit accrochée dans des camps, loin du front, d’où elle refuse de sortir. Les autorités congolaises, notamment Tshombe et Mobutu, sont d’accord pour déclarer qu’elle doit être remplacée. »
La Belgique dépêche 390 officiers et techniciens au Congo, auxquels elle ajoute 320 paras lors de l’opération Dragon Rouge du 24 novembre 1964. En mars 1965, Mobutu a à son service 637 mercenaires blancs.
Début novembre 64, le colonel Vandewalle dit à ses hommes: « La liquidation du gouvernement révolutionnaire s’impose au plus tôt. »
A l’Est du Congo, les forces nationalistes sont écrasées lors de l’Opération Ommegang exécutée par la colonne Vandewalle. Ce corps compte 65 officiers belges, 390 mercenaires blancs, 65 officiers katangais et 4.200 soldats noirs, essentiellement des mercenaires katangais venus de l’Angola.
Vandewalle ne cache pas qu’il revit les journées de grandeur coloniale. « Tous les membres de l’?tat-major de la 5ième Brigade mécanisée (colonne Vandewalle) avaient servi à la Force publique. Ce fut la dernière fois qu’un groupe d’officiers des anciennes troupes coloniales belges, conduisit des opérations en Afrique centrale. »
Le général sans soldats Joseph-Désiré Mobutu a signé personnellement l’ordre de recruter 1.000 mercenaires. Il déclara : » Au départ et en principe, je n’étais pas très chaud pour engager des mercenaires. Et puis, la situation militaire est devenue telle que j’ai dû engager moi-même des mercenaires pour combattre la rébellion. Mais il n’y en a jamais eu plus de mille. Ce sont des hommes valables qui aident réellement les populations de l’intérieur. Cela me peine qu’on les traite comme des mercenaires à chasser. On ne les chassera pas. Je sais qu’ils viennent ici pour gagner de l’argent, mais beaucoup d’entre eux travaillent avec un grand idéal. Blancs et Noirs, tous sont officiers et exercent effectivement leur commandement. C’est indispensable. Et les soldats sortis de Kitona sont maintenant sans complexes : ils trouvent tout normal d’être commandés par des officiers blancs et noirs. Ici au quartier général, les officiers belges exercent des responsabilités réelles, comme s’ils se trouvaient dans l’armée belge. «
10. L’organisation est la clé de la victoire
L’organisation créée par Mulele en 1963 constitue un progrès essentiel par rapport aux partis nationalistes des années ’59-’60. Chacun avait sa responsabilité dans le maquis
La lutte pour l’indépendance a été une explosion spontanée après 80 années d’oppression coloniale. Toute la masse s’est lèvée pour soutenir les « évolués » qui lui promettent la liberté et le bien-être. Mais le peuple n’avait pas encore une compréhension de l’histoire et une connaissance des forces qui exploitent le Congo. Le peuple ne participait pas de façon organisée et disciplinée à la lutte.
Mulele a dirigé, aux côtés de Lumumba, cette lutte et il en senti les limites. A l’étranger, et surtout en Chine, il a étudié l’expérience des révolutions populaires victorieuses et il a étudié le marxisme-léninisme qui résume l’expérience révolutionnaire de tous les peuples opprimés.
Mulele est revenu au Congo avec une approche toute nouvelle du combat pour la libération.
Retourné au Kwilu, Pierre Mulele réussit à organiser chaque villageois et à le faire participer consciemment à la lutte. Il met sur pied une double structure d’encadrement. Le comité de village dirige les affaires des villageois. L’équipe de partisans est responsable de la lutte armée contre l’ennemi.
Cette double structure permet une politisation profonde des masses et une participation active à toutes les tâches de la révolution.
L’organisation muleliste est constituée de quatre niveaux: la Direction générale, les commandants de zone, les sous-directions et les équipes de partisans et les comités de villages.
Un noyau de cadres supérieurs dirige l’ensemble du mouvement. Ils sont groupés autour du commandant en chef Mulele àla Direction générale. Mulele et Théodore Bengila supervisent tout le travail politique et militaire.
Laurentin Ngolo, Pascal Mundelengo et Godelieve Madinga parmi sont les principaux collaborateurs de Mulele et Bengila dans le domaine politique.
Théotime Ntsolo et Ngwensungu donnent la formation militaire aux meilleurs combattants regroupés dans le bataillon de l’état-major. Louis Kafungu dirige l’état-major général.
L’organisation des structures de la direction
Au premier niveau de la Direction générale, plusieurs bureaux assument des tâches précises.
Le bureau d’études et de documentation élabore les textes qui servent de base aux leçons politiques.
Le bureau d’information et de presse présente chaque jour à Mulele, Bengila et Ngolo un résumé de toutes les informations. Les rédacteurs écoutent les émissions de Pékin, de Cuba, de Moscou, de Bruxelles, Paris et Londres. Ils assurent la publication de La voix de la révolution.
Le bureau de politique intérieure forme les instituteurs et les autres intellectuels à leur responsabilité de commissaires politiques.
Il y a un tribunal, un département de santé et un dépôt central où l’on enregistre et garde le matériel confisqué à l’ennemi ainsi que les biens offerts par les masses populaires.
Le bureau technique est consacré à la fabrication des pupus, des fusils de chasse et des explosifs. En plus il y a une prison, un bivouac où six à sept prisonniers résident et reçoivent des leçons politiques. Il existe également un important service de garde qui doit signaler la présence éventuelle de militaires dans un rayon de 10 à 20 km du camp. A une certaine période, l’abbé Tarra dirige la sécurité du camp.
Dans la cuisine collective, on prépare la nourriture pour les deux mille personnes qui vivent à la direction générale.
Le deuxième niveau de la structure est formé par les commandants de zone. Le territoire libéré compte sept zones. Chaque zone est dirigée par un commandant qui a son bureau à la Direction générale. Là, les commandants disposent d’un petit noyau de collaborateurs. Ils se rendent régulièrement dans leur zone pour y conduire ou superviser les opérations. Ils consultent Mulele, Bengila et Kafungu pour toutes les affaires importantes.
Les tâches des équipes et des comités villageois
Les équipes de partisans représentent le noyau de base du maquis muléliste. Une équipe compte en moyenne 53 combattants et il y eu au total entre 90.000 et 100.000 personnes organisées dans les équipes. Entre 20 et 35% étaient de jeunes filles. Chaque Equipe est dirigée par un commissaire politique et un commissaire militaire. Le commissaire militaire est en général élu à cette fonction par les partisans. A l’intérieur de chaque équipe, il y a une division des tâches: l’information, le renseignement, l’intendance; la santé, le service de garde, etc…
Les comités comptent trois responsables principaux : le chef du comité, le responsable militaire et le responsable de l’agriculture. De nombreux liens existent entre l’équipe et le comité de village. L’équipe est le noyau armé du village qui défend les villageois contre les militaires réactionnaires.
Le troisième niveau est la sous-direction. Elle tient le milieu entre l’équipe de village et la Direction générale. L’équipe la plus vaillante d’une région, qui dispose des meilleurs cadres formés à la Direction générale, se voit parfois chargée des fonctions de sous-direction. Elle coordonne et dirige la lutte d’une dizaine de villages et elle est aidée et supervisée par le Commandant de Zone.
Dieudonné Ndabala, élu commissaire politique de la sous-direction Ibubu explique: « Les dirigeants de la sous-direction sont choisis par cinq cents délégués de toutes les équipes de la région de Ngosos. Plusieurs candidats, jugés par les partisans comme étant les plus courageux et les plus aptes à diriger, sont proposés aux différents postes de responsabilité. »
11. Mulele dans le maquis: éducateur et organisateur
Un instituteur qui arrive à la Direction, passe devant la cuisine. On lui dit : » Celui-là, c’est Mulele « . On lui montre un homme en train de travailler dans la cuisine comme tout le monde. D’abord, il ne croit pas que c’est lui, le chef de la révolution. Plus tard, il comprend que Mulele donne ainsi une leçon : les dirigeants doivent vivre et travailler avec les masses. Le responsable de la justice au maquis déclare : » Les partisans mangent d’abord, ensuite les dirigeants. Mulele mange toujours le dernier, après s’être assuré que tout le monde a mangé « . Ce détail montre que Mulele était l’opposé de Mobutu. Mobutu a ‘mangé’ et dévoré tout le Congo, laissant les enfants du pays affamés.
Un enseignant qui a vécu longtemps à la Direction générale raconte: « Pierre Mulele était villageois parmi les villageois. Il s’asseyait par terre, entouré de paysans et de coupeurs. Il était un des plus grands intellectuels de notre pays, mais il restait un homme de la masse. D’autres se vantaient qu’ils avaient fait des grandes études, voyagé en Europe. Lui, tout ce qu’il avait appris à l’étranger, il voulait le partager avec la masse. »
Mulele sur l’armée du peuple : Les huit commandements
« La faiblesse de l’armée réactionnaire réside dans le fait qu’elle opprime la masse et qu’elle brime le soldat. A l’inverse, la clé de notre victoire se trouve dans l’organisation et l’éducation de la masse et dans la politisation du soldat.
Les dirigeants et les combattants poursuivent le même but qui consiste à servir les masses populaires. Pour cette raison, dans l’armée révolutionnaire, officiers et soldats sont politiquement égaux. Les officiers doivent vivre et lutter aux côtés de leurs hommes et se soucier d’eux.
Pour faire face à l’ennemi, l’armée révolutionnaire doit s’appuyer sur une discipline à toute épreuve. Il faut observer rigoureusement les règlements et obéir strictement aux ordres des supérieurs. la méthode fondamentale pour instaurer cette discipline de fer est l’éducation idéologique et politique. »
Voici les huit commandements des partisans notés lors d’une leçon.
« 1. Donnez le respect à tous les hommes, même les hommes vilains.
2. Achetez les objects des villageois en toute honnêteté et sans vol.
3. Remettez à temps les objets empruntés et sans faire de problèmes.
4. Payez les objets que vous avez détruits et faites-le de bon coeur.
5. Ne frappez pas et n’injuriez pas d’autres personnes.
6. Ne détruisez pas et ne piétinez pas, ne marchez as sur les champs des villageois.
7. Respectez les femmes et ne vous amusez pas avec elles comme vous le voulez.
8. Ne faites pas souffrir ceux que vous arrêtez pendant les combats, ne confisquez pas leurs biens personnels, par exemple anneaux, argent, montres. »
Mulele sur l’unité congolaise et africaine : »Pas de place pour le tribalisme »
« Le Congo est pour nous tous, enfants du Congo. Quand les Belges ont envoyé leur armée, en 1931, ravager le Kwilu, est-ce que leurs balles cherchaient seulement une race? Non, des Bambala, des Bapende, des Bakwese, des Bambunda ont été tués. Des Bapende en fuite devant cette terreur sont arrivés dans notre village. Nos ancêtres leur ont donné de la terre. Les Bapende avaient beaucoup d’huile de palme que nous ne savions pas bien produire; ils avaient aussi des légumes, qu’on appelle élin, en abondance. Nous, en échange, nous leur donnions du millet et du maïs. Dans la révolution, il n’y a pas de place pour le régionalisme, le sectarisme ou le tribalisme. Nou